‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 89 sur 218 · TRAITÉ SECRET DE MAZARIN ET DES FRONDEURS · texte numérisé non relu

TRAITÉ SECRET DE MAZARIN ET DES FRONDEURS

qu'ils n'en avaient pas le pouvoir; ils s'engageaient de plus à faire tout ce qui dépendrait d'eux pour que le duc d'Orléans ne poussât pas le cardinal à la dernière extrémité. Il était stipulé de plus que Châteauneuf serait premier ministre et que les sceaux seraient rendus au premier président Mole ; que le marquis de La Vieuville serait surintendant des finances, moyennant quatre cent mille livres qu'il donnerait au cardinal; que Mazarin ferait nommer le coadjuteur cardinal et ministre d'État, mais qu'il ne jouirait de ces titres et fonctions qu'après la tenue des États généraux; que le cardinal donnerait à son neveu Mancini le duché de Nevers, ou celui de Rethelois avec le gouvernement de Provence et lui ferait épouser M"' de Chevreuse, moyennant quoi, la mère et la fille s'engageaient à unir leurs efforts pour faire revenir en France le cardinal. Le traité fut-il signé? Gela est fort douteux. S'il le fut par Mazarin, la duchesse de Chevreuse et Ch&teauneuf, il ne le fut pas à coup sûr par le coadjuteur qui, dans le projet, déclarait vouloir « demeurer libre pour désavouer ce qui pourrait être dit de lui sur ce su^ jet, au cas que le cardinal voulût dire ou faire entendre qu'il lid eût rien promis ». La ruine de Condé, ou tout au moins son éloignement de la cour, était la clause essentielle et finale du projet de traité.

Le Parlement ayant ordonné des informations contre tous les agents connus de Mazarin, Silhon, Brachet, Bartet, Ondedei, ordonna que ce dernier serait pris au corps. Brachet, interrogé, déclara que M"' de Chevreuse, Châteauncuf et le coadjuteur étaient entrés en négociations avec le cardinal, et la

242 DIVULGATION DU TBAITÉ.

publication de leur projet de traité vint juste à point confirmer la déposition de Brachet^ Le traité à peine conclu, le cardinal donnait de doubles instructions à ses agents, ies unes pour qu'elles fussent montrées à la reine seule, les autres pour qu'elles fussent mises sous les yeux de ses nouveaux alliés. « Il faut que la reine, écrivait-il à Brachet (l*'août), tienne bon à ne plus rien faire pour eux (pour les Frondeurs) qu'à proportion des effets qu'elle recevra de leur bonne conduite, car, si on en usait autrement, il arriverait sans doute ce que vous memarquez,c'està-dire que M. de Chàteauneuf et M. le Coadjuteur ayant leurs comptes et voyant éloignées les personnes qui leur pouvaient faire obstacle, ils ne se mettraient pas en grande peine pour mes intérêts ni pour les autres satisfactions que la reine en pourrait souhaiter*. »

« La reine, écrivait-il à Ondedei à quelques jours de là, pour s'assurer de l'amitié du duc d'Orléans, devrait s'aider du crédit que M"* de Cbevreuse, le coadjuteur et Chàteauneuf ont sur son esprit, et pour cela elle doit les traiter tous les trois de son mieux, et leur donner de continuels témoignages de sa confiance. Et souvenez-vous qu'étant absolument nécessaire que les susdits soient persuadés que je veux être sincèrement leur ami, il faut examiner et mettre en pratique tout ce qui pourra les assurer le mieux de ma volonté sur ce point, en leur persuadant que jo suis incapable de me ressouvenir du

^ Bibl. nat. Journal d*un Parmen^ ms. fr. u** 10,274. • Archives du ministère des affaires étrangères. Rome. Correspondance de Maznrin, t. XXIX.

LETTRE DE MAZARIN A lULLET. 243

passé; je l'ai déjà insinué à Bartet. Il est utile d'avertir (la reine) que le coadjuteur ne peut être cardinal que je ne sois rétabli, je ne dis pas dans les affaires, mais auprès de la reine, parce que, autrement, quelque promesse qui se fasse au contraire, on ne doit rien espérer de bon pour moi. Je m'assure que Sa Majesté se sera souvenue de faire savoir à M. de Ghâteauneuf et au coadjuteur qu'ils doivent reconnaître que c'est à mes instances qu'ils doivent les grâces de Sa Majesté et la confiance qu'elle veut prendre en eux... » Mazarin termine sa lettre en disant qu'il est persuadé que Lionne et Servien ont manqué de fidélité à la reine et à lui, en ce qu'étant possesseurs de tous les secrets d'État, ils les ont divulgués à M. le Prince, ainsi que ses lettres à lui, Mazarin. « C'est pour ces causes, ajoutait-il, que la reine les ajustement disgraciés *. »

Mazarin voulait que le coadjuteur reçût par les voix les plus autorisées l'assurance de son bon vouloir envers lui. « Je vous prie de dire au maréchal Du Plessis, écrivait-il à^ Millet, un de ses agents, qu'il ne doit rien oublier pour établir une bonne correspondance entre le coadjuteur et moi, lui imprimant bien dans l'esprit que je suis incapable de me souvenir du passé et que je le servirai sincèrement à l'avenir, recevant des marques de son amitié, comme j'apprends positivement qu'il a promis de me donner. Enfin, dites à mondit sieur le maréchal que je me fie entièrement en lui (au coadjuteur), que je n'aurai point de repos qu'il n'ait satisfaction en

' BiôL Mazarine, Brûlh,Ie 8 août 1651. Lettre traduite de Titalien»

24i INSTRUCTIONS SECRÈTES DE MAZARIN.

ce qu'il souhaite de la reine... (c'est-à-dire le chapeau) ^ »

Le 11 août, il adressait de Briihl à Ondedei des instructions d'un intérêt capital; c'était tout un plan de conduite à suivre par la cour pour se dégager de la dangereuse situation où elle se trouvait. Avant tout il engageait la reine à faire tous ses efforts pour ramener le duc d*Orléans; ce point essentiel obtenu, tout lui paraissait sauvé. En second lieu, il fallait à tout prix que la cour quittât Paris pour se soustraire à Toppression du Parlement et aux mauvais desseins de M. le Prince. C'était aussi un point capital. Si ce conseil était suivi, Mazarin voulait que la protection de Paris contre Gondé fût confiée... à qui? à son plus mortel ennemi de la veille, au coadjuteur, qu*il considérait comme fort capable de tenir bravement tète au plus intrépide capitaine du siècle. Dans la prévision que le coadjuteur pourrait s'opposer au départ de la cour, Mazarin, afin de l'aveugler, voulait que la reine lui fit la promesse formelle du chapeau, dès qu'il aurait donné des gages certains de son dévouement à la cause royale. Voici quelques passages de cette lettre fort remarquable, écrite en italien avec une grande vigueur et qui donne toute la mesure de la puissance d'esprit du cardinal : «... Malgré les assurances du coadjuteur et les apparences que, par son moyen, le duc d'Orléans doive s'unir étroitement avec la reine, je suis toujours tremblant en voyant que Sa Majesté et le roi sont à Paris. Rien ne pourra me délivrer de cette

• Àrcftives du ministère des affaires étrangères, France, Lettres df MazaHn, t. XXIX. — Maiarin à Millet, 8 août 1631.

PLAN de: conduite pour la cour. 245

crainte que la nouyello du départ de Leurs Majestés. Plaise à Dieu que mes craintes soient mal fon^ dées, mais enfin la conduite du Parlement, la dureté qui règne dans Tesprit du duc d'Orléans, et la manière de vivre du prince de Condé qui, avec tant d'imprudence, perd tout respect pour Leurs Majestés, qui jette avec tant de prodigalité l'argent qu'il aime tant, et se sert de tous les artifices pour gagner le peuple, devrait assez donner à penser et obliger la reine à s'appliquer de bonne heure à prendre les moyens de sauver la couronne et Tautorité du roi... Ce qui me peine le plus, c'est de voir que M. le Prince qui, de sa nature, vit fort en crainte des résolutions que peut prendre le roi à son égard, surtout depuis sa sortie de prison, est à Paris, s'y promène sans voir le roi, le brave et travaille à remuer le peuple, et que c'est le même homme qui, il y a peu de jours, fut pris soudain d'une terreur panique et s'enfuit précipitamment pendant la nuit. On peut inférer de là qu'il se croit certain de ne courir aucun danger dans Paris et qu'il a obtenu quelque garantie du duc d'Orléans pour sa sûreté. Je le crains d'autant plus que jusqu'à présent le coadjuteur et ses amis n'ont pu amener Son Altesse Royale à faire les choses qu*elle-mème devrait solliciter dans son intérêt... »

Mazarin se berçait encore d'une dernière illusion que pouvait justifier le caractère si changeant de Gaston d'Orléans : « Peut-être quand vous recevrez cette lettre, poursuivait-il, tout sera ajusté avec Son Altesse Royale, de telle sorte que l'on n'aura plus à craindre ni M. le Prince, ni le Parlement, ni la tenue

ii6 ESPÉRA5CE DC CAROniALAT.

des États généraux... Mais, s*il en était autrement, avertissez Sa Majesté qu*il n*y a pas de temps à perdre et qu*elle doit prendre une résolution vigoureuse, étant de la prudence de hasarder quelque chose pour ce qui importe le plus... D faut que Leurs Majestés aillent à Ruel sous prétexte de vouloir faire

nettoyer le Palais-Royal Si la reine pouvait s'as>

surer du coadjuteur, je voudrais qu'il restât à Paris y par une entente secrète avec sa Majesté, pour la servir suivant les occasions qui pourront se présenter, et je voudrais dans ce cas tassurer plus que jamais du cardinalat, pourvu qu'il satisfasse à ses engagements et qu'il rende quelque service d'éclat à Sa Majesté.

u Si on réussit à gagner le duc d'Orléans, Leurs Majestés de^Tont, à mon sens, se rendre à Rouen, accompagnées des gardes françaises et suisses, du plus grand nombre de noblesse qui se pourra et déclarer la majorité dans ce Parlement... Ce sera un beau coup de séparer ainsi ce Parlement de celui de Paris, et cela donnera exemple aux autres d'en faire autant. Et alors il sera permis de faire révoquer les déclarations que la reine a été forcée de faire depuis trois ans, si pernicieuses à TÉtat et à la majesté royale

ce ... Il serait bien encore que Sa Majesté déclarât qu'elle veut tenir les Etats généraux, et qu'elle ne diffère que pour donner ordre à beaucoup de choses nécessaires et pour le sacre. »

Dans le cas où le duc de Longueville s'opposerait à la tenue des États à Rouen, Mazarin conseillait à la reine d'aller à Reims et d'y convoquer le Parle-

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