‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 9 sur 218 · LETTRE 1>E RETZ A CHARRIER · texte numérisé non relu

LETTRE 1>E RETZ A CHARRIER

cette dignité fût en quelque sorte indispensable à un premier ministre. Voilà pourquoi Paul de Gondi eut un si violent désir du chapeau ; pourquoi il mit en œuvre, afin de le conquérir, toutes les ressources de son merveilleux esprit ; pourquoi il bouleversa l'État de fond en comble.

Jusqu'à présent on ne connaissait du jeu des acteurs que les incidents principaux et le résultat final. La plupart dos combinaisons de cette savante partie d'échecs étaient restées dans l'ombre. Une précieuse découverte, celle de la correspondance chiffrée de Retz avec l'abbé Charrier, son représentant à Rome S qui roule tout entière sur l'affaire du chapeau, nous a permis, avec nombre de lettres inédites de Mazarin et de ses agents, de la reconstituer dans son intégrité. Grâce à ces documents du plus vif intérêt, nous pourrons la suivre dans toutes ses péripéties, surprendre les secrets ressorts mis en œuvre par les deux rivaux, pénétrer avec eux dans leurs mines et contre-mines. Ce fut à l'aide d'incroyables manœuvres et avec une dextérité surprenante que Retz enleva le chapeau, en vrai Florentin qui n'a pas oublié sa patrie d'origine. Quant à Mazarin, on sait comment il prit sa revanche en faisant arrêter et conduire à Vincennes celui qu'il considérait à bon droit comme le plus redoutable de ses ennemis.

Après ce tableau en raccourci des graves événements auxquels donna lieu l'affaire du chapeau, et

* C'est dans les archives de la famille de Tabbé Charrier que nous avons trouvé cette correspondance, qui est aujourd'hui notre pvopriété.

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avant d'entrer dans les détails de cet épisode tragicomique de la Fronde, esquissons les traits des deux grands adversaires avec lesquels Retz eut tour à tour à se mesurer pour conquérir la pourpre romaine.

Pendant son long ministère, Richelieu ne put découvrir autour de lui, soit parmi les gentilshommes français, soit dans les rangs de la haute bourgeoisie, un homme qui fût assez capable, assez désintéressé, assez résolu pour achever son œuvre, c'est-à-dire pour consommer rabaissement des grands du royaume et la ruine de la prépondérance des deux branches delà maison d'Autriche. Seul, un étranger, un Italien, parut réunir à ses yeux toutes ces conditions : c'était Jules Mazarin. Notez que cet Italien était doublé d un diplomate d'Eglise; que, longtemps au service de la cour de Rome, en qualité de ministre plénipotentiaire et de nonce extraordinaire en France, il avait acquis à celte école, laplushaute école diplomatique qui ait existé dans l'univers, une connaissance approfondie des hommes et des choses de l'Europe, une extrême souplesse d'esprit, un grand fonds d'expédients et surtout cette prudence et cette sage lenteur qui ont rendu si souvent maîtres des événements les diplomates romains. A une grande pénétration naturelle Mazarin joignait une grande sûreté de jugement. Il ne tarda pas à gagner la confiance de Richelieu par une similitude parfaite de vues, par son amour sincère de la France, par son dévouement à la cause de la monarchie absolue.

C'était, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un condottiere politique, prêt à sacrifier, s'il le fallait, à la royauté qu'il servait, et la noblesse et tous les corps

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de rÉtat. Richelieu ne pouvait faire un plus heureux choix, car son Fidèle disciple, auquel il fit obtenir le chapeau de cardinal, s^attacha scrupuleusement à ne jamais s'écarter de ses plans et de ses desseins, et il eut rinsigne honneur d'en réaliser Taccomplissement. Richelieu avait fait tomber les tètes des grands qui s'étaient opposés à sa politique ou qui avaient conspiré contre lui, Mazarin les gagna par la corruption ou les réduisit à l'impuissance à force de ruse et d'adresse. Ce fut grâce à son invincible persévérance qu*il mit fin aux troubles de la Fronde. Richelieu s'était allié avec la Hollande, avec le grand Gustave, avec les princes protestants d'Allemagne contrôla branche allemande de la maison d'Autriche ; il avait préparé la ruine de sa prépondérance en lui portaut les plus terribles coups. Mazarin, par les traités de Munster, d'Osnabriick et de Westphalie, acheva ce grand œuvre en abaissant cette puissance et en lui liant les mains par la suprématie qu'il donna sur elle à l'Allemagne et à l'Empire sur l'Empereur. Grâce à ces mêmes traités, les frontières de la France étaient consolidées par le maintien en sa possession des évèchés de Toul, de Metz et do Verdun et par l'annexion de l'Alsace,

Par le traité des Pyrénées, Mazarin obtint des résultats non moins considérables contre la branche espagnole de la maison d'Autriche. Invincible jusqu'à Rocroy et à Lens, l'Espagne, brisée par ces deux victoires, fut accablée par la bataille des Dunes, par la prise de Dunkerque et l'occupation de la Catalogne. Mazarin la força à< renoncer au Roussillon et H une partie de la Cerdagne^ et poussa les limites do

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la France jusqu'à la chaîne des Pyrénées. Du côté du nord et de Test, il se fit céder TArtois, une partie du Hainaut et du Luxembourg» pour agrandir et fortifier de ce côté les frontières de la France. Ce n'est pas tout ; par la formation de la ligue du Rhin contre l'Autriche et par le mariage de Louis XIY avec Marie-Thérèse, qui ouvrait au profit du jeune roi et de ses descendants la succession d'Espagne, il établissait pour de longues années notre prépondérance en Europe. Ces prodigieux résultats étaient dus principalement à l'habileté , à la sagesse, à la persévérance de sa politique. Ces hautes qualités de Mazarin, nul ne les a mieux mises en relief que M. Mignet, dans sa magnifique IntrodtACtion à Fhistoire de la succession d'Espagne, en quelques pages d'un style lapidaire, dignes des plus grands historiens de l'antiquité et qui vivront autant que notre langue. Comment se fait-il que le cardinal de Retz, si juste d'ordinaire à l'égard de ses ennemis, ait fait une exception pour le seul Mazarin, et qu'il ait cru biffer d'un trait de plume les prodigieux résultats de sa politique ? « La fortune l'ayant ébloui, dit-il, et tous les autres, il s'érigea et l'on l'érigea en Richelieu; mais il n'en eut que Timpudence de l'imitation ' . » Voilà à quoi se borne le jugement de Retz sur le glorieux auteur des traités de Westphalie et des Pyrénées; voilà où la passion Tentraîne. Certes, on

1 Dans toutes nos citations, nous avons suivi le texte des Mémoires de Retz si habilement revu sur les textes originaux par le savant M. Adolphe Régnier, membre de Tlnstitut. Son édition est la pre-^ mière qui nous fasse connaître le vrai texte de Retz et qui le fixe d'une manière définitive.

ne saurait accuser un homme tel que Retz de n'avoir pas compris la portée de tels actes ; son aveuglement n'a pu être que volontaire ; sa plume s*est refusée à enregistrer une apologie qui eût été sa propre condamnation.

Cette juste part faite au génie du diplomate, examinons ce que fut Mazarin aux prises avec ses ennemis pendant la Fronde et quel jugement on peut porter de lui sur sa politique àTintérieur du royaume. Autant il montrait de supériorité dans la direction des affaires extérieures, autant, comme Ta fort justement dit le cardinal de Retz, il était ignorantissùne sur toutes les matières d'administration et de finances. Elles lui étaient aussi étrangères qu'indifférentes. Tous les Mémoires du temps sont d'accord sur ce point. Espagnole, et sans aucune connaissance ni aucun respect des institutions et des libertés de la France, Anne d'Autriche avait trouvé dans cet Italien un désir non moins vif que le sien d'établir dans le royaume de France une monarchie aussi absolue qu'en Espagne. Jamais la reine, nourrie dans les traditions absolutistes de ses aïeux, et son ministre, tout imbu des maximes autoritaires de la cour de Rome, ne purent s'imaginer que le parlement français fût en possession de privilèges qui pussent être en contradiction avec Tautorité royale. C'est à cet aveuglement obstiné, c'est à ce mépris pour tout ce qui avait quelque apparence de liberté, et d'indépendance, qu'il faut attribuer, en grande partie, les troubles de la Fronde. Il serait puéril de soutenir que si, à cette époque, Mazarin ne fut qu'un administrateur médiocre, la faute en est principalement

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aux frondeurs. Lorsqu'il eut dompté la rébellion, lorsqu'il put administrer la France à loisir, pendant huit années, en pleine paix, c'est en vain que Ton chercherait quelques institutions, quelques établissements utiles qui soient son œuvre. Sous son administration, tout dépérit, marine, commerce, finances. Son seul mérite fut de comprendre le génie de Colbert et de le léguer à la France. On sait à quel point il négligea l'éducation du jeune roi, dont la surintendance lui avait été confiée, comme s'il eût pris à tâche de le maintenir dans l'ignorance, afin d'éloigner autant que possible l'heure où il serait capable d'être mis en possession du pouvoir.

Si Mazarin, après Tarrestation du duc de Beaufori, qui pouvait raffermir son autorité pour de longues années, eût montré plus de déférence pour les prérogatives du parlement, si, accueillant de bonne grâce ses justes remontrances, il eut retiré les édits ruineux qu'il avait mis en vigueur, à l'instigation du surintendant d'Emery, le moins scrupuleux et le plus désastreux des financiers, il n'est guère probable que le parlement eût fait cause commune avec les frondeurs, et la guerre civile eût été sans doute évitée. Mais à partir de l'arrestation de Beaufort, jusqu'à la fin de la Fronde, ainsi que l'attestent tous les Mémoires du temps, la politique de Mazarin offrit le triste spectacle d'actes de violence par saccades^ sans cesse entremêlés de défaillances honteuses et des plus basses concessions. Qui pourrait douter qu'une conduite plus ferme, plus égale, plus digne, plus respectueuse pour les institutions de la France, n'eût maintenu les esprits dans cette

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paix profonde qui signala les premières années de la régence ?

Rien de plus injuste assurément que les exorbitantes prétentions des grands, mais rien ne fut plus dangereux que de les abuser constamment par de fausses promesses. Par ce système de duplicité et de mensonge, Mazarin les exaspéra et les poussa à la guerre civile. Il fut la première victime de ses finesses. Pendant quatre ans, berné, sifflé à outrance, conspué sans paix ni trêve, accablé sous une avalanche de pamphlets et sous le mépris du public, perdu d^infamie, deux fois exilé, sa tète mise à prix, pendu en effigie, cent fois plus maudit et plus exécré que ne le fut en aucun temps le plus impopulaire des ministres, il paraissait tombé sans retour au fond de Tablme et il pensa y précipiter la royauté avec lui. Un homme plus clairvoyant et plus résolu eût prévenu le mal ou Tcùt coupé à sa racine. Il ne dut son salut qu^à l'immuable affection delà reine et à la volonté bien arrêtée qu'elle eut de le faire remonter au pouvoir. A la différence des ministres responsables, qui ne subsistent que par la majorité des assemblées, Mazarin ne dépendait ni du parlement, qui Texilait et qui offrait cent cinquante mille livres à qui rapporterait sa tête ; ni des princes qui conspiraient sa ruine ; ni des pamphlétaires qui Taccablaient d'injures ; ni des frondeurs ligués pour hâter sa chute et recueillir son héritage. Il ne dépendait uniquement que de la reine qui, seule, en vertu de son droit souverain, pouvait le maintenir en fonctions envers et contre tous. C'est dans la volonté, c'est dans le cœur de la reine qu'il trouva un point d'appui

inébranlable. C'est là qu*il puisa sa force pour affronter toutes les haines et tous les mépris, pour tenir tète à Forage. Ce fut la principale cause de sou triomphe final. On a dit fort justement de Richelieu que s'il fût tombé du pouvoir, il n'y serait jamais^ remonté, tandis que Mazarin, deux fois exilée ik> perdit jamais l'espoir de reconquérir son poste de premier ministre'. La raison nous en parait bieb' simple. Richelieu savait qu'une fois tombé, rien né lui serait plus difficile que de rentrer dans la confiance du roi, dont les affections les plus profondes en apparence ne tenaient jamais qu'à un 01. Mazarin/ lui, sauf à quelques heures d'accablement et de désespoir, crut toujours à son étoile, parce qu'il était sûr de l'amour d'Anne d'Autriche.

Ce qui mit le comble au mépris public soulevé' contre lui , ce fut sa honteuse rapacité , qui ne saurait faire l'ombre d'un doute , et sur ce point il est impossible de ne pas donner pleinement raison au cardinal de Retz. Mazarin ne maintint d'Émery et plus tard Fouquet à la surintendance des finances que parce qu'il y trouvait largement son compte. Chaque année , il se faisait allouer par eux , sur les revenus de l'État, plusieurs millions dont il ne rendait jamais compte. Il prélevait des taxes extraordinaires sur les généralités par de simples lettres de cachet; pendant la vacance des sièges épiscopaux et des autres bénéfices ecclésiastiques, il percevait pour son compte le droit do régale. II s'était adjugé l'évèehé de Metz, Tabbaye de Cluny et sept autres abbayes,

* M. Mignet, dans sa belle Inhodutiion à thûtUdre de la succen' .^ioH fTEMpagne, etc«

qui lui rapportaient plus de cinq cent mille livres de revenus. Il ne rougissait pas de se faire fournisseur d'armées, de partager les bénéfices des prises avec les armateurs , de vendre les bénéfices ecclésiastiques, non pas aux plus dignes, mais aux plus offrants. Louis XIY, en épousant Marie-Thérèse, lui fit cadeau des places de la maison de la reine, et leur vente, suivant le témoignage de M"** de Motteville, rapporta au cardinal plus de six millions. Rien de surprenant, dès lors, qu'il ait laissé, suivant les uns , une fortune de cent millions , suivant les autres, de cent cinquante, c'est-à-dire environ un milliard de nos jours ou quinze cents millions.

A côté du cardinal Mazarin, si connu par les grandes choses qu'il a accomplies, on a fait un autre Mazarin légendaire, qui n'a jamais existé que dans rimagination enthousiaste de quelques-uns de ses historiens. On a dit, par exemple, qu'il était le plus débonnaire des hommes, on Ta aussi nommé avec tendresse le doux Mazarin. On a même prétendu qu'il « était insensible aux plaisanteries de la Fronde, aux bravades du coadjuteur, aux pamphlets que l'on décochait journellement contre lui, et que pour toute réponse, il disait : Laissons parler et faisons * ». La vérité est que le doux Mazarin, pendant son exil, ne cessait de conseiller et d'ordonner à Le TeUier, à Lionne , à Servien, ses représentants auprès de la reine, de faire pendre haut et court, et sans autre forme de procès, tous les pamphlétaires, imprimeurs et H*

' Le preNÏdent Heiiaiilt.

PORTRAIT DE MÀ'ZARUf. '69

qui répandaient des libelles contre lui. Dans nombre de ses lettres il exhale toute sa colère contre cette g^uerre de plumes et d'écritoire , qui avait contribué, autant que le parlement, à le chasser sur les bords du Rhin. Qui ne sait d'ailleurs qu'il avait luimême à sa solde toute une armée de pamphlétaires , afin de répondre incessamment aux attaques de ses ennemis? 11 ne répugnait nullement , par instinct, aux mesures violentes ; en son absence, il les conseillait sans cesse à ses représentants au pouvoir, afin de leur en faire porter toute la responsabilité , espérant ainsi conserver intacte sa réputation de douceur. S'il avait eu un caractère de la trempe de Richelieu , il aurait fait usage sans hésiter de son système de répression , et s^il préféra emprisonner ses ennemis plutôt que de faire tomber leurs tètes, ce fut moins par magnanimité que par timidité. Lorsqu'il eut triomphé de la Fronde , lorsqu'il n'eut plus à craindre les représailles, il n'hésita pas à envoyer à l'échafaud M. de Bonnesson, qui avait conspiré avec M. de Créquy, quelques gentilshommes normands et le cardinal de Retz.

n avait remplacé la politique pleine de décision du grand cardinal par cette devise : Ne rien refuser, ne rien accorder, éluder et gagner du temps. Mais un tel système ue mène pas loin , et la I^ronde lui prouva que les plus patients finissent par se lasser à ce jeu. On a dit encore de Mazarin qu'il était incapable d'abattement, mais il suffit de lire sa correspondance pendant son exil poiu* se convaincre du contraire. Plusieurs fois , se croyant perdu dans l'affection de la reine, il traversa des crises terribles, pendant

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lesquelles il écrivait à ses familiers des lettres pleines de lamentations sans dignité et de découragement. Il est vrai qu'il finissait toujours par reprendre le dessus et que son opiniâtre ambition, au milieu de ses défaillances, ne fut jamais complètement brisée par les revers.

Comme il avait plus de grandeur dans Tesprit que dans le caractère , ce n'est que par les temps calmes qu'il lui fut permis de donner d'une manière suivie toute la mesure de son génie politique. Pendant la Fronde , suivant les fluctuations de la Fortune , ses actes furent alternativement marqués au coin de la plus ferme résolution et de la plus honteuse faiblesse. Tantôt, avec l'énergie d'un Richelieu, il fait emprisonner le vainqueur de Rocroy, tantôt, lorsque ce prince a brisé ses fers, il tombe à ce degré d'humiliation de soumettre à son consentement le mariage de ses propres nièces. Hautain jusqu'à Timpudence dans le succès, rien n'égalait sa pusillanimité et son manque de dignité dans la mauvaise fortune. « Pour pouvoir déterminer le cardinal à ce qu'on désirait de lui, dit la duchesse de Nemours, il ne fallait que le maltraiter et le menacer; il n'était sensible ni aux offenses ni aux services; il n'était ni cruel ni méchant; par-dessus tout cela, également avare et faible, il ne pouvait se résoudre. à faire du bien qu'à ceux qui lui avaient fait, ou qui pouvaient lui faire du mal ; enfin, pour pouvoir obtenir quelque chose de lui, il fallait s'en faire craindre, puisqu'on le menaçait rarement sans succès. Et c'est ce qui en donna tant aux guerres de la Fronde que l'on fit contre lui, et ce qui fit trouver tant de facilité à

ramener à ce ^u'bn désirait... 11 oe passait pas pour avoir une fort grande délicatesse sur l'exécution de ses promesses..., il était devenu en ce temps-là le mépris et la haine de tout le monde... »

Vainqueur à Rethel, il marche sur Paris, menaçant de tout pourfendre, et, à quelques jours de là, sous le coup de Tarrèt du Parlement qui le bannit du royaume, il courbe la tête et cède à Forage avec la docilité d'un écolier condamné aux arrêts par son pédagogue. Mais, comme Ta si bien dit M. Mignet, et toute question de dignité mise à part, « ce qu'il cédait, c'était pour le reprendre, et lorsqu'il partait, c'était pour revenir». £t pourtant si Mazarin n'avait pu compter sur le cœur de la reine, qui oserait soutenir qu'il se fût jamais relevé de sa chute? Là est toute la question. De l'amour ou de l'indifférence de la reine dépendait uniquement son triomphe ou sa ruine.

Au fond, il n'avait pas plus de religion que le . coadjuteur, et il vécut toujours dans la plus profonde indifférence \ Il ne considéra jamais le pape que sur le même pied que les autres souverains. Aussi peu scrupuleux que le coadjuteur dans le choix des moyens, il mettait encore moins de soin que lui à cacher son jeu. Il était doué d*un rare bon sens, mais de peu d'imagination ; rien de chimérique dans l'esprit comme Retz, mais moins de grandeur dans les idées et d'invention dans les intrigues. Sa

« « Comme il n*avait ni 'haine ni amitié, dit le père Rapin dans tes Mémoires, qu'autant qu*il y trouvait son avantage, il n'avait ni chaleur ni indifférence pour les affaires qui regardaient la religion que par la considération de sa fortune. »

li PORTRAIT DE HAZARIK.

politique était plutôt expectante qu'active ; elle consistait principalement à attendre tout des fautes de ses adversaires, de la lassitude des esprits, de Faction du temps • .

Le coadjuteur, lui, était essentiellement un homme d action, un esprit fécond en combinaisons ingénieuses, aussi habile à susciter des obstacles à ses adversaires qu'à tourner ceux qui lui étaient opposés et à dénouer les situations les plus difficiles. Si Taffection de la reine eût fait défaut à Mazarin, nul doute que le coadjuteur, qui était doué d'un courage et d'une résolution à toute épreuve, n'eût triomphé d'un adversaire qui, malgré les ressources de son prodigieux esprit, n'aurait trouvé de point d'appui nulle part. Ce fut l'espoir de Retz et, disons-le aussi, son illusion. Il voyait l'obstacle, l'obstacle insurmontable, il nous l'a dit lui-même; mais, comme les joueurs qui ont gagné une première partie et s'acharnent au jeu, lors même que la veine et la chance leur sont devenues contraires, il es- . pérait toujours reprendre le dessus, comptant sur son habileté autant que sur l'imprévu des événements. Ce fut là sa faute capitale, car, malgré son génie d'intrigue, il était de ceux qu'aveugle le trop de confiance dans leur supériorité et qui ne savent pas s'arrêter à temps. Le portrait qu'il a laissé de Mazarin est souverainement injuste, lorsqu'il va jusqu a

< a C'était là son esprit, dit le père Rapin, de chercher des tempéraments en toutes choses... Ainsi il n'avait d'ordinaire d'empressement sur quoi que ce soit, et il ne s'embarrassait de rien parce que le temps le tirait toigours d'affaire, et sa grande politique était de temporiser. »

nier les immenses services que ce grand ministre a rendus à la France. Mais quelle finesse et quelle justesse de touche dans les autres parties du portrait! « Il se moqua, dit-il, de la religion. Il promit tout, parce qu'il ne voulait rien tenir. Il no fui ni doux ni cruel, parce qu'il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s'aimait trop, ce qui est le naturel des âmes lâches; il craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n'ont pas de soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien le mal, parce qu'il avait souvent peur, mais il n'y remédiait pas à proportion, parce qu'il n'avait pas tant de prudence que de peur...» Ouvrez tous les Mémoires du temps, à part ceux qui sont sortis de la plume des familiers de Mazarin, et voyez s'il en est un seul qui démente le jugement de Retz? Pourquoi donc nous représenter un Mazarin tout autre que ne l'ont vu les hommes de son temps? Il y eut deux personnages en lui : l'un dont certains côtés sont fort tristes et fort laids, l'autre qui mit la dernière main à l'œuvre de Henri lY et de Richelieu. Pourquoi les confondre dans la même admiration? Pourquoi les placer sur le même piédestal? les unir dans la même apothéose? n y a là un manque de critique ou un parti pris d'apologie. Fuyons ces exagérations et, tout en faisant une large part au rôle glorieux de Mazarin, sachons le voir sous ses divers aspects sans nous laisser séduire par des antithèses et des phrases éloquentes.

Qui ne connaît le charmant portrait qu'a laissé de lui Russy-Rabutin ? « Il avait, dit-il, la plus belle physionomie du monde, les yeux beaux et la bouche,

74 POBTBAIT J>B MAZARIlf.

le front grand, le nez bien fait, le visage ouvert. Il avait beaucoup d'esprit, personne ne faisait un conte plus agréablement que lui. Il était insinuant; il avait des charmes inévitables pour être aimé de ceux qu*il lui plaisait. Il jouait fort bien tous les jeux d'esprit et les jeux d'adresse. » M"*' de Motteville ajoute que c'était « Fhomme du monde le phts agréable ». Retz lui-même, dans le portrait trop noirci qu'il a fait de son rival, ne peut s'empêcher de dire « qu'il avait de l'esprit, de l'insinuation, de l'enjouement, des manières ». Mais il a soin d'ajouter que « le vilain cœur paraissait toujours au travers, et au point que ces qualités eurent, dans l'adversité, tout l'air du ridicule et ne perdirent pas, dans la plus grande prospérité, celui de la fourberie» . Tout Mazarin est là. Examinez les dix ou douze portraits de lui, dessinés et gravés par Robert Nanteuil. Ce qui vous frappe tout d'abord, c'est moins la beauté, l'intelligence, le grand air du personnage, que l'air de fausseté qui perce à travers la douceur de ses regards. C'est la dernière impression qui vous reste et qui écarte invinciblement la sympathie ' .

Tel était le plus puissant des deux ennemis avec lesquels Retz ne craignit pas d'entrer en lutte pen- . dant quatre ans. Retz lui porta des coups terribles, mais qui ne furent jamais mortels, car Mazarin n'eût pu être terrassé que par la ruine de la monarchie ou par la mort d'Anne d'Autriche.

Condé, si admirable sur les champs de bataille, était loin d'être, au milieu de la guerre civile, à la

' n Son esprit, dit La Rochefoucauld , était grand, laborieux, insinuant et plein d*artifice. h

PORTRAIT DK COUDÉ. T«S

hauteur de Mazarin et surtout du coadjuteur. Gomme il le disait plaisamment lui-même, il avait horreur de « la guerre des pavés et des pots de chambre >k Le plus illustre capitaine du siècle n*avait absolument rien de ce qu'il faut pour être chef de parti. Il n'avait aucun dessein politique arrêté ; « il méprisait l'habileté », s'imaginant que les plus grandes difficultés pouvaient se résoudre avec l'épée, « et il aimait mieux gagner des batailles que d^s cœurs'». Il trouvait même que « c'était se donner du ridicule que de témoigner quelque attention à se faire aimer ' ». Il était rude , hautain et sans foi, même à l'égard de ses partisans les plus dévoués. Enivré de sa gloire^ passé à l'état de demi-dieu, il ne se croyait sous la dépendance de personne et pensait que tout relevait de lui. Il recevait tout le monde, même les plus grands seigneurs, d'un air si dédaigneux, si moqueur, si offensant, qu'il était aussi haï à la cour que dans le Parlement et parmi le peuple. Quelque service qu'on lui eût rendu, il dédaignait d'en témoigner la moindre reconnaissance. « Il ne faisait consister l'honneur qu'à être brave et intrépide, et nullement à être homme de parole et de probité ' » . D'une humeur aussi variable que le temps, « il avait parfois des emportements si furieux que personne ne pouvait l'aborder » ^, et quelques minutes après il était d'une gaieté folle. Il accablait Mazarin d'outrages, et se raccommodait

^ Mémoires de la ducheue de Nemours.

•ibidem,

*IMem.

* ibidem.

76 PORTRAIT DE GONDÉ.

presque aussitôt avec lui, u comme s'il ne l'eût blessé en rien ^ ». Qui le croirait? Cet homme si dur et si peu sociable ne se plaisait qu'à raffiner avec sa cabale « sur la délicatesse du cœur et des sentiments. Il faisait consister tout l'esprit et le mérite... à faire des distinctions subtiles... et trai* tait au contraire de ridicule et de ^ossier tout ce qui avait le moindre air de conversation solide ' » . Hors ces conversations dans le goût de l'hôtel de Rambouillet, et tout ce qui touchait à l'art militaire, M. le prince faisait fi de tout le reste. A sa sortie de prison, et lorsque Mazarin était en fuite, il n'eût tenu qu'à lui de s'emparer de la couronne, tant était grande alors sa puissance et la terreur de son nom. Mais Coudé, qui passa dans le camp des Espagnols et qui s'allia avec Cromwell, Condé n'eut jamais un seul instant la pensée de marcher sur les traces da connétable de Bourbon et de Henri de Guise. Il ne songea point comme eux à détrôner le roi de France. Il n'eut d'autre ambition que d'être le plus puissant et le plus favorisé de ses sujets, que d'avoir en main la haute direction des affaires, la distribution des grâces et de se tailler dans le royaume un riche gouvernement. Avec un tel prince, si dépourvu d'ambition, si peu propre aux intrigues, aux factions, à la guerre civile , et qui n'avait de génie, d'audace et de résolution que sur les champs de bataille, le coadjuteur devait avoir, et eut en effet, fort beau jeu.

Reprenons le fil de notre récit.

' Mémoires de ia duchesse de Nemours, * Ibidem,

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