PROJET DE DÉPART DE LA REINE
nombre, sur les gardes françaises et suisses et sur tous les gens de guerre. De plus, le coadjuteura beaucoup d'amis dans le Parlement et grand crédit parmi le peuple. . . Il est certain que si Leurs Majestés prennent une vigoureuse résolution, nombre de per* sonnes considérables, qui sont maintenant hésitantes, feront leur devoir avec grand plaisir, en sorte que ce serait un malheur qui ne peut tomber sous le sens, si avec tous ces moyens on devait succomber... H ne sera pas difficile au coadjuteur de faire sortir Leurs Majestés de Paris, » ajoutait Mazarin, qui semblait s'abandonner à lui avec la plus entière confiance afin de mieux le surprendre en le laissant l'arbitre d'une telle décision. « La Champagne et la Picardie, ajoutait-il, sont les provinces les plus voisines et entièrement à la dévotion de Leurs Majestés. L'on n y voit aucune place, petite ou grande, qui ne soit disposée à faire son devoir, hors celles qui sont au pouvoir de M. le Prince, et, en se servant de la Ville do Paris et des compagnies souveraines pour faciliter ce départ, on pourrait aisément en rejeter tout l'odieux sur M. le Prince ; sur quoi je m'en remets à
votre prochaine dépêche Sa Majesté ayant pris
une bonne résolution et confié l'affaire à des personnes vigoureuses, je tiens pour indubitable qu'elle remettra les choses en bon état, à sa plus grande gloire. Et je répète que le coadjuteur, agissant avec les moyens qu'il a sur l'esprit du duc d'Orléans, aura le champ libre pour lui donner de telles appréhensions qu'il l'obligera à abandonner brusquement M. le Prince, et dans ce cas je vous laisse à penser si les difficultés seraient longues, quand même M. le
PRÉDICTION DE HAZARIN. 257
Prince se jetterait dans les bras des Espagnols ^ » Il est impossible de ne pas admirer la justesse de coup d'œil de Mazarin lorsqu'il écrivit une telle prédiction. A côté de la guerre civile, la guerre étrangère ne lui semblait plus qu'un jeu dont les chances devaient, comme par le passé, rester du côté des armées du roi.
On a prétendu que Mazarin supporta toujours avec impassibilité la guerre de pamphlets qui, pendant quatre ans, fut déchaînée contre lui. C'est là une grave erreur.
Rien ne l'irritait et ne le faisait plus sortir de son calme habituel que cette manière de combattre, sourde, anonyme, implacable. On pourrait en fournir la preuve par de nombreux passages de sa correspondance. « J'estime, disait-il à Ondedei à la fin de la lettre précédente, qu'il est fort nécessaire, puisque cette peste de libelles s'est introduite sans aucune
retenue, qu'il faut informer le peuple que ces
libelles n'ont pour objet que d'allumer la guerre civile, de faciliter les progrès des ennemis, d'éloigner la paix générale et de rendre malheureuse la condition des sujets de Leurs Majestés. On excitera ainsi la haine des Français contre les perturbateurs de leur repos et l'on n'aura pas grand'peine à y arriver, en ce qui touche M. le Prince, dont les manières ne sont pas aimées... » Et comme il savait qu'en ce moment Retz faisait une rude guerre à Gondé à coups de pamphlets anonymes, les uns dictés par lui, les autres inspirés à des écrivains à
< fiibi. MazaHne, Lettres de Mazarin^ t. V.
258 DOUTES DE ha2;abiii contre la reine.
ses gages, Mazarin ajoutait : « Personne plus que le coadjuteur ne peut mieux organiser cela, ayant beaucoup de personnes dépendantes de lui, qui écrivent bien, et étant très-facile de trouver ce qu'on voudra. . . » En même temps il engageait Ondedei à voir le coadjuteur, Ch&teauneuf et M°^ de Chevreuse. Il attribuait au coadjuteur les retards que la cour mettait à quitter Paris. « La reine est d'autant plus résolue à ne pas en sortir, écrivait*il à Ondedei, que le coadjuteur est persuadé que tout repose sur le peuple et le Parlement de cette ville \ »
A cette date, il se croyait sacrifié et commençait à avoir quelques doutes sur TafTection d'Anne d'Autriche. Les arrêts du Parlement et les déclarations du roi contre lui l'avaient consterné. « Ce que je vois, disait-il à Ondedei, dans la même lettre, c'est que l'on fait bon marché de ce qui me regarde, que l'on publie des déclarations contre moi au nom du roi, que je ne crois pas qu'il y ait d'exemple que l'on ait jamais faites contre ceux qui ont trahi le roi et l'État ; et vous verrez qu'à la majorité, le roi sera contraint d'en donner quelque autre pour ratifier celles de la minorité. » Sachant que c'était principa* lement du coadjuteur que dépendait le départ de la reine et du roi de Paris, il no négligeait rien pour le rendre favorable à ses projets. « Il faut, écrivait-il à son neveu le duc de Mercœur, que vous vous unissiez et entriez dans la dernière confiance avec le coadjuteur et M. de Chftteauneuf, puisque ce sont les doux personnes desquelles la reine se sert à
> Bibl, MaMtrine, Lettres de Mazarin, t. V.