UN RÊVE ÉTRANGE. S
présent, et vous devez assister le coadjuteur en tout ce que vous pourrez et dire à mes amis de ma part d'en faire de même, ne doutant pas que cela ne soit agréable à la reine, laquelle est persuadée qu'il ne manquera pas aux promesses solennelles qu'il lui a faites^à mon égard. Je vous prie de lui dire de ma part que je me tiens assuré de son amitié et qu'il peut faire état de la mienne... Il sera bon que vous preniez occasion de temps en temps d'avertir la reine de prendre bien garde que le coadjuteur ne se prévale de quelque prétexte pour l'empêcher d'agir comme il a promis pour mes intérêts * . » Pour le moment, les prétentions de Mazarin se bornaient à bien peu de chose : il demandait modestement qu'on lui laissât mettre un pied en France, qu'on lui permit de se réfugier, pour se mettre à l'abri d'un coup de main, dans Brissach, qui tenait garnison française, et il en était réduit à solliciter l'appui du coadjuteur pour lui faire obtenir cette grâce K
Ce qui se passait à Paris lui faisait Teffet d'un rêve étrange. «... Qui nous eût dit, écrivait-il au marquis de Fabert le 1" septembre, qui nous eût dit, à Bouillon, que M. de Chàleauneuf et le coadjuteur seraient bientôt les principaux conseillers de la reine, nous nous en fussions bien moqués. Cependant cela est sans que Sa Majesté ait pu faire autrement... »
La reine subissait, par la force des choses, ce que nous appellerions aujourd'hui un ministère pris dans l'opposition. Le 39 août, Mazarin écrivait à la ré-
* Archives du ministère des affaires étrangères, France, Lettres de Mazarin^ t. XXIX. Lettre du 29 août 1651.
* Même lettre.
260 PROJETS d'assassinat CONTRE CONDÉ.
génie : « Je vous prie de dire à la princesse palatine et à M. Bartet de se souvenir de moi et d'être bien alertes, afin que MM. de Chàteauneuf et le coadjuteur aient pour Mazarin Taffection qu'ils ont promise. Pour moi, je suis de lavis de M. Bartet, qu'ils tiendront parole... »
A peu de jours de là, Golbert donnait le conseil à Mazarin de se défier de Retz et de Chàteauneuf, dont la conduite lui paraissait aussi peu sincère à son égard, qu'à l'égard de la reine. « Il parait, lui disaitil, qu'ils ont tout crédit sur l'esprit de Son Altesse Royale (le duc d'Orléans), quand il s'agit de leurs intérêts, et qu'ils n'en font paraître aucun pour les paroles qu'ils vous ont données. » Il ajoutait qu'ils « s'insinuaient dans l'esprit de la reine, en flattant son esprit sur la vengeance contre M. le Prince, en lui proposant de l'arrêter en pleine rue, de Fassiéger dans sa maison et autres choses encore plus fortes, qui sont tontes visionnaires et d'exécution impossible. » Colbert voulait dire parla que le coadjuteur et Chàteauneuf ne proposaient rien moins que de faire assassiner M. le Prince. Il annonçait à Mazarin qu'au même moment où Chàteauneuf et le coadjuteur se confondaient en protestations de dévouement pour lui, ils publiaient contre lui des pamphlets sanglants. « Pour s'insinuer ou se conserver dans l'esprit du peuple, lui disait Colbert, il n'y a rien qu'ils ne fassent et ne disent contre vous; et pour s'insinuer dans l'esprit de la reine, il n'y a rien qu'ils ne fassent et ne disent pour vous ; et sur le tout ils mentent également. Le coadjuteur et M. le Prince combattent pour la bonne grâce du peuple en vous déchirant... »
PROTESTATIONS D'àMITIÉ. 261
Quant à Mazarin, il ne croyait pas le moment venu de découvrir ses véritables sentiments à Tégard du coadjuteur et de Châteauneuf. Il voulait que ses amis et familiers ne cessassent de les assurer de son amitié. « J*ai été un peu surpris, écrivait-il à Tabbé Fouquet, de ce que vous me mandez que le coadjuteur et les autres ne s*emploieront jamais pour moi, parce qu'ils sont persuadés que, quelque chose que je fasse, je ne les aimerai pas, car je croyais que leur intention fût tout autre après les paroles qu'ils en ont données et les protestations qu'ils en ont faites à la reine à mon égard. Et je vous puis assurer que, sur ce fondement, je les ai servis tant que j'ai pu auprès de Sa Majesté et que je continue de le faire, quelque chose qui me puisse arriver. Il sera pourtant bon que vous informiez la reine de vos soupçons, afin que Sa Majesté, en étant avertie, puisse mieux prendre ses mesures pour faire o))server ce qui lui a été promis à mou égard par ces messieurs. Mais je vous conjure de ne parler de ceci à personne qu'à la reine \ » En même temps Mazarin écrivait à la princesse palatine et à Ondedei de faire tout leur possible pour que le coadjuteur tint ses promesses envers lui.
1 5 septembre 1651. Archives du ministère des affaires étrangères. France. Lettres de Mazarin, t. XXIX.