‹ Le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques à RomeChapitre 12 sur 41 · AFFAHE DE LA 6ARDE CORSE ET DU DUC DE CRÉQU · texte numérisé non relu

AFFAHE DE LA 6ARDE CORSE ET DU DUC DE CRÉQU

Ae gens de guerre, qui menaçaient la sûreté de la ville, avait fait murer trois portes et renforcer la gtrde des autres, et qu'enfin il n'avait fait qu'user du droit de légitime défense.

Les ministres du roi trouvèrent ces explications si pitoyables qu'ils dédaignèrent d'y répondre. Toutefois, afin d'efirayer le pape, Louis XIY écrivit à la reine Christine une lettre dans laquelle il s'exprimait dans les termes les plus forts sur le compte des parents d* Alexandre, qu'il accusait seuls de tout le mal et qu'il menaçait en finissant de toute sa colère. Dans une dépêche adressée à la même reine, Liunne réfutait tous les moyens de défense allégués par la cour de Rome, ainsi que les explications données sur les armements du duc de Créqui. Il ajoutait qa'il n'ignorait pas que l'on tâchait de persuader au pape que la colère des Français n'était qu'un feu de paille et qu'il n'y avait qu'à éviter les premiers chocs de leur furia. Mais, disait-il en finissant, « le roi ira son chemin sans s'en démentir ; il se satisfera de la raison, quand elle lui sera offerte; niais certainement il ne laissera pas de tache à son honneur, qu'il veut et qu'il est obligé de transmettre à ses successeurs sans flétrissure ^ . »

En même temps Louis XIV écrivait à l'ambassadeur une lettre chiffrée dans laquelle il lui disait de meUre tout en œuvre pour imprimer à la cour de Rome des frayeurs telles qu'elle en vînt à lui donner satisfaction, et même de passer des menaces aux effets; que, cependant, il souhaitait fort que le

^ptembre 1662.

iOS LE CARDINAL DE RETZ.

bniit et Téclat pussent suffire sans eu venir à l'exécution. M. de Bourlemont, auditeur de rote, ayant remis au pape la lettre du roi, Alexandre VU s'efforça encore de justifier les Corses au détriment des Français. Il dit que Ton avait inspiré au roi de Taversion pour sa personne, que le cardinal Mazarin Tavait élevé dans ces sentiments; que lui-même, avant d'être pape, en avait eu la preuve par Texclusion qu'on lui avait donnée, et qui n'avait été révoquée que lorsque la grande majorité des voix du sacré collège lui était acquise ; que ce n'était qu*afin de lui déplaire que l'on avait fait choix pour protecteur des affaires ecclésiastiques do France à Rome du cardinal Antoine Barberini, et du duc de Créqui pour ambassadeur. Il s'exprima avec animosité sur la conduite du roi à son égard, et ne dit pas un mot des satisfactions qu'il avait promis de lui offrir.

Cependant Alexandre YII, dans la crainte des représailles, et peut-être afin de ne pas être obligé de faire pendre un grand nombre de Corses, prit le parti de les licencier. Ils sortirent tous de Rome en armes, tambour battant, avec les honneurs militaires, et ils affectèrent de passer devant le palais Famèse, comme pour lui adresser un dernier délî (H septembre). Ce qui semblait prouver que cette insulte n'avait pas été faite sans ordre, c'est que les sbires recommencèrent à maltraiter les pèlerins français, dont plusieurs, sans graves motifs, furent jetés dans les cachots. Poussés secrètement par don Mario et parlecardinalimperiale, ils renouvelèrent leurs perquisitions sur le tcmtoire de l'ambassade

AfTAUlC IIK U UAHUIv CORSE BT DU DUC Dtl CRÉIJtll. 1 1)0

cl donnèrent des exploits jusque dans le pulais. Jtim luin de songer h. donner satisfacliuu à lu France, le pape choisit pour général le marquis lUtlei. AU service de IVmpercur Léopold I", et lui ardotma de faire faire tous les jouis l'exercice à ses trotip<!S, afin de montrer qu'il se préparaît à tout érfcnemenl et qu'il avait derrière lui l'empereur. Kn même temps, passant tout à coup des bravades i\ la peur, il i^orivit à Louis XIV un nouveau hn-ï (IS septembn.-) dans lequel il qiialiBail la i.'unduilc des (torses exécrable, horrible, impie, mais ttoutonail toujours que ce n'éluil qu'un pur accident, cl protestait qu'il n'avait rien plus à cceur que de cmili^nlf^r le roi en tout ce qui ne pourrait blesser la jaeticp. Peu après l'envoi de ce bref, parvini à

Bi la nouvelle que le nunco avait ^lé conduit à mtière par des mousquetaires. Les parents et EnÎMlrcs du pape en furent d'abord consternés, Bs se rassurèrent bientAl en supposant que le rai M* contenterait de cette éclatante démonstration qui, .suivant eux, était bien plus oulra^i'antc que le Iraitoniiïut qu'avait subi l'ambassadour.

11 n'en fut pas do même du pape, qui fit retentir de se* plaintes le consistoire (S3 septembre). Il affinna qu'il n'avait rien négligé pour pactder le différend, que l'on avait entamé le proc!>s des Corses coupables, demandé l'extradition de ceux qui s'étaient réfugiés dans les Ëtats voisins, et, qui plus est, que l'on avait banni de l'État ecclésiastique toulo la compagnie des Corses. Il ajoutait qu'à ces marques évidentes de son vif désir d'arranger l'affaire, on avait répondu par la relé^ation de son

iiO LE CARDINAL DE RETZ.

nonce et ensuite par son expulsion du royaume de France, aggravée encore par cette circonstance qu'il avait été conduit jusqu'à la frontière par des gens de guerre et mis au secret. Il s'éleva avec force contre un tel traitement, inouï jusque-là, disait-il, de la part des rois de France. Il lut la relation du nonce dans laquelle celui-ci racontait de quelle brutale manière il avait été traité par les mousquetaires du roi.

La plupart des cardinaux écoutèrent cette relation dans le plus grand silence.

L'ambassadeur de Venise à Paris ayant voulu servir d'intermédiaire entre le pape et la cour de France, Louis XIV lui notifia qu'il n'acceptait pas sa médiation et que tout devait passer par les mains du duc de Créqui, encore réfugié à San Quirico, sur les terres du grand-duc de Toscane.

Le roi, ne pouvant obtenir aucune des réparations qu'il exigeait de la cour pontificale, ordonna à Georges d'Aubusson de la FeuiUade, archevêque d'Embrun, son ambassadeur à Madrid, de demander deux choses au roi d'Espagne, Philippe IV, devenu son beau-père et son allié depuis le traité des Pyrénées : l'une qu'il ne recevrait jamais la famille Ghigi ni le cardinal Impériale sous sa protection, si l'on ne faisait à la France une éclatante réparation de Tattentat du 20 août; l'autre, qu'il accordât passage sur rÉtat de Milan à une armée de 18,000 hommes, dans le cas où la France serait forcée de déclarer la guerre au pape, expédition, disait-il, qui aurait pour but d'expulser de Kome les principaux auteurs des assassinats du 20 août et de rétablir les

AFFAIRE DB LA GARDE CORSE ET DU DUC DE CRÉQUl. 111

ducs de Parme' et de Modëne' daas leurs possesskms détenues par le pape.

Cependant Louis XIY, dans son embarras extrême de surmonter tant de difficultés, résolut de s'adresser au cardinal de Retz par une voie indirecte afin de lui demander conseil. Le roi et ses ministres savaient tout le parti qu'ils pourraient tirer de ses lumières et des ressources de son ingénieux esprit.

Le Tellier fit appeler Guy Joly, le secrétaire de Retz, et lui dit, sous le sceau du plus grand secret, que le roi « serait bien aise de savoir le sentiment du cardinal sur la conduite qu'on devait tenir... et sor la satisfaction qu'on pourrait demander en cas d'accommodement '. H laissa entrevoir à Joly les frrands avantages qui pourraient en revenir au cardinal de Retz, si ses avis étaient goûtés et suivis d'un bon succès S>. Joly s'empressa d'expédier un courrier à son maître, qui était alors relégué à Commercy, afin de l'informer de la demande de la cour, et Retz envoya, sans retard, ses avis sui* les questions que lui posait Michel Le Tellier. « Ces avis, dit Joly qui ne fut qu'à moitié renseigné et qui se trompe sur plusieurs points, ces avis contenaient, entre autres

* Rannce II, Famè«e, duc de Parme, né le M septembre 1630, mort le 8 décembre 1G94. En 1646, Innocent X fit attaquer à main aniftée le duché de Castro, s'en empara, et le fit incorporer à la chambre apostolique pour servir de gage aux sommes dues par Ranuce II au Mont-de-Piété. Quoique par le traité de Pise ce duché dût être rendu au duc, le pape le garda sous prétexte que Ranace ne remboursa pas les sommes dues par lui.

* François II, d'Esté, duc de Modène, alors au berceau, fils •rAlfon*>e IV, mort le 16 juillet précédent.

« Mém. fie Guy Joly.

* Ihidem.

ll!2 LE CARDINAL DE RETZ.

choses, rérection d'une pyramide et l'envoi du cardinal-patron en qualité de légat en France pour faire satisfaction à Sa Majesté, deux choses auxquelles la cour n'avait pas pensé, et qui furent si bien reçues que la susdite réponse fut envoyée au duc de Gréqui, avec ordre de la suivre de point en point dans la négociation de cette affaire, qui se termina eifectivement suivant le projet, sans que le cardinal en tirât cependant aucun avantage du côté de la cour'. »

La vérité est que les ministres avaient déjà pensé à Térection de la pyramide et à Tenvoi auprès du roi d'un nonce extraordinaire. Mais ce fut le cardinal de Retz qui proposa l'envoi d'un légat au lieu d'un nonce afin de donner un caractère encore plus solennel au représentant du pape ; ce fut lui qui proposa de plus de le faire accompagner par le cardinal Impériale; enfin ce fut Retz qui, le premier, eut l'ingénieuse pensée, pour faire capituler le pape, de conseiller au roi de s'emparer d'Avignon et du comtat Yenaissin. Il donna m^^me le conseil, qui fut également suivi, non d'y envoyer un régiment de dragons, mais, ce qui était bien plus humiliant et ce qui devait blesser bien plus au vif l'orgueil de la cour do Rome, d'en faire ordonner la réunion par le parlement d'Âix, à la simple requête du procureur général.

Retz ne s'attacha pas a faire un historique, mAme sommaire, de la question, par la raison bien simple qu'il n'eût rien a[)pris de nouveau à ceux à qui

AFFAlHt l)Ë LA UAHUi: CUHSl:: bIT UU 1>ITC Dli CRt^IJUI, 1 lit

'' s'adressait. Mais, pour l'inteliîgenco do iiutra sujet, il esl utile d'eu dire quelques mois. Avignon, avant lo xiii" siiîcle, avait appartenu en com- Diun aus «comtes dt* Provence et à ceu.\ de Toulouse. A ces derniers succédèrent les rois de France. Philippe le Bel, en mariant son frère, Clmrles du Valois, avec Marguerite, fîHe do Chartes II, t'omle do Provence, céda à ce dernier ses droits sur la moitié d'Avignon. Cet héritag'e passa aux descentï«.iits directs de Charles II, à Robert, son fils, à *^ha.rles III, son petit-fils, et à son arrière petite-fille, J«anne l" {en i343). Le pape Clément VI, proli- '-^nt de re.\trême pénurie d'argent où se trouvait *"^lle princesse, lui acheta Avif^noii pour la modilno somme de quaLro-vingl mille tlorins d'or du *" lorcm-e, u'esl-ù-diro «luaninte-huit mille livres de ^ *'ttOce (17 juin 1348). La somme stipulée ne fut J**>l»ai3 payée ou ne le fui qu'en partie, Rome dol>uîs ce temps-là régnait donc dans Avignon, en "^-'ertn d'un litre entaché de nullité sur divers points. '-^ reine Jeanne, au moment oti fut passé lo con- *-*'*«l, n'était point majeure; par conséquent, elle ^ avait aucun droit d'aliéner cette ville, ni aucune ^utre de son dnujiiro ; c'est ce que son aïeul Robert '''"ait expressément défendu par son testament.

t-iQ conseil de la princesse déclara cette aliénation ""lie cl illégitime, et le pape Clément VI reconnut '"*— même dans une bulle, un an après la cession, 'l^*<î (ouïes les aliénations que Jeanne avait faites **'* qu'elle pourrait faire à l'avenir seraient nulles, l-* ression d'Avignon nu pouvait donc, à la rigueur, ^"-re considérée que comme un engagement, qui

pouvait cesser par le remboursement de la somme dont la ville était le gage, et non comme une vente. Ce furent les raisons qu'alléguèrent les membres du parlement d'Aix lorsque Louis XIY le saisit de la question. Par arrêt du 26 juillet 1663, ce parlement devait déclarer plus tard que la ville d'Avignon et le comtat Yenaissin étaient de l'ancien domaine et dépendance du comté de Provence, et, comme tels, il les réunit à la couronne. Ou en prit possession au nom du roi, mais, après cette première saisie, Avignon et le Comtat furent rendus au pape en vertu du traité de Pise. Comme cette enclave était un gage précieux entre les mains de la France, pour vaincre, à Toccasion, la résistance de la cour de Rome, on s'en empara de nouveau et à deux reprises différentes en 1689 et en 1690, sous Innocent XI, et on la restitua à Alexandre YIII, lorsque les différends furent assoupis.

On voit par là combien fut ingénieux et utile le conseil donné par le cardinal de Retz de se saisir dWvignon, puisque ce fut en grande partie à ce moyen énergique qu'il faut attribuer la capitulation finale du pape.

Quoi qu'il eu soit, voici le Mémoire inédit du cardinal sur Teusemble de la question. On verra, par la suite de ce récit, que le roi et ses ministres suivirent scru[)uleusement la plupart de ses conseils. Retz no se bonie pas ù examiner la question en elle-même, mais il Tétudie dans les complications qu'elle peut soulever du côté de TEspagne, des princes d'Italie et de renipereur, etc. 11 donne le prudent et sage conseil, contrairement à Tupi-

AFFAIBE DE LA CvARDË CORSE ET DU DUC DE CRÉQUI. 115

nion du parli militaire qui avait tant d'influence sur Tesprit d'un roi jeune et belliqueux, de ne pas faire la guerre au pape, car, suivant lui, elle amènerait une conflagration générale.

Retz n*hésite pas à croire à la complicité de la coor romaine dans l'attentat du 30 août ; il prouve la préméditation par le soin qu'elle a mis à faire é%'ader les coupables pour faire disparaître les preuves du crime et par la mollesse et 1* insuffisance de U punition. Suivant Retz, le meilleur moyen de triompher de la résistance des papes, c'est, d'une fiarl, d'empêcher par tous les moyens que l'argent de la France soit porté à Rome, de faire main basse, pour atteindre ce but, sur Avignon et sur le Comtat; en seccftid lieu, de leur faire peur.

Page 1