T1ME!(TS DE M. LE CARDINAL DE RETZ
SUR l'affaire de ROME^
Octobre 1662.
a Les résolutions que l'on peut prendre sur ce qui est arrivé depuis peu à Rome sont tellemeut dépendantes des autres affaires de l'État qu'il est bien difficile d'en pouvoir parler sans une connaisftance et une réflexion plus particulières sur tous nos intérêts étrangers et domestiques. Car, quand Ton
I Archives du ministère des affaires étrangères, Rome. Corresytândance de Lionne^ t. VI. Copie du temps, dont rauthenticité est démontrée par plusieurs lettres de Lionne ; l'original était resté entre le« mains du roi.
il6 m CARDINAL DE RETZ.
ne pourrait pas soupçonner que le Qe^me des Romains ait été en cette occasion réchauffé par quelques sollicitations ou quelques assurances secrètes de la part des Espagnols, il est toujours certain que le conseil d'Espagne ne manquera pas d'épier assidûment dans la suite tous les moments de cette affaire pour en convertir tout ce qui lui sera possible à ses avantages particuliers. Quand même la faiblesse où les armes victorieuses de Sa Majesté ont réduit TEspagne ne lui permettrait pas, en cas de rupture avec le pape, de profiter si pleinement des conjonctures, il est presque hors de doute qu'elle emploiera tout son pouvoir et toute son industrie pour éloigner d'un côté toutes les satisfactions que le pape nous pourrait donner, et pour aigrir en même temp3 nos ressentiments, afin que les affaires demeurant longtemps dans Tétat où elles se trouvent, elle jouisse cependant de l'avantage qu'elle a de suspendre dans Rome la possession de cette glorieuse préséance que le roi vient d'affermir à sa couronne.
« Outre cette considération si sensible de Tinlérêt des Espagnols, il est aussi bon de jeter les yeux sur les armes de l'empereur, à présent libre par la paix qu'il vient de conclure avec le ïurc.
« Il est pareillement à propos de savoir en quelle humeur sont les princes d'Italie, ce que nous pouvons craindre et espérer de ceux d'Allemagne, de la Suède, de l'Angleterre et de la Hollande. El, après avoir fait toutes ces réflexions au dehors, il faudrait encore faire une application de ce qui se passe sur l'intérieur de noire Etat, et même sur ce
ArFAiiK DE lA axnor. cthse rt ni' nue m: cHi.gLi. 117
qai prul i^tre «le plus ■ntim(> dans les dossems et liant les projeU de Sa Majesté pour former ensuite □ni* rrKululiou pins fixe sur les diIFérents partis qui peavent ^Ire proposés et priueipiileniL-ut sur tes ■nroRvénîents ou sur les avantages d'une guerre partirulièn' avi>c le ,pape, qui ntlire apparemment mver boÎ une révolution générale.
•I O qui se peut cependant examiner au-dessous et aobordioément k toutes ces connaissances, qui •ont essentielles et nécessaires, est premij;remcnt hi qualité de l'action rommiso sur la personne de M. l'arahassadcur. ce qui Ta précédée et ce qui l'a niîvie. Secondement, les moyens pour en avoir la réparation proportionnée h l'olTense, et, on trotsiëme lieu, quelle doit être cette réparation et ({uelles sont les choses qui peuvent, aprbs une injure si publique, satisfaire la grandeur et la gloire lie Sa Majesté.
<• Quoique le pape préttnde, dans le bref qu'il écrit au roi, rejeler les commencements de ce qu'il «ppello désordre sur l'indiscrétion de quelques Fram;aiB, et bien qu'il veuille couvTJr la mauvaise vulonlé des siens et les ordres secrets et précédents, d'une confusion, d'un échappement de sa milice, et d'une oapfcco de révolte à laquelle on n'a pas pu remédier, il est néanmoins ai!>é de voir que tous les discours de ce bref sont plutôt un tour de paroles ajuclées aux longueurs et aux excuses affectéesque médite la cour de Rome, qu'une expression véritable du ressentiment qu'elle aurait d'une action à laijiielle elle n'aurait point eu de part.
" Quand on supponerail même que la léf;i'reté de
118 LK cAnniNAL nK ri:tz.
qucl(]iies Frnni;^is ciil donné IÎimi ntix proinii;ros Imutades de la milice oorse, il ne fallait pas en tout cas violer le palais et la personne de M. l'ambassadeur, il ne Fallait pas altai|Ufr lAi^hemunl le carrosse de madame rambassailrii^c, il ne fallait pas abandonner si longtemps tous les Fran<,'ais à la fureur et au massacre, et nous donner, [mi* une surséance si lon|i;ue de tous les ordres publics dans un tumulte si peu ordinaire, des preuves indubitables d'un consentement ou d'un rommandomenl expr&s. Il ne fallait pas ensuite être si lent dans la punition des coupables, il ne fallait pus emiirisonuer les innouents et poursuivre inutilement ceux qup l'on a fait échapper pour ôter la connaissance des ordres qui leur avaient été donnés ; enfin il no fallait pas ajouter aux prcmif^rea insultes, et à la négligence de les venger, les derniers affronts qui ont obligé M. do Créqui et MM. Irs cardinaux d'Ëstu et de Mancini de se retirer.
» Mais, quand toutes ces considérations ne »eraient pas les marques indubitables d'un dessein formé, et les preuves manifestes d'une conspiration précédente, un peut toutefois dire que le mal nVst plus en étatd't^tre tiatté, et quand mémo on supposerait qu'il y eût quelque chose k redire dans la conduite de ceux qui se sont trouvés engagés à Rome dans la défense des intérêts de Sa Majesté, ce qui est arrivé depuis l'éloignement du nonce ni les lettres du roi envoyées aux gouverneuni el dans les provinces, engage, pour ainsi dire, Inulc la France & ta poursuite el à la vengeaiicu de l'injure que nous confessions publiquement nous avoir
AFFAIRE DF LA GABDF CORSE ET DU niIC DK r.UftOUl. I Ifl
i>lé tûte. Et, quand il D'y aurait que cette dernière nusori, ellut>8l uéuamoins si cuusîdérable que rien 00 doit plus retenir nos ressenliments et nos poiir- Boiles, puisqu'il <?sl vrai quo les f^rands Etals se cOD»erveut principalement par la répulalion, qui jm|intne en mémo temps In crainte dans l'esprit des élnuigen, et l'estime, le respect et l'amour dans celui des sujets qui s'ong-agreat ainsi plus volontiers dans In conduite de ceux qui les gouvernent.
■• (JuAUt uns movens de parvenir à cette réparation, que nous devons poursuivre et qui nous est duo, c'est en cela seulement qu'il peut y avoir quelque difficulttj. Nous avons, dans tous les temps et rbuz tuâtes les nations, des exemples remarquables de renroutres ut de poursuites pareilles, et l'un a quelquefois vu nos rois me lire leurs années eu mmpa^e pour des sujets semblables ou peu différrals. Il est pourtant vrai que ce remède n'a pas toujours été pratiqué, principalement quand il s'est trouvé des différends avec les papes, et il semble qu'en ces rencontres, nous ayons mieux aimé les «combattre chez nous, que de nous exposer aiut frais el aux nccideats d'une guerre sans fruit et éloignée, ayant presque toujours cru que nos injures seraient mieux ot plus tût vengées par le manque de concou» olde contributions qu'on peut faire cesser ol retenir.
•• Notre histoire fournit quantité d'exemples de i!ettB conduite, et nous ne voyons point de démdlés de non rois avec les pnpes qui n'aient été suivis des défenses de commerce et de porter de rar)<ent à Rome.
« En effet, cette espèce de guerre est bien autant sensible aux Romains qu'une déclaration plus ouverte, et, si Ton trouve à propos en cette rencontre dinquiéter le pape du côté d'Avignon^ dont l'aliénation est invalide et insoutenable, il est à croire que ces moyens^ qui sont en nos mains et qui donnent moins d'ouverture et de prétexte aux étrangers d'entrer dans nos affaires, mettront dans la suite le pape en la même place où nous sommes à présent et dans l'impatience de hâter les satisfactions qu'il doit à Sa Majesté.
« Il faudrait même, à l'égard d'Avignon, en faire faire la réunion dans les formes par le parlement et à la requête du procureur général, parce que cela ferait plus de peur à Rome et leur donnerait moins d'espérance de retour. On pourrait aussi faire quelque chose du côté de Parme et de Modëne, en prenant même, s'il était nécessaire, une cession de leurs droits, mais possible ^ que le conseil do Sa Majesté y trouvera quelque difficulté, parce que, dès le moment que la France paraîtra directement ou indirectement dans ces affaires, elle attire de nécessité sur ses desseins le raisonnement et la jalousie des princes voisins et peut-être ensuite plus d'ennemis que nous n'avons, et une affaire dont nous serions moins les maîtres et qui serait plus générale.
« Que si Ton trouve quelque inconvénient dans Fusage de oo moyen, cela n'empêche pas que Ton
• Locution qiiehiuefois employée par Ketz pour il est possible, etc.
A»TAIXE DE U GASDK COBSC ET DU DUC ItE CRËQl'I.
ne donoe toutes los appareuces d'un d«>ssi;iQ de s'en tu»rvir, étant assuré que celte alTairo est fort sensibii* au pape, outre qu'il est en général trJ-s h propos d'itKiiuéler en toutes ies faisons la cour de Rome et il« ramasser ensemble toutes les frayeurs et toutes les apprélicnsions qui s'impriment plus fortement dans if>s esprits de cv pays à qui elle» sont comme ^AUirclles.
Le* déclaratious publiques et personnelles la famille du pape sont de celte nature, et il ÎRlX i froire qu'il préviendra, par une prompte satishrtiun. le ressentiment d'un jeune et |<raud monarque dont il ne voudra pas charger sa parenté.
■< Quel que soit le parti (]ue l'on prenne, il est BDiiuul important d'imprimer fortement dans l'esprit du pape que nous no voulons en manière du mondo penser à l'accommodement, étant certain qu'il croira toujours nous amuser de belles paroles, tant qu'il aura quelque espérance de terminer cette affaîro par la négoeiation. Ce n'est pas qu'en effet il ne soit à souhaiter qu'elle s'achève par cette voie, ' mais pourtant il n'y faut jamais venir, ni même recevoir aucune interposition ou médiation que lorsque l'on saura précisément quelle doit être la Ntlisfartion que le pupe nous veut donner, et sî elle peut contenter Sa Majesté.
« C'est ainsi qu'en usa la république de Venise dans le fameu.\ différend avec Paul cinquième. n'ayant jamais voulu écouter aucune des propositions des diiïérents médiateurs qui se présentèrent qu'après un préalable certain des snlisfaclions qu'elle- avait désirées.
« Il serait peut-être même à propos, pour faire entièrement cet effet, et pour ôter au pape toute espérance de retour, de rappeler en France M. le duc de Gréqui, qu'il faudrait pourtant renvoyer ensuite en cas d'accommodement, à Texclusion de tout autre, parce que son plus long séjour sur les confins de l'État ecclésiastique marque, ce semble, un peu trop à la cour de Rome la possibilité d'un accommodement, et encore quelque espèce de créance aux paroles dont elle prétend nous amuser.
« Reste à examiner les satisfactions que Sa Majesté aurait à souhaiter en cette rencontre. On pourrait sur cela rapporter plusieurs beaux exemples du passé ; mais, comme toutes les affaires ne sont jamais semblables, ce qui parait ici le plus éclatant et le plus honorable, serait que le pape envoyât vers le roi un de ses neveux, ou don Mario avec le gouverneur de Rome\ pour demander pardon à Sa Majesté, et il faudrait aussi qu'ils amenassent avec eux l'officier corse et quelques soldats, lesquels seraient abandonnés à la discrétion du roi. Cela serait assurément plus glorieux que si le pape faisait pendre quelques misérables soldats, si ce n'est qu*il restât à la postérité des vestiges de cette satisfaction par l'érection et l'inscriplion d'une pyramide qui serait élevée dans la place de l'exécution '.
* Le cardinal Impériale.
* Ce ne fut point le cardinal de Retz, comme nous l'avons dit, qui eut le premier Tidée d'élever une pyramide, puisqu'il en est question avant non Mémoire dans la correspondance de Tambassade. Celle pyramide, d'après l'avis de Retz, fut en effet érigée dans l'ancien quartier des Corses ; mais elle fut abattue sous Clément IX, lors de la p.'iix de }'Kg:liKe,
AFFAIIE DE LA GABDE CORSE ET DU DUC DK CRKQUI. 123
« Enfin, Ton doit surtout observer deux choses en la conduite de cette affaire : la première est de s'y ^uvemer comme si les Espagnols étaient nos véritables parties, étant certain que, s*ils ne l'ont pas été dans le commencement, ils le deviendront assurément dans la suite, cette matière des ambassadeurs leur donnant, sur tout autre, un chagrin qu'ils digèrent malaisément.
« Secondement, il faut extraordinairement prendre garde au secret, et que toutes les résolutions de Sa Majesté soient extrêmement resserrées dans son cabinet et entre ses plus particuliers serviteurs, étant de la dernière importance de n'être point pénétré sur un sujet dans lequel le ressentiment intérieur de rinjure doit être encore plus accompagné des témoignages et des apparences du dehors *. »
Le fameux Ondedei, ancien confident de Mazarin, alors évêque de Fréjus, homme de ressource et rompu aux intrigues, était persuadé qu'il suffirait, pour diriger l'afi'aire et la mener à bonne fin, d'envoyer à Rome le cardinal de Retz avec le cardinal Grimaldi, et trois ou quatre évéques. Il en fit la proposition dans un Mémoire adressé à Lionne, selon toute apparence ', bien qu'il ne porte aucune adresse.
* La pièce n'est pas signée et n'est pas non plus de la main de RKz. Mais, sur la copie des Archives des affaires étrangères, elle «st désignée comme étant de lui, et, ne portât-elle pas cette meni»oo, il serait facile de la reconnaître aux idées et au style de Retz. Jl est d'ailleurs plusieurs fois question de ce Mémoire dans les lettres de Lionne comme étant du cardinal de Retz.
* Archives des aflaires étran^fères. Rome, octobre 1662. Correx-
12 i LK CARDINAL DE RETZ.
En* même temps qu*il consultait le cardinal de Retz, le roi donnait ordre 21 Tun des gentilshommes * de È$L chambre, M. d'Aubeville, de se rendre surle-champ à Parme et à Modène, pour y concerter un plan d'attaque contre les Etats romains.
De son côté, le pape avait ordonné à ses officiers, dans le comtat Venaissin, de faire des levées, de fortifier Avignon et de se tenir sur la défensive.
Le roi fut si peu effrayé de ce commencement d'hostilités, qu'il se contenta d'envoyer un simple exempt de ses gardes au vice-légat, pour le sommer d'avoir à congédier ses troupes et à les faire sortir d'Avignon et du comtat, avec menace que sa personne et ses biens répondraient des mauvais traitements que l'on ferait subir à Rome au duc Gesarini, le protégé de la France.
pondance de Lionnây t. V. « Pour moi, disait Ondedei, je crois que le roi se pourrait servir de lui (du cardinal Orimaldi) et du cardinal de Retz et les faire accompagner de trois ou quatre évéqaes, lesquels étant à Rome pourraient prendre résolution sur la manière d'agir et de diriger cette affaire selon la disposition qu'ils rencontreraient parmi les cardinaux, et. quand ils y trouveraient de l'impossibilité durant la vie du pape, il est indubitable qu*au siège vacant, l'affaire ne trouverait aucune difficulté, tout le monde étant fort persuadé que l'application que les papes ont aux affaires qui produisent de l'argent et qui regardent la grandeur de leur maison et le soutien de leur domination dans Rome, les empêche de songer aux nécessités de l'Eglise universelle, à la propagation de la foi. à l'extirpation de l'hérésie, et surtout d'écouter les pauvres évéques des pays éloignés qui consument les mois et les années dans Rome et vont indécemment à pied, tout crottés par les rues, comme s'ils n'avaient le même caract^re que lo pape, lequel cependant emploie les trésors de l'Église à l'éclat de sa personne et à la grandeur de ses parents. »