‹ Le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques à RomeChapitre 3 sur 41 · AVEC LOUIS XIV · texte numérisé non relu

AVEC LOUIS XIV

Le cardinal de Hetz, comme on le sait, avait été arrêté au Louvre le 19 décembre 1682, et conduit au donjon de Vincennes. A la mort de François de Gondi, son oncle, le chapitre prit possession de Tarchevêche au nom de l'illustre prisonnier, et fulmina les bulles du nouvel archevêque du haut du jubé de Notre-Dame, avant que Ja cour eût le temps de s'y opposer. De la trempe dont il était, le prélat, du fond de sa prison, pouvait d'un mot bouleverser TEtat en jetant l'interdit sur son diocèse. L'usage des sacrements eût été suspendu, les églises fermées, et Ton peut juger de l'agitation qui eût régné parmi ce peuple, encore profondément religieux, plein de sympathies secrètes pour son ancien tribun et de compassion pour les souffrances de son archevêque. Mazarin prit peur et négocia. Il fit jeter au captif « cent et cent vues de permutations, d'établissements, de retour dans les bonnes grâces du roi, de liaison solide avec le ministre », absolument

H LK CARDINAL TiK IIKTZ.

le même jeu qu'au temps de la Fronde. En retour de tant de grâces, il ne lui demandait qu'une seule chose, sa démission d'archevêque. Le prélat fit d'abord la sourde oreille, affecta le plus souverain mépris pour les promesses du cardinal et feignit de se cramponner à son siège avec l'immuable résolution de ne le jamais quitter. La peur du cardinal redoubla. Cette fois, il fit offrir à Retz, en bonne et due forme, sept abbayes d'un revenu considérable pour qu'il donnât sa démission avec toutes les garanties possibles. Retz s'empressa do la signer avec la ferme intention de la révoquer dès qu'il serait libre. Le 30 mars 1654, il fut transféré au château de Nantes, sous la garde de son parent le maréchal de la Meilleraye, et, le 8 août de la même année, il parvenait à s'évader. Le pape Innocent X, qui exécrait Mazarin et que la nouvelle de Tarrestation du cardinal de Retz avait transporté de colère, apprit son évasion avec ime joie indicible. Il proclama hautement que la démission du prélat, ayant été souscrite en prison, était absolument nulle, et Retz, fort de l'assentiment du chef de l'Église, reprit sa parole et son titre d'archevêque. Le Mazarin, à son tour, était honteusement joué.

A partir do ce jour commença une lutte à outrance entre le ministre et Tillustre fugitif. Armé de la toute-puissance royale, Mazarin fit saisir les revenus de l'archevêché et dépêcha à Rome Hugues de Lionne, pour obtenir du pape que le cardinal de Retz, alors réfugié auprès d'Innocent X, fut livré au roi ou traduit devant des commissaires ecclésiastiques français, nommés par le pontife, pour s'être

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rpndu foupablp He plusinurs crimes de lèse-majfslé. Mais ni le papo Innocent, ni son successeur Alexandre VII, ne voaluronl jamais céder sur ce [Htint. AJcxandre, toutefois, intimidé par le ton mena^anl de Louis XIV, avait donné h entendre à Hctl que sa présence à Home devenait danf^ereuse pour le Saiot-Siège, et le prélat avait quitté brusquement les Klals romains. Malgré ce résultat coniiidérable de la mission de Lionne, les relations diplomaliques entre la France et Rome furent rompue,^. La guerre fui poursuivie avec acharnement i.*nlrr Mazarin et le prélat, alors réfugié en Hollande, fendant plus de cinq ans, Retz ne cessa de tenir tête à son eiinomi, de le harceler k coups de maudements, de lettres pastorales, de pamphlets, et le cardinal de répondre à ses attaques en faisant brûler fes fartiims par la main du bourreau, en jetant en prison ses partisans, en persécutant et en bannislant ses grands vicaires. Retranché dans son droit, romme dans une citadelle inexpugnable, Retz lui oppoM UQe invincible résistance et, jusqu'à la mort de soD implacable rivai, garda son litre d'archevêque. C'est à cette lutte, à peine connue, h. peine esqui!i«ée jusqu'à présent, l'un des plus intéressants épisodes de la vie orageuse de Retz, que certains lii»lorienH ont donné le nom de Fronde fcchhip-ttitfiie. l'cul-étre nous sera-t-il pennis de la raconter quelque jour, à l'aide de nombreux documents inédits. En attendant, rentrons dans notre sujet et reprenons le iil de notre récit.

Au milieu de l'année 1660, Mazarin est atteint île In maladie mortelle qui, au rommencemeni de

s LK CARDINAL DE RETZ.

raimée suivante, doit le conduire au tombeau. Déjà divers symptômes annoncent sa fin prochaine; les ambitions se réveillent et s'agitent sourdement autour de lui. A la cour, à la ville, Tunique préoccupation est de savoir quel sera son successeur. Les uns parlent de Fouquet, le surintendant des finances, d'autres du maréchal de Villeroi*, ceux-ci du cardinal de Retz, ceux-là de Michel Le Tellier ; il en est qui nomment Ondedèi, Tévêque de Fréjus, Tâme damnée du cardinal. « J'aimerais mieux le cardinal de Retz que tout cela, écrit Guy Patin à un de ses amis% mais je n'en serais pas cru... Aussi les Jésuites s'opposent-ils à ce dernier plus qu'à pas un, et s'il n'a un très-fort et très-puissant archange qui puisse renverser toute celte noire légion, je ne pense point qu'il y puisse parvenir; néanmoins Dieu est sur tout, qui se sert de telles gens qu'il veut pour le gouvernement dos Ktats. » Quelques-uns de ces bruits persistent jusqu'aux derniers moments de Mazarin, notamment en ce qui louche Retz, le surintendant et Le Tellier. Quelques politiques supposent que la reine-mère, qui redoute autant qu'elle hait M. le Prince, ne trouvera qu'un seul homme capable de lui résister, et que cet homme n'est autre que le cardinal de Retz, qui a si bien fait ses preuves contre le héros de Rocroy'. Mazarin s'inquiétait d'autant plus de cette préoccupation des esprits sur

* Les amis de Rot/, comptaient l)('aucou|) sur les bonnes «lisposilions du maréchal en «a laveur. Archives des affaires étrangères», lyettre du P^re Noël à Lionne; Rome, 5 avril IGGl, t. CXLI.

* (»uy Patin a Falconet, Paris, 26 août 1660.

' <>u\ Patin à Falconet, Paris, 28 janvier 1661.

<ft.

ravènement possible de son rival, qu'il avait reçu une lettre d'avis, dans laquelle on lui disait que le . cardinal de Retz n'attendait que sa mort pour rentrer à Paris- et pour tout brouiller afin de devenir son successeur*. Cette crainte empoisonna sas derniers moments. Peu de jours avant sa mort, il donna au jeune roi et à la reine-mère, sous le sceau du secret, les conseils et les instructions les plus impitoyables contre le cardinal de Retz, qu'il leur montra sous le jour le plus odieux *. Il leur fit promettre >*' que, non-seulement ils ne le choisiraient pas pour son successeur, mais qu'ils ne souffriraient jamais qu'il remontât sur son siège. « Que je sois tenu pour le plus infâme des hommes, s'écria le jeune roi en présence de son ministre et de Le Tellier, si je souffre jamais que le cardinal de Retz rentre dans Paris avec son titre d'archevêque'! » Le 3 mars, à Yincennes, de son lit de mort, Mazarin fit dresser contre le prélat et ses adhérents une ordonnance royale pleine de menaces, et, le 8, il la fit crier dans les carrefours do Paris à son de trompe. Cet acte est rédigé en termes qui nous montrent de quelles terreurs était assaillie Tàme du mourant. « Sa Majesté étant bien informée que le cardinal de Retz, voyant avec impatience que la ville de Paris demeure dans le repos et la tranquillité, renouvelle ses pratique» pour y exciter le trouble et la division et la faire retomber dans les désordres passés; qu'il écrit

» Mém. du p. Hapifi, t. III, p. 165.

* ïj^itre inédite d'un anonyme à l'abbé Charrier. 4 avril 1061. — Collection de l'auteur.

^ Mé/fi. fin P. Rnpin, t. III, p. 165.

10 LK CARDINAL DK RKTZ.

des iettros à ceux de sa faction..., reçoit leurs réponses et que, pour leur donner plus d'audace et de témérité d'entreprendre ce qu'il leur inspire, il leur fait espérer que, dans peu, il se rendra (ici) en personne... »; Sa Majesté, en conséquence, défend à tous ses sujets, « sous peine de confiscation de corps et de biens, selon la rigueur des ordonnances contre les perturbateurs du repos public, » d'entretenir aucune intelligence et correspondance avec ledit cardinal, de lui donner asile, et ordonne à tous les gouverneurs et lieutenants généraux de l'arrêter, lui et ses partisans, partout où l'on pourra les découvrir.

On dit qu'à la nouvelle de la publication de cette ordonnance, un dernier sourire de joie erra sur les lèvres de Mazarin, et qu'aux exhortations d'un prêtre qui l'engageait à se réconcilier avec son ennemi, il répondit que cette affaire ne regardait que l'État, et qu'il l'avait suffisamment traitée avec son confesseur \

Le jour même de sa mort (9 mars 1661), Tordonnance du roi fut affichée dans toutes les rues de Paris. (( Ceux qui la virent haussèrent des épaules et on frémirent, ne pouvant s'empêcher de dire : Voilà une belle mort '! » La nuit suivante, tous ces placards étaient mis en lambeaux.

Le lendemain, au sein du conseil privé, et au grand étonnement do tous ses membres, le jeune roi déclara d'un ton ferme que son intention était

' Mém,mss, du chanoine Ihrmnnt y cités par M. Gazier. « îhidem.

de gouverner désormais par lui-même. En peu de mots, il fit reloge de Mazarin, et, après avoir accusé le cardinal de Retz, auteur de tant de séditions, d avoir donné des avis secrets à don Luis de Haro pour faire échouer la paix entre les deux couronnes, ce qu*il tenait, disait*il, de la bouche même de M. le Prince, il déclara que le cardinal ne rentrerait jamais dans son royaume. Tout semblait annoncer que sa résolution serait inflexible. Les affiches contre Tarchevêque ayant été arrachées par les bour^ geois et par le peuple, on en couvrit de nouveau les murailles le 12, et on les fit garder par des archers. Le jour même de la mort de Mazarin, les amis du cardinal de Retz lui avaient dépêché des courriers pour le presser vivement de se rendre sur-le-champ à Paris. Il se trouvait alors en Angleterre auprès de Charles II, dont il avait facilité le rétablissement par ses conseils \ Il traversa en toute hâte le détroit et s'avança jusqu'à Yalenciennes, pour être en état de prendre un parti décisif, selon les avis qu'il y recevrait. Mais, à la nouvelle de Tordonnance du roi, il rebroussa chemin et se rendit à Rruxelles, où l'attendaient ses secrétaires Guy Joly et Fabbé Verjus*. Le bruit courut qu'il avait été arrêté à Paris, jeté à la Rastille, et ce bruit prit assez de consistance pour que le nonce en Toscane se crût obligé d'envoyer une estafette pour l'apprendre au pape*.

' Lettre de Guy Patin à Falconet. Paris, 9 mars 1661, édition PvéTeillé-Parise, t. III, p. 341.

* Mém, de Guy Joly.

• I>'ttre d'un anonyme à Tabbé Charrier. — Collection de l'auteur.

18 LH r-ABDISM. BE HKTZ,

Clioi'los II, fnrl rficonnnissant (îes scrvîrcs qua lui avait rendus le cardinal, n'avait pas attendu la mort de Mazariu pour prier Louis XEV de le recevoir en ftrAcc et de. lui rendre son archevêché. Henriette-Marie de France, reine douairière de la (irande-Bretapne, qui, de son côté, avait eti tant â se louer de la ^énérosili^ du coudjuteur pendant la Fronde, alors que Mazarin lu laisKiiit dans le plus profond di''nrinient. fut charj(ée de faire celle ouverture. LiDuis, (lis.simulant sa .surprise et son méconteolemeut, ajourna sa rt-poniic. Mais aan ancien précepteur Kardouiii de l'éri^lixe, évèque de Rodez, prertsé par la reine de la tîrande-firotagne, ayant plaidé de nouveau la cause de Retz, reçut l'ordre de quitter la cour cl de se retirer dans su maison'. Charles II ne oe découragea pas. Il avait la plus haute opinion de la capacité du cardinal, el il ci-ul dans les choses possibles non-senlcineut qu'il pouvait remonter sur son sifei^o, mais encore succéder k Mnzarin. lin cas de succès, il espérait le ratlarher pour jamais aux intérêts de sa couronne. Il donnu nana doute connaissance do ce dessein k la cour d'Espagne, car on voit qu'elle s'y montra favorable'. Après la mort de Mazarin, il s'en oin-rit à sou parent M. d'Atibii^-ny, en faveur de qui Relz devait solliciter pins tard, mais en vain, le chapeau do cardinal. Celui-ci, pour sonder le terrain, jeta les yeux sur un ancien agent de Mazarin, qui se trouvait alors à Londres, le sieur Barthet, homme des

I ACCUlOlOOtllIKr

awa: lolis \iv.

pins enlrupreuauls et toujours eu quête d'avunturcs. Barthel prit feu «l parlil en posle pour Paris, en mmpafinie de M. Méade, un des gentilshommes de H. d'Aubiffiiy. alin ilc s'aliouflicr avec les amis ilu ctrdînii) dfl Retz. De son eOIé, le eardinal y dépécha jfl^ écuyor Malclerc, soîl qu'il fiH informé de ta I <4nBon de Barthel, suit que les dispositions des

risieas, qui là! étaient favorables, lut eussent r«ndu quelque espoir. Il paraissait résolu à rentrer à Paris de gré ou de force, et même i lancer l'interdil sur son diocèse pour tenir la cour en échec et la forcer à capituler'. L'évimemenl no répondit pas Ji ses espérances : l'intrig^ue fui découverte, et Borthet fut jeté à la Bastille. Plus heureux que lui, Méade put s'cufuir en Angleterre et Malderc à Valencicnnes , oii l'attendait impatiemment son maître'.

Malgré la déclaration du jeune roi qu'il entendait p»uvenier seul et se passer de premier ministre, aiicuo de ses conseillers ne pouvait s'imaginer ifu'araiit passé jusque-là tout son tempaàlachasse, dans les ballets, les spectacles, les intrigues ga- Ui)t«s, il fût capable de persister dans une telle réaolutioD *.

Ses deux principaux ministres. Le Totlier et surtout le surintendant Fuuquet. vivaient dans cellf

' Le liHÛt courut ù Rom* tfie Retï ptaii ealré i miait jeté l'interdit dans «on dioc«». ArcbircM i\va a e<»ni. R«iD«, t. i:XLI. Ilim. de On^Joty.

' Mim.iU tiuglolu.

* Mimoirft midiU r/f Ummttr <tf llricnnr. t. II. ]>.

illusion qu'il se lasserait bientôt de tout travail assidu, et ils espéraient recueillir Théritage de Mazarin. Le Tellier n'y aspirait qu'avec la prudence la plus circonspecte et dissimulait son ambition sous un air de réserve et de modestie, qu'il ne quittait jamais. Nicolas Fouquet s'y était préparé depuis longtemps avec un art infini et par des voies aussi tortueuses que couvertes. L'un et l'autre, tout en gardant le plus profond secret sur l'objet de leur convoitise, étaient pleinement d'accord pour consommer la rume du cardinal de Retz, qui, malgré son exil et la privation de son siège, ne laissait pas de leur causer de sérieuses inquiétudes. Quant au chancelier Séguier, et à Lionne, le secrétaire des commandements de la reine mère\ qui avaient instrumenté l'un et Tautre contre Retz, du vivant de Mazarin, ils ne se sentaient nullement disposés à l'épargner après sa mort. Tous les ministres furent d'avis que, pour vaincre l'obstination du prélat et le forcer à se démettre de son siège, secrètement convoité par Fouquet pour un de ses frères, il fallait reprendre activement à Rome le procès criminel entamé contre lui, en 1655, par Hugues de Lionne et laissé depuis lors en suspens.

Ils furent activement et merveilleusement secondés dans l'exécution de ce projet par Pierre de Marca, ancien président du parlement de Pau, alors conseiller d'htat et archevêque de Toulouse, inté-

* Lionne ne devint secrétaire d'Ktat des aflfaires étrangères f|u'apré8 Tarrestation de Fouquet et la disgrâce de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, dont il acheta la charge 900,800 livres.

soif ACCOMMODEMENT AVEC LOUIS XIV. 15

ressé plus que personne à le voir réussir, la cour, dès 1654, lui ayant promis rarchevèché de Retz, si, d*une manière ou d'une autre, il parvenait à Ten débusquer. Tout ce qu'une science approfondie du droit ci\'il et du droit canon avait pu lui fournir d'arguments, de moyens, d'expédients, pour arracher à la cour de Rome une condamnation contre le cardinal de Retz, Marca, pendant la Fronde ecclésiastique, lavait mis en œuvre avec une activité fiévreuse et une habileté sans scrupules.- Quel était le personnage que la cour destinait à succéder au cardinal de Retz ? n est triste à dire que l'archevêché n'avait qu*à perdre au change. On copnait le portrait plein de Kuesse et de si terribles sous-entendus qu'a tracé de lui la plume de Bossuet : o C'était un homme d un très-beau génie, d'un esprit souple et variable, qui avait la malheureuse facilité de passer d'un sentiment à Tautre, à la faveur de quelques équivoques, et de traiter, comme en se jouant, les matières ecclésiastiques... Pour ménager les oreilles délicates des Romains, il a donné une idée toute nouvelle des libertés de l'Eglise gallicane... » On devine jusqu'où pouvait aller un homme de ce caractère. Et déjà, il était allé fort loin. Sous Richelieu, il avait fait partie de la commission qui envoya à 1 echafaud Cinq-Mars et l'infortuné de Thou. Ce fut d'après ses conseils que Richelieu fit déposer par des commissaires français nommés par le pape les évêques d'Albi, de Lodève, deSaint-Pol de Léon et d'Alet, accusés de complicité dans l'affaire du duc de Montmorency et qui, aux termes d'un article des libertés de l'Eglise gallicane, auraient du être jugés

IK CKHIIINAL D

par un coDi^ito pruvïtirial. Le jugement au Baluze contre Marca, k qui celui-ci cuiifm plus tard le suin de publier ses œuvres posthumes, est accablant. Il exprime des doutes sur la sincérité de l'arcbevéfjuc de Toulouse et déclare qu'il entrait beaucoup de calcul dans ses opinions. Mallieureusement plusieurs actes de la vie du prélat prouvent h <[uei point le jugement de Baluzo est fondé. Lorsque Marca fit paraître sou ouvraf^e : De concordûi nficerdotii cl imprrii, le traité le plus complet qui eùl paru sur les libertés de celle Église avant la célèbre Défense de Bossuet, la cour de Rome s'en émut. Marca sollicitait alors se» bulles pour l'évÂcbé deConserans; afin de les obtenir, il signa sans hésiter uuc déclaration par laquelle il condamnait tout ce qui, dans son livre, était contraire auji doctrines de l'Église romaine. El sur la (in de sa vie, afin sans doute d'ajouter la poiir]»re A la mitre d'archevêque de Paris, il dictait à Baluxe un Irailé en faveur de l'infaillibilité du pape.

Toi était le redoutable el dangereux adversaire que le conseil du roi lançait do nouveau à la poursuite du cardinal de Itetz pour le forcer dans ses derniers retranchements. Marca, pour la direction el la conduite de cette affatro, devint l'Ame du conseil et ne négligea rien pour précipiter le dénouement.

Un des gentilshommes ordinaires du roi. M. d'Aubeville, fut chargé de renouer à Rome les négociations enlumines autrefois par Lionne contre le cardinal de Relz, et ce fut de la main même de Lionne qu'il rc(,'ut ses instnictinn» (S mai i6Bl), Lionne ré-

sus ACCOJiJlOhKMKM' AVfX LULIS \l¥. 17

capilulait àans celle pièce les points et les Faits principaux (le sa misKÎou, ain»i i^iic les rliefs d'accusation ro&lre lr> nirtliaul, qui, en ce temps-là, se trouvait à Rome. A la (Iem:mdc faite an pape que son prêcha fût instruit, pour s'ftre. rendu coupable " de crimes de rébellion, de souliivemenl des peuples, <lo Ij^se-Diajesté, de projets d'assassinat, •> le pnjii! Alexandre A^I avait répondu en donnant le pallitim aa prélat, cérémonie ipii impi-îmc le dernier sceau * la consécration d'un anbevèque. Sur les réclamalions mona^'antcs de Lionne, le pupe elTrayé avait fait semblant de consentir au procès, maïs eu exipçtjaul que Lonis XIV su portât partie devant un Iribuiiol ecclésiastique romain. A une telle prétention, le roi avait opposé un refus déduif^ueux et demandé impérieusement que lu cardinal lui fût livré, ce à i|uoi le pape avait refusé do consentir. Pressé de {>lus «n plus, il avait oil'ert d'envoyer en France dos commissaires ecclésiastiques romain!;, tels que sou Qoocfl cl d'autres prélats, et le roi y avait trouvé deux grandes ilifficultés, l'une du cCilé du parlement, laulrc du côté du clergé. D'abord le parlement se prélendait seul juge de tous les ecclésiastiques du royaume sans aucune distinction du qualités ou de flignilés, «n matière de crimes de lèse-majesté. Ccal ainsi qu'en conséquence de ce droit, 11 avait coodamué locardinal de ChAtilloa. depuis les concordais, et bien longtemps auparavant, sous Louis XI, le cardinal Lu Baluo, etc., etc. Le pape avait objecté que lu concordat signé entre Léon X etFraui,'oi9 I" i?iceplaït les cardinaux et lus ofliciers do Kome, liais Lionuu lui avait répliqué, suivant les insiruc-

18 LE CAHDiNAL DE RETZ.

tions qu'il avait reçues, que les dispositions relatives aux cardinaux ne concernaient que ceux qui résident à Rome, qu'elles ne s^étendaient qu'aux délits communs et non aux crimes de lèse-majesté, pour lesquels il faudrait une convention particulière qui privât le roi de sa juridiction naturelle sur les ecclésiastiques ses sujets en ce qui touchait les cas privilégiés; et Lionne ajoutait que, depuis le concordat, la France avait maintenu les droits du roi même à regard de la personne des cardinaux.

Quant à la difficulté relative au clergé de France, Lionne avait invoqué l'ancien usage de l'Eglise gallicane de faire juger ies évèques par des conciles provinciaux. Cette coutume avait été observée de toute ancienneté, et c'était seulement depuis quelques siècles que les papes Tavaient interrompue, en se contentant de déléguer eux-mêmes des évèques français, ce qui avait souvent soulevé des réclamations de la part du gouvernement.

Le pape n'ayant pas voulu consentir à cette dernière offre de Lionne de choisir des commissaires français, le roi n'avait pas voulu, de son côté, recevoir en France des commissaires romains pour juger le cardinal et il avait rappelé son ambassadeur. Telle avait été en résumé la mission de Lionne.

M. d'Aubeville avait pour instructions de ne céder en rien sur ce dernier chapitre et de réclamer des commissaires français pour faire le procès en France. Si le pape s'y refuse, était-il dit dans ces instructions, le roi croira qu'il veut protéger le cardinal de Retz « et par ces sortes do moyens indirects procurer l'impunité de ses crimes... » Retz était accusé no-

tamment de protéger les jansénistes, et Ton en donnait pour preuve que c'était lui qui avait fait choix de M. Singlin comme directeur de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des Champs*.

Cette dernière accusation était à coup sûr celle qui pouvait lui porter le coup le plus sensible dans lesprit du pape. Mais il n'était pas homme à négliger, suivant une de ses expressions favorites, de parer cette botte. En attendant qu'il adressât au pontife, de sa propre main, un désaveu formel contre le jansénisme, il écrivit au Père Hilarion, théologien de Sa Sainteté, et aux cardinaux Rarberini, Borromée, Chigi et Rospigliosi, pour leur assurer que la partialité qu'il avait montrée en faveur des jansénistes avait eu uniquement pour cause « la grande assistance d^argent qu'il recevait » d'eux'.

M. d'Aubeville était arrivé à Rome le 14 juin, et ce ne fut pourtant que le 6 septembre suivant qu'il fut admis à présenter au pape ses lettres de créance et à lui exposer l'objet de sa mission. Alexandre YII semblait fermement résolu, comme par le passé, à n'opposer à la demande d'un procès criminel contre le cardinal de Retz que des fins de non-recevoir et d'iuterminables délais pour lasser la cour de France.

La seule affaire dont il se montrât soucieux pour le moment, c'était de contraindre les grands vicaires du cardinal de Retz à souscrire sans réserve

* Archires du ministère des affaires étrangères. Correspondance de Lionne, t. HI, Supplément.

* Archives du ministère des affaires étrangères. L'abbé de Lavau à Lionne. Rome, 23 mai 1661. (T. CXLI de la Correspondance de Rome.) Le P. Noël à Lionne, Rome, 12 avril 1661. {Ibidem,}

et sans distinction à la bulle de son prédécesseur contre les cinq fameuses propositions de Jansénius. De son côté, la cour de France mettait le plus extrême empressement à en finir avec l'agitation profonde que cette afl'aire du jansénisme causait depuis longtemps dans les esprits. Comme cet épisode se lie intimement à Taffaire alors pendante du cardinal de Retz, il est indispensable d'en dire quelques mots. Afin dtxtirper le jansénisme, l'assemblée du clergé de 1657 avait dressé un formulaire de foi approuvé par le pape et qui devait être signé par tous les ecclésiastiques de France. Par ce formulaire, ils se soumettaient aux constitutions dlnnocent X et d'Alexandre VII, condamnaient « de cœur et de bouche la docrine des cinq propositions do Jansénius », condamnée par ces deux papes, déclaraient qu'elles étaient contenues dans le livre de Jansénius intitulé YAiigustinus, et qu'elles ne se trouvaient pas dans les œuvres de saint Augustin, d'où Jansénius prétendait faussement les avoir tirées. Le 8 juin MM. de Contes et de Hodencq, grands vicaires du cardinal de Retz, le premier doyen de Notre-Dame de Paris, le second archiprétrc do Saint-Séverin, publièrent un mandement au sujet du formulaire, dans lequel ils en altéraient le sens par des distinctions subtiles.

Ils y établissaient la fameuse distinction du fait et du (froit qui a fait tant de bruit au xvn* siècle. Ils condamnaient, comme le pape, les cinq propositions en elles-mêmes, c'éltiit la question de droit; mais sur la question de fait, à savoir si ces propositions se trouvaient réellement en substance ou textuelle-

SON ACCOMMODEMENT AVEC LOUIS XIY. 2i

ment dans le livre de Jansénius, ils refusaient de se prononcer, d'affirmer avec le pape qu'elles y fussent, et ils inventèrent sur ce point le subterfuge du silence respectueux. La cour s'émut. Un arrêt du conseil d'Etat (fin de juin 1661) déféra le mandement à rassemblée générale du clergé qui siégeait alors à Fontainebleau S et l'assemblée déclara le mandement nul et révoqué comme manifestement contraire aux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VII *. MM de Contes et de Hodencq furent mandés à Fontainebleau et sévèrement admonestés '. Contrairement à l'opinion des évêques, les curés de Paris se déclarèrent hautement en leur faveur*. Antoine Arnauld conseillait au cardinal de Retz de ne pas se prononcer sur la question du foimulaire tant qu*il ne serait pas rétabli dans tous ses droits spirituels et temporels. Il est hors de doute qu'il suivît pendant quelque temps ce conseil. Lionne Taccusait même formellement d'entretenir sous main celle agitation, et il faut convenir que, de l'humeur dont il était, cette accusation pouvait paraître asses; fondée *. Louis XIV soumit l'affaire à son conseil d'État, et le mandement fut condamné'; puis au pape', et le pape écrivit aux grands vicaires un bref

• Archives des affaires étrangères. Rome, Correspondance df Lionne, t. lU.

• ibidem, 26 juin 1661.

* Ihidem, 14 juillet. Procès-verbal dressé par M. de Marca.

♦ Ibidem, 20 juillet.

* Ibidem, Rome, Correspondance de Lionne, t. III. Lettre de Lionne du 6 août 1661.

* Ibidem, 9 juillet.

" Ibidem. Lettre de Louis XIV à Alexandre VII, rédigée par M. de Marca.

ii LE CARDIlfAL DB RETZ.

conçu dans les termes les plus énergiques (1" août). I! leur reprochait d'avoir avancé une fausseté manifeste en prétendant qu'Innocent X n'avait point fait examiner si les cinq propositions étaient eiïectivement dans Jansénius. « Vous vous faites connaître en tout, leur disait-il, pour des semeurs de zizanie dans le champ du Seigneur, pour des perturbateurs de rÉglise catholique, et pour auteurs, autant qu'il dépend de vous, d'un schisme trèshonteux. » Enfin, il les menaçait des foudres de l'Église s'ils ne venaient à résipiscence. Le même jour, il adressait un autre bref à Monsignore Picolomini, archevêque de Césarée, son nonce en France, pour lui enjoindre de faire le procès aux grands vicaires s'ils refusaient de révoquer leur mandement^; deux jours après, par un nouveau bref (3 août), il lui donnait commission, ainsi qu'à M. de Marca, de casser ce mandement, d'entamer le procès, de déposer les grands vicaires de leurs charges et de leur substituer un autre vicaire pour l'admipistration spirituelle du diocèse de Paris '.

Tandis que le cardinal de Retz, pour tenir la cour en échec, entretenait ce désordre, ou tout au moins le laissait se |Mroduire sans opposition, il écrivait au pape, par cinq voies différentes, des lettres pleines de respect, d'humilité et de soumission '. Il y décla-

* Archives des affaires étrangères, lettres à Lionne, t. l'c. ■ Ibidem,

* Le sieur Vagnozzi, espion au service de la France, à Lionne. 13 août ; le sieur Melani , autre agent secret, à Lionne, Rome, 15 août ; le cardinal Antoine Barberini à Louis XIV, 1*' septembre 1661, Archives des affaires étrangères. Rome, lettres à Lionne, t. !•'.

rail avec forc« qu'il n'avail jamais été et ne serait jamais janséniste, aflirmant que ses cnacmis seuls avaient fait courir ce bruit. Il protestait que, s'il élait sur son siège, ces désordres n'arriveraient pas, que «i le saint-pfcre voulait le. rétablir, il se faisait fort Je dissiper le jansénisme, qu'il était au déses- |iuir de tiiul ce qui se faisait en sou nom au préju- Jirc de l'Eglise sans qu'il eilt connaissance de rien. Il faisail au pape un cas de conscience de laisser un Lroupeau sans pasteur. Que d'intérêts n'étaient pas en {-ausc dans son alfuire I L'e.\istence d'un évéque, ICI biens, sa réputation, les immunités de l'Eglise, Ifs bulles du saiut-sii^ge, les canons des conciles gé- Dérsax, l'essence même de l'épiscopat !

0 Je me jette aux pîoda de Votre Sainteté, disait-il <'nlïa, nun pour laisser un témoignage de mon sentiment sur les cinq propositions (qui peut, en effet, uvDJr mieux que vous combien, dans ma pensée, je lear »uis hostile?), non pour me soustraire à tes rameurs qui ont percé mes oreilles sans pénétrer jamaîit jusqu'il mou esprit : cai* j'ai depuis long- Irmpft pris l'habitude de dévorer en silence, mieux racorc d'cndnrer d'un esprit chrétien ces vaines calomnies, aussi banales que possible, et auxquelles Votre Sainleté n'a pas ajouté la moindre créance; mvi peut-être ainsi donncral-je satisfaction à ceux qui mo croient janséniste, bien que personne, Trfcs- Saint-Père, n'ait vraiment de moi celle opinion. Coouncot pourrait-on m'accuser d'une chose pour laquelle je n'ai jamais rien fait, rien écrit ni rien dit? Il est temps de fermer la bouche aux malveillants qui me veulent faire passer pour un sectaire.

afin qu'insensiblement ils ne donnent pas crédit, ce qu'ils désirent ardemment, à une simple présomption. J'écris donc à Votre Sainteté pour jouir pleinement, aux yeux de tous, de la gloire de mon obéissance, la seule qui me reste. Je jure fidélité à la constitution dlnnocentX, donnée le 31 mai 1654 ; à la constitution d'Alexandre VII, donnée le 16 octobre 1656, au sens qu'elles ont été publiées par ces deux souverains pontifes. Je dis anathème à la doctrine des cinq propositions de Jansénius, condamnées par lesdites constitutions, et que j'ai combattues ouvertement dans ma jeunesse, en pleine Sorbonne, comme opposées à la doctrine de saint Augustin, que Jansénius a défigurée dans son livre intitulé VAtiffustintis. Que dirai-je de plus, Très- Saint-Père? Tant qu'il me restera lui souffle de vie, je n'aurai point d'autre règle de conduite, pour ce que j'aurai à suivre et à éviter, que les décisions de Votre Sainteté. »

A ces lettres, qu'il avait reçues le 16 mai*, le pape répondit par un bref plein d'expressions affectueuses, de compliments, et il s'empressa de faire tenir les originaux des dépèches de Retz à son nonce en France, qui était très-favorable au cardinal. Plusieurs cardinaux de la faction française blâmèrent le pontife d'avoir écrit ce bref, et le cardinal Antoine Barberini, protecteur des affaires de France, lui insinua que tout ce que les grands vicaires et les curés de Paris avaient fait en faveur des jansé-

* JUém. du chnwàne Uerinant^ XXIV, xxvi, citéH par M. Oazier. Mém. ffu P, Hnpht, l. III, p. 124.

SUN AIXOMÎJOtlEUENT AVKC LOi'iS M\. to

ni&ti-« était uvi?c la parti l'î pal ion du l'urtlinal Je

Nous avons vu iiue, par un lnef du 3 aoi'il, le |uipp a\-ail tlMsignû pour commissairea son noncp cl M. tie MarcapDur casser le mandement, fniro le pmc'es nux grands vieaires el leur nommer des »un'fissetirs. M, de Marca objec^ta au nuni'e que •■ftif nomination no pouvait avoir tien quo sur le refus do l'archevi^que ; que h* pape devait écrire au rordinal Jp Retz alîn de lui ordonner de nommer les n»iivi'«us grands vicaires sur une liste présentée parU roi; quo l'original en serait mis soua les jeux de MM. de Contes et de llodoui-q, el que. si cfi miiyen ne suffisait pas, on l'enverrait an cardinal de ReU. M. de Marca ajouta que, si le cardinal souscrivajl aux ordres du pape. MM. de Contes et do Ilodcnrq n'en seraient pas moins poursuivis, et que, ft'il n'avait pas fait de choix dans le délai d'un mois, les deux commissaires pounnient alors. atictorilale apostolicà, établir de nouveaux vicaire», ait nefjlitjciit'utm pra'lati, ce qui mettrait h couvert Ad loule plainte leur sentence de subslilution, les droits do l'ordinaire ayant été respectés, selon les rèfries canoniques du royaume. Ce plan do condait« fut approuvé par le conseil du roi'. Quoique serréadcsi près. MM. de Contes et de Hodencq s'obstinaient à ne pas révoquer leur mandement, lorsque monsignore Picolomiui. à bout de' prières «1 d'ar^piments, mil sous leurs yeu\ lu profession de lot du cardinal de Retz, conforme au foi-mulatre,

ti><xi >i<> M. ,

écrite do sa main, et qu'il avait envoyée au pape. A cette vue, les deux grands vicaires furent atterrés ; ils promirent d'obéir et présentèrent à quelques jours de là un projet de mandement, mais dans lequel ils ne révoquaient pas le premier ni n'ordonnaient la souscription du formulaire. Le nonc« perdit patience, s'emporta, les menaça d'un procès criminel et de toutes les foudres de l'Église. Le doyen de Notre-Dame, dans son désespoir, déclarait qu'il aimerait mieux être pendu que de se rétracter. Picolimini redoubla ses prières et ses menaces ; M. Vialart de Herse, évêque de Chàlons, remit à M . de Contes des lettres du cardinal, « si décisives, si contraires à son mandement, » il lui fit si bien comprendre que sa résistance serait une source de malheurs sans fin pour son archevêque *, que l'infortuné doyen, redoutant aussi pour lui-même l'exil et les persécutions, consentit enfin à se soumettre. M. de Hodencq s'était déjà rendu sans grande résistance '. Le mandement, ainsi modifié au gré du pape et de la cour, fut publié le 6 novembre. Il plongea les jansénistes dans une consternation profonde, car, en perdant l'appui moral de leur archevêque, ils comprenaient fort bien que désormais ils seraient livrés sans défense et sans merci au bras séculier. Toutefois les avis furent partagés entre eux sur le caractère de l'acte du cardinal. Les uns' Taccusèrent d'abandonner et même de tra-

' Méî/i. mss, (lu chanoine Hermant.

■ Relation de M. de Marca, Ibidem. « Vos conseils sont utiles partout, écrivait Le Tellier à M. de Marca, le 3 novembre, ils font réussir les choses les plus difficiles. »

soif ACCOMMODIOiENT AVEC LOUIS XIV. 27

hir ses amis ; des esprits plus sensés, le vénérable M. Vialart de Herse, évèque de Chàlons, intime ami de Retz, à qui, pendant son exil, il faisait une pension de huit milles livres, et Chassebras, son ancien grand-vicidre , exilé par Mazarin pour avoir soutenu sa cause, défendirent le cardinal avec chaleur, disant avec raison qu'après plus de neuf années de prison et d'exil, il avait bien le droit ce €le mettre fin à ses misères » et d'aspirer au repos '.

Nous avons traité dans son ensemble cette affaire du jansénisme pour l'exposer avec plus de clarté. Revenons un peu sur nos pas. Tandis que Retz avait négocié pour se mettre en règle du côté du pape et s'en faire un puissant protecteur, il n'avait rien négligé pour rentrer dans les bonnes grâces du roi. Au mois de juin (1661), il avait écrit, par l'intermédiaire de sa parente. M"* de Rrissac, au P. Annat, confesseur de Louis XIY^ une lettre dans laquelle il le félicitait d'avoir entraîné le roi, et pcir lui TAssemblée du clergé, à poursuivre le jansénisme, et lui protestait qu'il n'avait jamais eu la pensée de le favoriser, prenant le pape et les cardinaux à témoin de ses sentiments. Eufm il le suppliait d'assurer le roi que, dans ses malheurs, il ne cessait de prier pour lui et qu'il serait toujours soumis à ses volontés'. Comme il n'offrait pas de se démettre de son siège, sa lettre, après avoir été lue,

' Lettre de Chassebras au docteur Taignier, Rome, 13 décem- *»fe 1661, citée par M. Oazier.

* Mém. mss. du chanoine Hermant^ VII, xxviii, cités par M. Oaner, p. 109.

28 LE CARDINAL DK RKTZ.

fut renvoyée à M"* de Brissac, et cette dame eut ordre de se retirer à Bourses, bien qu'elle fût atteinte d'une grave maladie.

Cet échec fit comprendre à Retz que la cour n'était nullement disposée à traiter avec lui tant qu*il ne donnerait pas sa démission. A la fin du même mois de juin, il adressa à la reine-mëre « une grande et belle lettre, pleine de soumission, par laquelle il lui remettait tous ses intérêts enti*e les mains, même pour la démission de son archevêché *• » . On ne daigna pas lui répondre. Retz ne se découragea pas. A sa prière, la digne fille d'Henri IV, cette généreuse Henriette-Marie de France, qui avait à cœur de se montrer reconnaissante des services que lui avait rendus le coadjuteur pendant la Fronde, lorsque Mazarin Tavait laissée sans bois pour se chauiïer au cœur de l'hiver, fit tous ses efforts, secondée par son gendre le duc d'Orléans, pour apaiser le roi et Anne d'Autriche*. Ce fut en vain. La cour n'entendait qu'une seule chose, c'est que la démission précédât tout accommodement. Bien que le bruit courût parmi les partisans du cardinal que cette démission n'était exigée que pour la forme, que le roi rendrait l'archevêché au prélat et lui permettrait d'aller séjourner quelque temps en Bretagne', rien n'était plus éloigné de la pensée de Louis XIV et de ses ministres.

* Lettre d'un anonyme ù Tabbé Charrier, Rome, 14 juillet 1661.

— Collection de l'auteur.

« Guy Patin à Falconet, Paris, 19 juin 1661. T. III, p. 376.

» Lettre d'un anonyme à l'abbé Charrier, Rome, 4 juillet 1661

— Collection de l'auteur.

Cependant Mon trésor et François de Veillan, baron de Pcnuacors, tous deux parents du cardinal de Retz, et dont le dernier avait toute sa confiance, romme on Ta vu dans l'aiFaire du chapeau, prirent sur eux de faire appel à la vieille amitié de M. Âu- >Tj% évéque de Coutances, pour le cardinal. Le prélat connaissait Le Tellier, il lui fit des ouvertures qui furent accueillies d'abord avec froideur ; mais, peu de jours après, Le Tellier, s'étant ravisé, demanda à M. Auvry à quelles conditions le cardinal pensait à un accommodement. L'évêque répondit qu'il ne s'était voulu charger d'aucune proposition a^-anl de savoir si la cour voulait négocier et si elle aurait sa médiation pour agréable. Le Tellier ayant montré quelques dispositions favorables, Montrésor et Pennacors interrogèrent M. Vialart de Herse sur les intentions du cardinal de Retz, dont il était seul dépositaire.

Averti de ce qui se passait, Retz avait quitté l'Angleterre pour se rendre à la Haye, afin d'être plus à portée de négocier. Il écrivit à Le Tellier pour le supplier de plaider sa cause auprès du roi, ne demandant qu'à rester en possession do son simple litre d'archevêque, et consentant à ce prix à être relégué au bout du monde et h voir un de ses suffragants administrer son diocèse '.

Le Tellier n'ignorait pas que le surintendant convoitait rarchcvêché pour un de ses frères, et qu'il était sur le point d'entrer en pourparlers avec Uctz. Afin d'empêcher la réussite de ce projet, que

' Memoites du P. Rnpi/i^ t. IH, p. 16i, 1G5.

rendaient vraisemblable les moyens irrésistibles mis en œuvre par Fouquet, voici Tartifice dont il usa. Il envoya en toute hâte Pennacors à la Haye, avec la promesse qu'il ne négligerait rien pour que le cardinal fût dispensé de la démission si la chose était faisable^ mais aussi pour lui donner à entendre que le seul moyen pour qu'il rentrât en grâce, c'était de la donner sans condition. Au pis aller, il se faisait fort de lui procurer une compensation considérable, qui vaudrait mieux querarchevèché, et que le roi, dans sa satisfaction, ne manquerait pas de lui donner. Il est évident que par cette alternative il devait attirer infailliblement à lui la négociation au détriment de Fouquet qui ne voulait que la démission. Ce qui est surprenant, c'est que Retz fut dupe jusqu'à la fin de cette comédie, et que Guy Joly, même après coup, n'en découvrit pas le secret, si l'on en juge par son récit. Pennacors eut de longues conférences avec le cardinal, qui se décida à écrire au roi et à la reine-mère, pour s'excuser du refus qu'il avait fait jusque-là de donner sa démission, motivé, disait-il, sur les mauvais procédés du cardinal Mazarin à son égard, et pour les assurer d'une soumission parfaite et du sacrifice de tous ses intérêts, « lorsqu'il ne s'agirait plus de ceux de la conscience et de l'Eglise. » C'était à cou psûr ce qui le gênait le moins, mais, par cette considération d'un ordre supérieur, il gagnait du temps, dissimulait habilement un refus, et pouvait attendre les offres plus effectives de la cour. Ces deux lettres de Retz au roi et à la reine -mère ne sont pas tombées entre nos

mains', mais nous avons eu la bonne fortune de découvrir celle qu'il écrivit, sur le même sujet, à Michel Le Tellier*. Cette lettre est un chef-d'œuvre de souplesse et d'hahileté. Tout en se confondant en témoignages de respect, d'obéissance, de soumission profonde, Retz, en définitive, résiste encore, n est impossible de mêler plus de grâce à un refus, ou tout au moins à un ajournement, de trouver sous sa plume des expressions plus respectueuses et en même temps plus glissantes et plus fuyantes. Retz, comme le Prêtée de la Fable, sait se plier à toutes les métamorphoses.

« Monsieur, » disait-il à Le Tellier :

« Je ne puis vous exprimer plus fortement les extrêmes obligations que je vous ai, qu'en vous suppliant très-humblement de croire que la bonté que vous avez eue de présenter à Leurs Majestés les assurances de mes obéissances très-humbles a fait Tunique satisfaction dont j'ai été capable depuis neuf ans. Celle que je recevrai toute ma vie à donner au roi toutes les marques d'une très-parfaite soumission me ferait trouver beaucoup de facilité et même beaucoup de douceur dans les choses qui

' Gqv Joly, qui refu8e*au cardinal même le talent d'écrire, prétend qu'en cette occasion, comme en tant d'autres^ son maître eut r^îcours à xa plume. En lisant les mémoires de Guy Joly, il est facile (le se rendre compte à quel iK>int est invraisemblable une HIe prétention.

* Bien que cette lettre ne porte aucune suscription, M. Etienne ^lutraray, archiviste-paléographe, qui a bien voulu nous la commoniquer, l'attribue avec raison à Michel Le Tellier.

me seraient d'ailleurs et les plus fâcheuses et les plus impossibles. Jugez, Monsieur, si^ dans cette disposition, mes inclinations naturelles pourraient être éloignées d'une démission qui, en me tirant de Tétat où je suis, me laisserait de plus quelque lieu d'espérer la seule consolation qui me pût véritablement toucher, et que je ne puis trouver que dans la satisfaction de Sa Majesté. Je vous puis protester avec vérité que je ne vois ni que je ne sens rien dans le plus intérieur de mon âme, qui ne me conviât à rechercher ce bonheur par toutes les voies imaginables; et quand la bonté du roi n'y attacherait pas les avantages qu'elle me permettrait d'en espérer, et que je ne recevrais même en cette occasion que comme de pures grâces, la seule gloire de lui obéir et de lui plaire me ferait courir avec ardeur à la conclusion d'une aifaire dans laquelle le principe de ma conscience, qui doit être la première règle de ma conduite, ne me soutient pas si pleinement qu'il no me laisse très-sensible au cruel déplaisir que je ressens par la privation des bonnes grâces du seul maître que Dieu m'a donné sur la terre. Je vous conjure, Monsieur, de remettre devant les yeux de Sa Majesté l'état déplorable dans lequel je me trouve par ce seul principe de ma conscience, et de lui représenter que, dans le cours de neuf années d'afflictionâ et d'épreuves, par lesquelles il a plu à la divine miséricorde de châtier les erreurs de ma vie passée, je n'ai point eu d'application plus forte ni plus continuelle que celle de peser mes obligations et mes devoirs au poids du sanctuaire; que j'ai fait tous les elforts imaginables

pour me justifier à moi-même la tendresse des mouvements qui me portaient à suivre les pensées que je croyais les plus agréables à Sa Majesté; que j'ai été forcé par la lumière de la tradition à ressentir et à reconnaître qu'il n y a point de considération temporelle qui puisse justifier devant Dieu une démission qu'une infinité de circonstances si considérables et si publiques ferait toujours passer pour n'être pas volontaire, et que les exemples répandus dans les seize siècles de l'Eglise marquent si fortement son esprit sur cette matière, qu'il m'a été tout à fait impossible de flatter mes inclinations et mes désirs. J*ose me promettre de la piété de Sa Majesté, qu'elle approuvera ces raisons , qui sont si purement celles du ciel, qu'elles ne sont pas même susceptibles d'aucun mélange de celles de la terre, puisque toutes les puissances de l'univers faisant gloire de déférer en toutes choses à Sa Majesté, le défaut apparent de soumission, que l'on veut chercher dans la conduite du plus faible et du plus malheureux de tous ses sujets, ne peut être soupçonné d'être produit par aucune cause qui ait le moindre rapport aux maximes du monde. M. de Pennacors vous dira de ma part quelques particularités sur ce sujet, qui vous convaincront sans doute de cette vérité et qui vous témoigneront Irès-claircment la passion que j'ai de faire connaître par des efl'ets positifs à Sa Majesté que les éloignements et les exils ne me feront jamais aucune peine lorsque je les souffrirai pour lui obéir. Si le roi juge que ce qui lui a déplu dans mes actions passées ne soit pas encore assez expié par mes souffrances, je vous sup-

34 IM CARDINAL bE RETZ,

plie, Monsieur, de Tassurer que j'attendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie tout ce qui sera de ses volontés, avec une résignation si pure et si entière, que je me reprocherais à moi-même les moindres sentiments d'une impatience qui Mf serait pas absolument soumise à ses ordres; que celle même que je dois aux présents besoins de mon diocèse sera toujours accompagnée d'un respect très-profond et d'une obéissance très-parfaite ; que ma fidélité sera également inviolable dans toutes les rencontres, et qu'après le service de Dieu, qui fait mon premier devoir, je n'aurai jamais d'autre engagement que celui qui m'attache indispensablement aux intérêts de sa couronne et à la gloire de sa personne sacrée.

« Je suis, Monsieur, votre très-affectionné serviteur,

Lk cardinal de Retz. »

(> 28 août 1661t.

Par tette lettre d'un art infini, on peut juger de celles qu'il écrivit au roi et à la reine-mère, et dans lesquelles il dut déployer, sous de nouvelles formes, tomies les ressources et toutes les grâces de son merveilleux esprit.

En prenant congé de Pennacors, Retz affecta de

t Ces mots : « Je suis, Monsieur, etc., » ainsi que la signature et la date, sont autographes dans la lettre originale. Cette lettre appartenait au cabinet dt* M. Oauthier-Lachapelle; elle figure sur le Catalog^ie d'une vente d'autographes, n" 1,097, qui a eu lieu le 17 mai 1872, par les soins de M. Etienne Charavnj.

rr: .

SUN ACCOMMOOEMtlNT AVEC LOUIS XIY. 35

lui dire, en présence de Joly et de plusieurs autres personnes, « que si Ton continuait à vouloir sa démission, il n'avait que faire de revenir, quoique, dans le tèle-à-tète, il lui eût dit tout le contraire, mais en confideil6A et après avoir exigé de lui le secret à regard de Fabbé de LametS de Joly et de Verjus*. Pennacors, de son côté, stipula le même secret, au nom du sieur Le Tellier, sur toute cette négociation, déclarant qu'il quitterait tout là, s'il apprenait que le surintendant Fouquet en eût entendu parler.

Le Tellier, par son offre insidieuse et en prenant les devants, avait préparé un échec certain aux prétentions du surintendant sur Tarchevèché.

Un mot sur Nicolas Fouquet. Il se croyait alors sur le point de succéder à Mazarin. A la différence du cardinal qui s'était attiré la haine mortelle de la plupart des grands seigneurs par son extrême avarice, en réservant pour lui seul le fruit do ses énormes dilapidations, le surintendant avait fait en quelque sorte du Trésor public une caisse de secours pour tous ses amis et pour tous les grands du royaume. On sait comment, par un système financier artificieusement conçu, il avait concentré entre S€8 mains la recette et la dépense et fait en sorte que la fortune des particuliers dépendit de lui seuL ^rentilshommes, grandes dames, bourgeois, beaux esprits, tous avaient part à ses largesses. Protégé parla reine-mère, se croyant très-avant dans la fa-

' L'abl)« de Lamet, un des familiers de Retz.

' lieux des secrétaires du cardinal. Mém. de Guy Jolj/,

veur du roi, qui semblait suivre ses conseils avec une préférence marquée, qui traitait avec lui les affaires les plus délicates et les plus secrètes, Textrèmo importance de ses fonctions, sa supériorité sur Le Tellier et sur Lionne, alors un peu perdu dans Tombre et dont il avait acheté la voix, enfin Fopinion publique qui le portait aux nues, tout semblait le désigner comme le chef indispensable du ministère. A la mort deMazarin, Fouquet s'imagina qu'il voyait disparaître le dernier obstacle à son ambition \

Une seule crainte lui restait, le retour possible du cardinal de Retz, qui n'était pas homme à se contenter de son archevêché et du second rang. Bientôt la rigueur du roi à l'égard de l'illustre exilé dissipa ses appréhensions. Fouquet dès lu^rs songea à se rendre maître des affaires ecclésiastiques du diocèse de Paris, en s'emparant de l'archevêché, et, pour y parvenir, à force d'argent et de promesses, il sut gagner à son projet l'homme le plus dévoué au cardinal de Retz, son confident le plus intime, l'abbé Charrier.

A peine M. de Pennacors avait-il quitté la Haye, que l'abbé y arrivait, vers le 15 juillet, pour offrir au cardinal, de la part du surintendant, tous les bénéfices qu'il pourrait désirer, s'il consentait à se démettre de son archevêché. Charrier, avec un empressement et une complaisance extraordinaires, qui ne semblaient guère s'accorder avec son respect

' (JEuvres inédites de PeUisson, t. U, p. 114, 116. Pellisson. comme on le sait, était le premier commis de Fouquet.

soif ACCOMMODEMENT AVEC LOUIS XIY. 37

habituel pour la dignité de son mattre, le supplia d accepter, ne cessant de vanter la libéralité, la générosité du surintendant, son inviolable fidélité à ses amis, son immense crédit auprès du roi et des reines, et d'annoncer son avènement infaillible à la tète du ministère.

Mais, à la grande surprise de Tabbé, le cardinal, « après avoir exigé de lui le secret de la confessioD, » lui révéla les offres de Le Tellier, qu'il croyait sincères et plus avantageuses, puisqu'elles lui laissaient Tespoir de garder Tarchevèché, et qu'elles paraissaient de plus venir de la cour, tandis que celles de Fouquet n'étaient faites qu'en son propre nom et qu'il exigeait absolument la démission.

En attendant des nouvelles de Pennacors, le cardinal chargea l'abbé Charrier, fort chagrin de voir s'écrouler ainsi ses châteaux en Espagne, d'écrire à Fouquet, en termes généraux, qu'il ne pouvait se résoudre à renoncer à son archevêché \

Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Pennacors donnât signe de vie au cardinal.

La cour, profondément mécontente du refus do Retz de donner sa démission, no garda plus dès lors aucune mesure et résolut de la lui arracher par une condamnation pour crime de lèse-majesté.

Retz, de son côté, ne négligeait rien pour faire face à Torage. Il avait alors à Rome deux de ses agents les plus dévoués, ses anciens grands vicaires TAdvocat et Chassebras, qui, pendant la Fronde ecclésiastique, avaient déployé, pour la défense de

• Mém. d^ Guy Johj.

ses droits d'archevêque, un indomptable courage, et qui, par ordre de Mazarin, avaient été frappés d'une sentence de bannissement. L'Advocat, sous le nom de M. de Beaulieu, Chassebras, sous celui de M. de Saint- Aubin, plus à couvert qu'à Paris sur ce nouveau théâtre, ne cessaient do se dévouer à la cause de leur pasteur persécuté. Ce fut par eux que le cardinal de Retz, afin d'empêcher le pape de prendre trop hâtivement contre lui une résolution extrême, fit semer le bruit dans Rome que le roi était trèssatisfait de sa conduite, sur le point de lui rendre son archevêché et même de le faire entrer dans le conseil*.

On peut juger de la colère de la cour, lorsqu'elle eut connaissance de cette manœuvre. Lionne, pour couper court à ces bruits mensongers et pour forcer le cardinal dans ses derniers retranchements, donna ordre à M. d'Aubeville de demander sans retard une audience au pape, afin de lui exposer l'objet de sa mission '. Le 16 août, son envoyé lui annonçait qu'il allait faire de nouvelles et vives instances pour que le procès fût entamé'; mais Alexandre YIl difi'érait toujours de lui donner accès jusqu'à lui. Très-satisfait de la pleine et entière soumission de Retz à ses décisions et de sa profession de foi contre la doctrine de Jansénius, il avait écrit à son nonce en

1 Lionne à M. d'Aubeville, 30 juillet 1661. Archives du ministère des aflaires étrangères, Rome, t. Ul de la CotTetpondan:^f ih Lionne. Supplément.

* Même lettre de Lionne à M. d'Aubeville.

^ D'Aubeville à Lionne. Archives des affaires étran^^ères, Home, Con^fiitponfiance de Lionne, t. \*^,

:nt avkc lol'is mv. 39

Franrp dp favorisi<r auUint que possible le rétablisstcment <lii [irt^iit on ménap«aiit par tous les moyi^iis rpspril lin rui'.

Comme le pape, depuis plu&ieure mois, se rendail invittible pnur M. d'AubevilIo, Lionne s'adressa au i-nnlinal Antoiuo Barbcrini, protecteur des alTaires ecclésiastitjties do France, pour qu'il forçât la porte du Vatiran et déeidàt le pape à recevoir enfin l'en- Tuyt- du rui. Barberini, ayant obtenu une audience k la fin du mois d'aoAt. accusa formellement le cardinal de llctz d'avoir entretenu la résistance des sraniU vicaires et des curés de Paris à signer le fonnulaire. Alexandre lui répondît que, si l'on pouvait prouver par des lettres écrites de sa main qu'il râl joné ea elfet ce rôle double, il no serait pas ^loi^^é de lui faire son procès, mais que les minis- Ifps du roi ne lui avaient jamais pu ftmruir de semblables pièces, .^toine se lit fort, au nom du roi, d'eu produire plus tard et le supplia, en altendani, de donner audience à M. d'Aubeville. qui, ajontaîl-tl, avait expressément pour mission de lui parler I àe ralTairo du cardinal de Retz. Alexandre finit par par fte rendre et promît <i d'écouter volontiers » IVnvoyé de Louis XIV '.

L'audience eut lieu dans les premiers jours de M'ptembre. M. d'Aubeville attaqua sans ména^e-

< Lcitre du iiieur Melnni. agent secivt dp la France ù Rome, à Liomar; lutin ilii P. Brufonl. niinime. du mime, SSaoùlieui. ArchiiN du mïnixt^rc des nffnircA «imngèret, CnrtTtpondancr île

■ L« ranliiul Auloine fiarheriai A Louis XIV, Rome, \" septemlire 1(61. C<itr**paHilatftr« île Lionne. Archivée ilc.i nD&ireH élrim-

40 LK CARDIN At DE RETZ.

ment le cardinal de Retz; il Taccusa d'exciter de nouveaux désordres dans TÉtat , d'envoyer en France des émissaires pour débaucher les sujets du roi, d'être un janséniste des plus dangeureux , de préparer un schisme et le renversement de la chaire de saint Pierre. A ces accusations, dont quelques-unes étaient au moins fort exagérées, le pape répondit tranquillement que, si le cardinal s'était écarté de son devoir, il voulait y rentrer, qu'il ne demandait qu'à supplier le roi de lui pardonner, de lire les lettres qu'il lui adressait et qui étaient interceptées, et qu'enfin « il pourrait mériter son pardon par la pénitence ». Il y a des crimes rémissibles, répliqua M. d'Aubeville, mais le roi juge que ceux du cardinal de Retz sont dignes de châtiment et non de pardon. Le pontife objecta que les choses étaient trop peu stables en France, qu'aujourd'hui on voulait faire le procès au cardinal et que dans deux mois on changerait d'avis \ Il ajouta qu'il était fort surpris de ce que Louis XIV, après avoir pardonné à tous les frondeurs, avait refusé de se réconcilier avec son pasteur; que, depuis huit ans que le cardinal était disgracié , on n'avait jamais vu de chef d'accusation *. Il ajouta que le cardinal, protégé par l'amnistie qui ne Tavait pas exclu, ne pouvait plus être accusé des troubles de Paris antérieurs à cet acte,

1 Dépêche de M. «i'Auboville à Lionne, Rome, 6 septembre l<i61. Archives des alTaireh étrangères, Con^espondance de Lionne^ t. U.

* Lionne, en effet, voyant que le pape refusait absolument des commissaires français, n'avait pas mis sous Hes yeux Tacie d'accusation.

SOX ACCOMMODEMENT AVEC LOUIS XIY. 41

et que, d'ailleurs, depuis ce temps-là, le roi Tavait nommé cardinal ^ M. d'Aubeville déclara que ses instructions ne pouvaient être plus foimelles, et que le roi persistait et persisterait dans sa poursuite jusqu'à ce qu'il en vit la fin, parce que tel étcut son intérêt. Alexandre VU, pour toute réponse, lui dit que le cardinal n'était plus janséniste, qu'il avait depuis peu reçu de lui une lettre dans laquelle il jurait qu'il n'avait dans le cœur aucun sentiment qui ne fût conforme à ceux de l'Église, et qu'il soumettait toutes ses opinions à l'autorité du Saint-Siège. A ces mots, l'envoyé mit sous les yeux du pape une lettre de M. de Contes, doyen du chapitre de Notre-Dame de Paris et grand vicaire du cardinal de Retz, adressée à Michel Le TeUier (le ii avril 1661), dans laquelle il lui avouait que c'était le cardinal de Retz qui , par un écrit de sa main , avait institué M. Singlin^ janséniste de cœur et d'âme, en qualité de directeur des deux maisons de Port- RoyaL Le pontife, ayant examiné la date de la lettre, fit la remarque qu'elle était vieille et que, depuis, le rardinal avait protesté qu'il condamnait le jansénisme. M. d'Aubeville avant insisté, Alexandre lui répliqua que, si le cardinal de Retz avait été janséniste, il ne l'avait jamais été que « d'esprit, et non de cœur, par ambition et par cabale ». Loin de tn>uver l'excuse suffisante, l'envoyé soutint avec force qu'une telle conduite était indigne d'un chrétien, et bien plus encore d'un cardinal qui, « pour avancer ses affaires dans le monde » n'hésite pas à

» Mrtn, f?M*. du chanoine Hermant, cités par M. Oazier.

4â LK CARDINAL DR RETZ.

bouleverser TËglise. Le pape affirma de nouveau qu'il n'était pas janséniste , ce mais brouillon. » Alors, M. d'Aubeville présenta sa lettre de créance au pontife, et le pria de nommer des commissaires français pour informer des crimes du cardinal de Retz. Alexandre ayant répondu que la lettre du roi ne pouvait suffire, l'envoyé exhiba un Mémoire des crimes du cardinal^ paraphé jpar M. de Brienne, ancien secrétaire d'État des affaires étrangères, et qui, autrefois , avait été remis à Lionne, lorsqu'il fut chargé d'une semblable mission auprès de la cour de Rome. Questo è gran rosa! s'écria le pape hésitant, et, comme M. d'Aube ville redoublait ses instances pour la nomination des commissaires, — Si, si^ répondit Alexandre, mais il faut peser mûrement cette affaire. Dans huit ou dix jours, je vous verrai et vous rendrai réponse *.

Tout en avant l'air de déférer aux désirs du roi, qu'il tenait à ménager à cause de son empressement à faire accepter en France les bulles contre la doctrine de Jansénius. le pontife ne cherchait qu'à gagner du temps. Toutefois, il se préoccupait de savoir quelle avait été la conduite du cardinal après l'amnistie, qui le couvrait pour ses fautes antérieures, et si les nouveaux crimes qu'on l'accusait d'avoir commis depuis étaient de nature à lui faire perdre l'archevêché V

1 Dép<^che de M. d'Aubeville à Lionne, Rome, 6 septembre 1661. Archives des affaires étrangères, Correspondance de Lionne, t. II.

* Lettre du sieur Melani , espion au service de la France , à Lionne. Archives du ministère des affaires étrangères, Rome, Coii**'itj)ondance de Lionne, l. IL

(■:»KST AVKC LOUIS \n . 1:1

C(>p«udant Lionne avait écrit spcrëlemeiil nu cardinal Rospigliosi, pour l'engager h user de tout son rr^-dit, qui était considérable, aiîn que le pape se lUciâ&t enfin à nommer dea commissaires. Secret pensionnaire du roi , au.v intérêts de qui il était tout dévoué sans que personne à Rome pût s'en douter, il avait fait savoir à Liunnc, en grande confideocc. que la cour de France pouvait cumplcr sur ion cnlier dévouement, et on lui avait laissé entrevoir qu'il pourrait bien ^tre choisi par elle pour Hre le ïuct'csseur d'Alexandre, ce qui eut lien, en effet'. Rospiglioai, pour ne pas se compromettre, n'écrivit pas à Lionne, mais il donna verbalement sa réponse au sieur Melani, agent secret de la France à Rome. Il prolesta, ce qui était le moyfru le plus infaillible de conquérir la faveur de Louis XIV, que. s'il n'eut tenu qu'à lui, il y avait louf^temps que le roi aurail eu raison du cardinal de Retz, qu'il qualifiait d'esprit inquiet; que, plusieurs fois, il avait pressé le pape de donner satisfaction au roï, mais qu'il n'avait jamais obtenu de réponse favorable : fQ .\lexandre croyait devoir quelque chose pour ion tfxaltatîon au cardinal de Retz, qu'il avait eu pour voisin dans le conclave ; que, d'ailleurs, le pape n'avait aucune bonne inilinalion pour la Pr/ince, et qu'il était d'un caractère fort difficile. Rospigtiosi ajoutait qu'il croyait pourtant que le puntifp en viendrait k désigner des commissaires, pourvu que M. d'Aubeville en fit une demande for-

\r nrmV n*men( IX.

melle par écrit et signée de sa main. Enfin, il chargea le sieur Melani d'écrire de sa part à Lionne que, si le procès « n'était pas achevé durant la vie de ce pape^ tout autre après lui ne manquerait pas de faire justice au roi » ; qu'un souverain pontife y était tenu par « sa propre conscience », et que si lui, Rospigliosi, était le maître, « il ne voudrait pas donner des commissaires, mais un temps nécessaire au cardinal de Retz pour s'accommoder avec le roi, et, après, lui choisir un successeur *. » Aux yeux de la cour de France, le plus beau titre de M. de Marca au siège de Paris, et du cardinal Rospigliosi au trône pontifical, ce fut assurément d'avoir travaillé l'un et l'autre à la ruine du cardinal de Retz.

(c Le« cardinal Rospi^iosi , disait à Lionne son confident, est ravi que le roi veuille faire en sorte que le secret ne soit pénétré ni en France, ni à Rome, et vous recommande bien cela, car il serait perdu pour toute sa vie, et vous conjure que, hormis le roi, personne ne sache cela, et que vous vous précautionniez bien pour cela, parce que le nonce a une infinité de religieux, bigots et autres personnes de qualité, qui lui redisent tout ce qu'ils savent du roi et de vous autres messieurs V »

Rospigliosi, certain de faire sa cour au roi par ce moyen, bien mieux encore que par tout autre, remua tout dans le sacré collège et cabala si bien pour que le pape fût entraîné à nommer des com-

< Lettre du sieur Melani à Lionne, Home, 19 septembre 1661. * Le même au même, 19 septembre.

SON ACCOIDIODEMGNT AVEC LOUIS XIY. 45

missaires, qu* Alexandre YII, fort mécoDtent do cet excès de zèle, lui fit dire « de ne pas s'échauffer autant sur Taffaire du cardinal de Retz et de se contenter de faire sa charge sans se mettre en peine de ce que fait le Saint-Siège » . La remontrance fut !»i vive que le cardinal, honteux et confus, a fit le vœu de n'ouvrir jamais la bouche ^ »

Au commencement de septembre, dans une nouvelle audience, M. d'Aubeville ayant renouvelé sa demande avec insistance, le pontife parut céder, déclara à l'envoyé que \e Mémoire des crimes du cardi^ nal de Retz^ qu'il avait présenté, ne suffisait pas, et qu'il fallait qu*il produisit un mémorial en italieu, >igné de sa main, rédigé dans les formes adoptées par la chambre apostolique, et dans lequel les faits articulés seraient relatés en détail '.

Un homme plein de savoir et d'expérience, M. de Bourlemont, auditeur de rote, qui était chargé, en l'absence des ambassadeurs, des affaires courantes de la France, rédigea deux projets de mémorial *, pour être soumis au roi ; le roi choisit le plus court et donna ordre sur-le-champ de le présenter au pape en langue italienue\

Il y avait neuf ans que Louis XIV, sur le refus d'Alexandre VII de nommer des commissaires pour ju^er le cardinal de Retz, avait rappelé son ambassa«leur et rompu toutes relations avec la cour de

* I>e ftiear Melani à Lionno, Rome, 3 octobre 16G1.

* M. frAubeville à Lionnef Rome. septemUre 1G4>1.

' M. de Bourlemont à Lionne, Rome, 27 septembre 16t>l. Archi- \^% (l<f!» afTaire» étrangères.

* Lionne à M. d'Aul>eville, 11 octobre 1661. Archives des affaires i^iran^'erc».

Jll Ll:: UAUDIKAL W. KI^TZ.

liunit!. Maintenant, sur la jiromesso que lui faisuil lu i>apo de lui doQDei* satisfaction, il se h&tuil de les renouer et nommait pour ambassadeur extraordinaire le duc de Créqui, en lui donnant prnir ins- IruclioDs do poursuivre avec la plus grande activité le procès du cardinal de Retz.

Pendant de longues semaines, Hetz attendit avec impatience la réponse de Pcnnacors. Le roi et son conseil s'étaient rendus à Nantes pour y préparer l'arrestation de Fouquel, et nulle autre aflaire ne pouvait les divertir do ce coup d'iïlat si important. l\etz lira bon augure de la prison d'un de ses plus dangereux ennemis, et de l'augmentation du crédit de Le Tellier, qui en était la conséquence. II espérait, grâce à sou intercession, garder son archeviVhé ; mais Pcnnacors lui écrivit que tous les clforts, vrais ou prétendus, de Le Tellier avaient échoué devant la résistance du roi, cl qu'il ne lui restait plus qu'un seul moyen d'en finir, c'était de donner sa démission pure et simple. Il ajout ail que le roi saurait mesurer la récompense et les grAces a la hauteur du sucrilice. Ënfm il lui donnait à entendre que Le Tellier se montrait plus froid, plu» réservé et paraissait se moins mettre en peine de l'aiïaire. Le cardinal so trouvait forcé dans se» derniers rctrancbemonts. II pria Pcnnacors du lui faire connaître los propositions de la cour ea échange de sa démission. Pcnnacors se rendit au»silât k la Haye et lui déclara que le roi lui oifraii l'abbaye de Saint-Denis ', allei-niée 40,000 éciis,

' Le i^riiDil Cunds écrirait ile FonUiuoblcau l»ua bean-fMir* la iluc lia Loiiiruvtittfi : • L'ntfuiro du chnlinnl <]•• RrU n'mi pu (hiw

W» AtXlIXUUDLlIBIlT AVU'. IMUf. MV. 17

la rustiliilion tie lous les raveatis de l'archovt'i-hé d de »cs autres bénérices, déposés à l'épargne, le Lout montant à 60.000 livres'; une amnistie génénle pour tous ceux qui l'avaient suivi à TétraDger; li> retour den cliaaoiuca, rurés et autres personnes exilée!) pour sa cause et leur rélablissement dans li>ura bénélïces et emplois. Peudaul plusieurs jours, lecRTiliiuil, tiraillé en sens contraire par ses amis et ses familiers, déclarait hautement qu'il rejetait eus propositions et qu'il refusait sa démission. Guy Joly nous a laissé un récit îles misérables intri^rues qui s'agitaient autour tle lui pour tirer parti de son acrommodement avec la cour. Nous en ferons grâce uut lecteur» qui pourront les lire dans les Mémoires ilflco confident k resprit étroit et envieux.

Hi'lz ne pouvait isnorer que le roi avait enlia ub- IcDD ^11 pape que Hnn prDci'S allait èlre entamé et ■{u'Alexundro VU avait réclamé un Mémorial dans lequel seraient éniimérées toutes les accusations

r<BV*i pu plui ntancve iju'^lle t'éiaïi il v a un mois ; M. Le Tellin owri dit niimi. JVii laurai iIps nouTelks et vous en serei Uw i?trti. Jf licherai de Mvoir auini si il aura l'abtioje de Saiiilt*<ai». • (BiblHrtbéi{ue Violor Cousia, à la Sorbonue. Mi. T. 1003, oi. i.) CoDdf *IBil alori sincïreinrnt rvconcilië arec son terrible mil (b la Krondr. On aiaU preasô le roi de faire don de l'ab- ^T* it SaiM-DenU an eonite de Saîoi-Paul, SU de M» de Lonfwiitlt, naia la ilucheu« >')' était opposée, ainsi que Condé, ne •lulaai pua qn!' ce prince, encore très jeune, lût cliargé de plu- «•vn ÛnHee* avaul il'éirn en ige de connaître la vocation. Ce ■'•tiililaae pu de c« cAie-U que le cardinal de Reti avait Irouré 'In olaiacle» |iuur traiter u*ec In cour. (L<eitre de U. de Marcn à "• dv Chemin. é<^u* île XencéHnrée, alors à Rome, Fonlaine- '''<». lî aoât 1661).

' (^qni n'«Uît pa» tusurenieiii la ilixlèioe punie île ce i|ui uu- •"K H retenir au ranliii-il.

portées contre lui. Bien qu'il fût inaccessible à la peur, il vit dans cet acte une inflexible résolution de le déposséder de son archevêché, et, pour éviter que les choses en vinssent à cette extrémité, il jugea plus prudent et plus sage de capituler, mais de capituler noblement, en grand seigneur qui met sa dignité bien au-dessus de ses intérêts. Tout à coup, sans consulter ses amis, sans exiger que le roi lui donnât Tabbaye de Saint-Denis ou d'autres bénéfices, il résolut de donner sa démission. Guy Joly, qui s'attache sans cesse à réduire aux plus minces proportions les actions les plus élevées du cardinal, est forcé sur ce point de lui rendre hommage. Suivant lui, les conditions de Retz se réduisaient à trois articles, dont le premier était de toute justice et dont les deux derniers assurément lui faisaient le plus grand honneur. Par le premier article, il demandait qu'on lui rendit un compte exact des revenus de son archevêché et de ses autres bénéfices, à quelque somme qu'ils pussent monter; par le second, que le marquis de Chandenier, capitaine des gardes du roi, qui s'était compromis pour lui pendant la Fronde, serait rétabli dans sa charge, ou recevrait une compensation équivalente ; par le troisième, que le sieur d'Anneri, qui s'était montré uu de ses partisans des plus dévoués, lors de la guerre civile et du soulèvement de la noblesse en Normandie (1657), recevrait des lettres d'abolition et serait rétabli dans tous ses biens.

Guy Joly lui fit malicieusement observer qu'une résolution si brusque ne cadrait guère avec la lettre ({u'il avait écrite au roi et dans laquelle il motivait

SO!f ACCOMMODKMENT AYKC LOUIS XIV. 49

le refus de sa démission sur des raisons de conscience et sur Fintérèt de TÉglise ; qu'il serait de sa dignité de n*en venir là que par degrés, qu'après avoir consulté des docteurs de Sorbonne qui approuveraient sa démission, qu'alors seulement il pourrait se démettre sans nuire à son honneur, et traiter des conditions d'un accommodement. De telles considérations, qui auraient pu être de quelque poids sur une âme ecclésiastique plus scrupuleuse, furent traitées par Retz de billevesées. Il avait pris son parti. Confiant dans la magnanimité et la générosité du jeune roi, il trouva qu'il était plus digne et plus grand de se livrer à lui pieds et poings liés, sans rien stipuler que pour ses amis. Pennacors se rendit auprès de Le Tellier, lui soumit les nouvelles demandes du cardinal et lui déclara que celui-ci était prêt à se rendre à Commercy, ou en tel autre lieu du royaume qui lui serait désigné, pour y passer l'acte de sa démission. Le dénùment de Retz était si grand à cette époque, qu'il se vit obligé, pour faire son voyage, de prier Le Tellier de lui avancer quelque argent, « à déduire sur les revenus de ses bénéfices*. » Pour ce qui touchait aux revenus de l'archevêché, le roi ne voulut s'engager à restituer que ce qui avait été versé à l'épargne, sans tenir compte au cardinal de ce qui avait été détourné et qui s'élevait à une somme considérable. Il refusa de plus de rétablir daus sa charge le marquis do Chandenier*. Pennacors étant

< Mém. de Guy Joly.

« Ibidem,

retourné en Hollande, Retz n^insistapas sur le chapitre de ses intérêts, mais il demanda^ avec une noble insistance, que Ton donnât une compensation suffisante au marquis de Chandenier. Guy Joly fut envoyé auprès de Le Tellier pour arranger l'affaire du marquis auquel on offrit 600,000 livres en échange de sa charge, mais il refusa obstinément de recevoir cette somme et de donner sa démission, préférant jusqu'à sa mort vivre dans la pauvreté plutôt que de se soumettre. L'entêtement du marquis fut généralement blâmé et la conduite du cardinal à son égard ne lui valut que des éloges K

Guy Joly, ayant reçu des mains de Le Tellier 2000 louis pour le voyage du cardinal et un passeport pour lui et sa suite, se rendit à Bruxelles, lieu du rendez- vous. Huit jours après (14 février 1662), Retz arrivait à Gommercy au milieu des acclamations de ses vassaux. Il avait eu soin de quitter ses habits de cavalier, qu'il avait portés depuis huit ans, pour reprendre sa calotte et son costume de cardinal. Après s'être agenouillé à Téglise avec toute la dévotion dont il était capable, il entra dans son vieux château, fit dresser sur-le-champ, par deux notaires, l'acte de sa démission, d'après le modèle que lui avait imposé la cour, et l'envoya aussitôt à Le Tellier par Pennacors*. Par une clause,

* Voir les intéressantes pages que Snint-Simon a consacrées au marquis de Chandenier, Mém., t. 1<^', p. 881 et 882 de rédition Sautelet. Peu de temps avant sa mort, arrivée en 1696, Chande* nier capitula et reçut le paiement de sa charge dont il s'était privé pendant tant d'années.

* La Gazette du 4 mars 1662 s'exprime ainsi : « Le 26 février, Sa Majesté nomma le sieur de Marca, archevêque de Toulouse, à Far-

SON ACCOMMODBMEMT AVEC LOUIS XIY. 51

resiée secrète pour Guy Joly, il s'engageait à se rendre à Rome pour y défendre les intérêts de la France, toutes les fois qu'il en serait requis par le roi. « Voilà un homme qui a mal joué son rôle, écrivait Guy Patin à un de ses amis, et qui, pour avoir déplu à la reine-mère durant nos guerres parisiennes, a perdu l'archevêché de Paris, qui est, comme vous savez, un bon morceau de 100,000 livres de rentes \ »

A la Mie de l'acte de soumission de l'ancien chef de la Fronde, l'orgueil du jeune roi éclata dans ses yeux; « il parla en bons termes du cardinal et laissa entendre qu'il ne se repentirait pas de sa démission ^ >» Il disait hautement qu'il avait pris de luimême cette résolution, sans que le pape y eût en rien contribué '. Les amis de Retz eurent un moment

ebfTéché de Paris, vacant par la démission volontaire du cardinal àt Retz. » On sait que la cour avait reçu le matin même l'acte de la démission de Retz, dont la date, par conséquent, devait remon* t«r à huit ou dix jours. C'est donc à tort que Guy Patin annonçait, 1« 3 janvier 1662, qu'elle venait (l'avoir lieu, et que le chanoine Hermant la fixe au 26 février.

' T. UI, p. 395.

* Mém. de Guy Joly.

' o La quatrième affaire était celle de M. le cardinal de Retz, l<U|iielle a depuis entièrement changé de face par la résolution M^ il a prise de lui-même, sans que Sa Sainteté y ait rien contribue, «le M soumettre entièrement sans condition à tout ce que Sa Mainte voudrait lui ordonner, ensuite de quoi il a depuis envoyé au ">» la démission de son archevêché de Paris, dont Sa Majesté a aoisiu»! pourvu le sieur archevêque de Toulouse, etc. >» (Mémoire p^^r srrvtr dinstructions au duc de Créqui, Archives des affaires «rangère*, avril 1662.)

^ott» avons de plus sur ce point essentiel de la démission <lo ^^ ^ans condition le témoignage de Louis XIV lui-même. Voici ^ Mail dit dans ses Mémoires historiques, t. !««•, p. 198, 199, année

6i LE CARDINAL DU RETZ.

Tespoir que le roi, pleinement satisfait d'un tel procédé, lui rendrait l'archevêché ; mais, le même jour', ils apprirent que c'était M. de Marcaqui était nommé à sa place, ce qui lit dire à M. de La Fayette, évêque de Limoges, qu'il épousait la femme dont il avait tué le mari. Quant au cardinal, le roi lui donnait l'abbaye de Saint-Denis et un petit bénéfice de 2000 livres dans le duché de Retz*. Il va sans dire que Lionne ordonna à M. d'AubeviUe d'arrêter les poursuites du procès pendant à Rome '.

1662 : « Je donnai encore un archevêque à Paris, après lui avoir donné un gouverneur. On sait le peu de sujet que j'avais alors d'être content du cardinal de Retz, et de quelle conséquence il m'était que cette dignité fût remplie d'un autre. Tant qu'il avait espéré son rétablissement des intrigues ou des révolutions de la cour durant la vie du cardinal Mazarin, il avait opiniâtrement refusé sa démission, quelques propositions avantageuses qu'on lui eût pu faire. Il ne me vit pas plutôt agir par moi-même et l'autorité affermie en mes mains, qui rendait toutes les cabales inutiles, qu'il crut que le meilleur parti était de se remettre à ma volonté, comme il fit, sans aucune condition, h

* tt Le cardinal de Retz a donné sa démission de l'archevêché de Paris, duquel, une heure après, le roi envoya le brevet à M. de Marca, archevêque de Toulouse. Voilà bien du malheur pour le premier, qui est un honnête homme, et une étrange fortune pour le second, n (Lettres de Guy Patin, t ill, p. 896.)

Le 3 mars suivant, il écrivait à M. d'Aubeville : « Le roi adonné l'archevêché de Paris à M. Tarchevêque de Toulouse, sur la dé~ mission que M. le cardinal de Retz en a envoyée À Sa Majesté. Ledit sieur cardinal ne viendra point ici saluer le roi, pour passer à Rome, que les bulles de son successeur ne soient venues et qu'il n'ait été installé. » (Arch. des affaires étrangères, minute de Lionne; Rome, t. Ill, de la Correspondance de Lionne.)

• L'abbaye de la Chaume.

' ■ Il ne faudra plus, s'il vous plaît, écrivait Lionne à l'envoyé de Louis XlV^le 30 décembre 1661, faire aucune instance au pape touchant M. le cardinal de Retz, qui s'est disposé à la fin de remettre au roi son archevêché de Paris, et par cette résignation

r.omme Retz avait retiré autrefois sa démission^ après son évasion du château de Nantes, la cour ju§:ea nécessaire de prendre à son égard les précautions les plus rigoureuses pour qu'un pareil acte ne se renouvelât pas. Il reçut ordre de rester à Commercy jusqu'à l'installation de son successeur, le rappel de ses amis exilés fut ajourné à la même époque, et il fut décidé que jusque-là il ne pourrait toucher que par pro\ision les revenus de ses abbaves.

Si l'on en excepte les jansénistes, qui faisaient uoe perte irréparable, l'action si noble, si surprenante du cardinal, fut accueillie dans le public avec un applaudissement universel. Un homme roDsidérable , un membre du clergé dont nous n'avons pu découvrir le nom, adressa à l'illustre exilé une remarquable lettre qui nous donne la mesure de la haute opinion qu'avaient du cardinal de Retz ses contemporains :

«< Puisqu'on m'assure, lui disait-il, que les sentiments de mon indignation sur l'état de vos afflictions n'ont pas été désagréables à Votre Émincnco, j'oso croire que les témoignages de ma joie dans 1*^ changement de sa fortune ne lui déplairont pas \ Ile8t\Tai qu'elle ne saurait être que fort imparfaite, puisque nous perdons pour toujours notre légitime

r«nirera dans les bonDes grâces de Sa Majesté et Tira servir à Rome. » (Arch. du ministère des affaires étrangères; Rome, Cor- '"^^pwdnnct de Lionne^ t. II ; minute de la main de Lionne,)

' Cette lettre inédite fait partie d'un Recueil de Lettres imprin^Met manuscrites du cardinal de Retz, qui nous a été cédé par 1** tarant bibliophile M. Potier. Le commencement et la date man- MQ^ni; mais celle-ci est des premiers mois de 1662.

54 LE CARDINAL DK RKTZ.

pasteur et que nous sommes privés des grands événements qne ce diocèse attendait de la conduite d'un si docte, si généreux et si prudent archevêque. Toutefois, puisque TÉglise et la France recouvrent ce grand cardinal de Retz, il faut, malgré nous, nous réjouir avec elles, et nous consoler de la perte particulière que nous faisons par le bien que le public en recevra, car il est impossible, Monseigneur, qu'une éminente vertu comme la vôtre demeure libre et qu'elle soit inutile. La prison, Texil et la persécution n'ont pu même la rendre oisive. C'a été la matière de ses plus belles actions et l'exercice de sa patience, de sa fermeté et surtout de ce courage qui s'est montré invincible à tout autre qu'au roi. En effet, tandis que son autorité a été dans des mains étrangères S ni les promesses, ni les menaces n'ont pu vous ébranler. Sitôt que vous avez cru qu'il agissait par lui-même, vous lui avez témoigné une complaisance tout à fait généreuse et désintéressée ; sans traité, sans capitulation, il a obtenu de vous ce que vous avez refusé à toutes les espérances et à toutes les contraintes dont vous avez été attaqué depuis tant d'années. Cette belle manière d'agir avec un si grand prince lui fera voir sans doute, Monseigneur, la sincérité de vos actions et le zèle que vous avez à son service. Qoique Torage ait été injustement excité par vos ennemis dans Tesprit de Sa Majesté, vous avez voulu y mettre le calme à quelque prix que ce fût, et, pour ainsi dire, vous avez consenti d'être jeté dans la mer pour apaiser la

' Entre les mAii|H de Ma^arin.

SON ACGOlOfODEMENT AVEC LOUIS XIY. 55

tempête. Ce sont les mêmes termes dont le grand Grégoire de Nazianze se ser\4t quand il fut obligé de quitter son archevêché de Constantinople et de céder à la faction de quelques évêques qui, sous la faveur de Tempereur, mirent à sa place un vieux néophyte, plus propre à conduire une affaire de chicane qu'à faire aucune fonction épiscopaIe^ Je ne sais pas, Monseigneur, quel fut le sentiment des prêtres de la nouvelle Rome sur un procédé si étrange, mais, quelque bien qu'on s^imagine qui puisse arriver de celui qui se pratique en la personne de Votre Éminence, je ne puis que je ne plaigne là condition de la plus grande ville du monde de se voir privée d*un prélat qui a tant de proportion avec sa grandeur. Quant à moi, Monseigneur, je prie très-humblement le successeur' d'un honmie vivant qu*il trouve bon que je vous reconnaisse toujours pour archevêque de Paris, que je récite votre nom avec respect en cette qualité dans le saint canon de la messe et que j'achève ce qui me reste de vie dans la communion et sous la protection de Votre Kminence, en qualité de, etc.

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