‹ Le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques à RomeChapitre 4 sur 41 · M. DE · texte numérisé non relu

M. DE

Voici la réponse de Retz. Elle laisse entrevoir, parles termes dans lesquels elle est conçue, que le personnage à qui elle est adressée devait être en

* Allusion à M. de Marca, ancien président du Parlement de Pia, et nommé archevêque de Paris, pour succéder au cardinal de Retz.

* M. deMarca.

grande réputation. C'était peut-être le célèbre Antoine Arnauld, un des fidèles amis du cardinal. Les allusions que renferme la lettre de Tinconnu contre Mazarin et Marca nous font comprendre pourquoi Retz, en laissant prendre copie de cette lettre, n'a pas jugé à propos de divulguer le nom de l'auteur.

« Monsieur,

c< Il y a longtemps que j'ai dit que vous êtes rhomme de France qui dites et faites le mieux. J'ai éprouvé l'un et l'autre à mon égard dans tous les temps ; jugez par là de ma reconnaissance. Ne croyez pourtant pas que cette reconnaissance soit la cause des sentiments que j'ai pour vous; car, quand je ne vous serais pas aussi obligé que je le suis, je ne laisserais pas d'avoir pour votre mérite cette sorte d'estime qui passe jusques au respect; mais il est vrai aussi que, quand je n'aurais pas ce respect, je ne devrais pas moins à votre personne cette sorte d'amitié qui va jusques à la tendresse. Vous m'avez obligé par celle que vous m'avez toujours témoignée; elle m'est si chère et si sensible que je l'ai tenue à -gloire dans tous les temps, et que, dans celui de mes malheurs, la mémoire m'en a été à consolation et à douceur. Continuez-la-moi, je vous en conjure, et croyez que, sans façon et sans contrainte, je suis à vous de tout mon coMir et avec les sentiments que je vous dois par tant de titres. Assurez, je vous prie, monsieur voire frère de mes siTvices.

SON ACCOMMODEMKNT AVEC L0UI9 XH*. 57

JVstimo comme je dois son mérite * ; je prétends qu'il me donne, pour Tamour do vous, quelque part à son amitié.

« A Commercy, ce 25 mars 1662.

Après tant d'orages, Tillustre proscrit espérait avoir touché au port. Il n'était pas au bout de ses infortunes. lia cour de Rome, mécontente de voir monter sur le siège de Paris un homme aussi peu sur que M. de Marca, lui lit attendre ses bulles jusqu'au mois de juin de Tannée suivante, sous prétexte de vérifier s'il n'y avait aucun vice dans la cession de son prédécesseur. Par une malencontreuse fatalité, le nouvel archevêque mourut trois ou quatre jours après leur réception'. Par une non moins étrange coïncidence, s'éteignit le même jour, à Joi-

' CetUs phrase peut très-bien faire allusion à Arnauld d'Andill y, frère d'Antoine.

* Ceit^ lettre, en copie du temps, se trouve à la suite de la préc*^lente,dans le Recueil cédé à l'auteur par M. Poti<»r.

' H. de Marca mourut le 29 juin 1662, à la vue de la Terre pro- Vine, sans y mettre le pie<l. Un libelliste du temps lui tit cette «pibphe :

Ici (fit monsieur de Marca Que notre grand prince marqua Pour être chef de son Église :

M(ûs la mort qui le remarqua, Rt qui se plaît à la surprise, Dès aussitôt le démarqua.

^oir ausKi la Muze historique de I^oret, ^ mars et \^^ juillet 1G62 ♦^iition Livet).

gny, Emmanuel de Gondi, le vieux père du cardinal de Retz, qui, d'ancien général des galères, s'était fait prêtre de l'Oratoire, depuis la mort de sa femme, comme s'il eût voulu expier dans la retraite et les austérités la vie scandaleuse de son fils. On poussa la dureté jusqu'à refuser au malheureux cardinal d'aller lui fermer les yeux. Par un enchaînement inouï de contre-temps, à peine eut-on désigné pour succéder à M. de Marca M. Hardouin de Péréfixe ' , que l'on vit éclater la terrible affaire de la garde corse et du duc de Créquî, ce qui retarda de deux ans l'envoi des bulles du nouvel archevêque, le traité de Pise, qui mettait fin au différend, n'ayant été signé que le 12 avril 1664.

Retz n'avait fait qu'échanger un exil supportable pour un exil des plus rigoureux, car, en Hollande, rien ne l'empêchait de courir de ville en ville et de se distraire, tandis que Gommercy lui était, pour ainsi dire, une prison. Quel supplice pour l'homme le plus ennemi de la solitude et du silence qui fût jamais ! Il ne supporta ces tribulations ni en philosophe, ni en chrétien, car il n'était ni l'un ni Tautre. A chaque événement qui le rivait de plus en plus à sa maudite retraite, à son vieux château tout délabré et tout enfumé, il se livrait à de formidables éclats

* Le 30 juin 1662. — Voir la Muze historique de Loret, du 8 juillet 1662. Le bruit courut, à la An d'octobre 1662, que le roi avait choisi le cardinal de Retz en qualité de plénipotentiaire. « On parle aussi de la diète de Ratisbonne, dit Guy Patin, et que le roi y Teut envoyer M. le cardinal de Retz. Plût à Dieu qu'il rentrât en grâce I II est homme d'esprit, qui aime la belle gloire et le public auquel infailliblement il ferait du bien. » (Guy Patin à Falconet, f. III, p. 406.^

SON ACCOlOfODEMKNT AVEC LOUIS XIY. 59

de colère, il nigissait comme plus tard Mirabeau dans le donjon de Yincennes, il jurait et blasphémait, il menaçait, « pour faire enrager le pape, » de quitter son chapeau de cardinal, de se faire moine ou bien huguenot et d*écrire contre Rome d'une terrible façon. Guy Joly, le témoin oculaire de toutes ces tempêtes, vit reparaître le vieil homme qu'il connaissait si bien, celui qui, autrefois, avait fait insinuer au pape que, s'il n'était promu cardinal, il se ferait janséniste.

Un jour, las, excédé de vivre loin de Paris, dans ce coin obscur de la Lorraine où il se consumait misérablement, et sur l'assurance de quelques imprudents amis qu'il serait bien accueilli à la cour, il se rendit à Joigny, sous prétexte d'y traiter de quelques affaires domestiques avec son frère, le duc de Retz. Mais, sur un ordre impératif, il fut obligé de rentrer au plus tôt dans son gîte.

Enfin arriva le jour si impatiemment attendu qui devait mettre un terme à cet interminable exil. La paix était signée avec Rome, et M. de Péréfixe venait de recevoir ses bulles. Le cardinal de Retz « obtintla permission^ tant de fois refusée, de rendre se& respects au roi, qui était alors à Fontainebleau'. » Un grand nombre de ses amis, parmi lesquels à coup sûr devait se trouver M"' de Sévigné, sa parente par alliance, allèrent à sa rencontre à Joigny. Le jeune roi, qui avait appris à l'école de Mazarin à dissimuler ses ressentiments, lui fit bon accueil, ainsi que les deux reines, et il reçut les fé-

' Mém, de Onr Jolv.

licîtations de toute la cour (6 juin 1664) ^ Le vieux chef de la Fronde, sous le poids de son passé, prit la seule attitude convenable à un prêtre qui était rentré ostensiblement dans son caractère et qui faisait amende honorable. Il trouva qu^il y avait de la dignité dans l'humilité '.

1 Mém, de Guy Joly.

Voici comment la Gazette du 14 juin 1664 rend compte de Tentrevue : u Le 6 de ce mois, le cardinal de Retz vint saluer Leurs Majestés, dont il fut très-favorablement accueilli, et, ayant été félicité de toute la cour, il est allé à Paris. » « Il fut reçu par le roi, dit un contemporain, par la reine et la reine-mère, avec toutes les marques d*estime et de bienveillance qu'il pouvait désirer, n (Vie de Rancé, par M. de Maupeou, docteur en théologie, etc., 1703, t. I, p. 69.) Hugues de Lionne, dans une lettre au duc de Créqui (Fontainebleau, 7 juin 1664), confirme pleinement le récit de la Gazette : « M. le cardinal de Retz, dit-il, arriva ici hier matin de Moret, où il avait couché. Il salua le roi Taprès-dîner, et fit ensuite les visites de tonte la maison royale. Il sera ici deux jours et ira passer à Paris deux autres, et de là à Saint-Denis, où Sa Majesté doit lui faire savoir ce qu*elle désire qu^il devienne. Cependant toutes choses se sont passées ici à son égard comme il le pouvait désirer lui-même. Le roi a trouvé bon que Mademoiselle revienne, et lui en a fait la grâce lorsqu'elle ne la demandait point et qu'elle s*y attendait le moins. Vous pouvez vous imaginer quelle doit avoir été sa joie. Nous avons perdu cette semaine M. le duc de Guise, qui est infiniment regretté. » (Lionne au duc de Créqui ; archives des affaires étrangères. Rome, t. 166 de la Correspondance yénéraie.)

• Guy Joly, uniquement préoccupé de rapetisser son maître, comme cVst Tinstinct de la plupart des valets, ne manque pas de blAmer l'humble attitude du canlinal à Fontainebleau : h II y salua, dit-il, Sa Majesté, et y parut aux yeux des ministres et des courtisans d'une manière qui répondait si peu à l'opinion qu'ils s'en étaient formée, que désormais ils cessèrent de Testimer ou de Tappréhender. Ceux qui avaient eu quelque disposition à lui faire plaisir commencèrent à se refroidir et à le regarder comme un homme incapable do soutenir auprès du roi les desseins qu'on aurait pu avoir sur lui. »

«' Monsieur le cardinal, lui dit le roi avec bienveiUance« vos cheveux ont blanchi.

— Sire, lui répondit Retz avec un à-propos charmant, on blanchit vite quand on a le malheur d*ètre dans la disgrâce de Votre Majesté '. »

Les ministres, pour faire une gracieuseté au prélat et pour exécuter en même temps une des clauses du traité, expédièrent, séance tenante, des ordres pour le rappel des chanoines et des curés exilés'. Retz fut invité par le roi à passer deux jours à Fontainebleau, noble manière de cacher le pardon sous une faveur. On y discourait de plusieurs nouvelles, de la maladie du roi et de sa convalescence dans leurs plus menus détails, avec un intérêt et une curiosité dignes du journal de Fagon; on y parlait aussi de la grossesse de la reine, et de la mort du duc de Guise, ce héros de tant d'aventures romanesques et galantes, parmi lesquelles éclate surtout la folle expédition de Naples.

En quittant la cour, le cardinal de Retz reprit son assurance habituelle et son air dégagé', qu'il avait trouvé de bon goût de quitter un instant en présence du roi.

Ce noble maintien, qui lui était habituel, on le retrouve dans le beau portrait dessiné et gravé deux aimées auparavant par Van Schuppen, un des plus illustres maîtres du xvii' siècle. Ce n'est plus le héros de la Fronde respirant dans ses intrépides regards le feu de la sédition, celui que Robert

* i^ cardinal de Retz et son temps, par M. Cumier.

• Mém, de Guy Joly, » Ihidem.

6â LK CARDINAL DE RETZ.

Nanteuil a si bien saisi sur le vif. Ce qu'il y avait d'accentué, de violent dans les traits amaigris du tribun, a disparu dans les contours plus arrondis du visage, dans un ovale plus régulier. C'est un exilé aux yeux tristes et doux, au large front chargé de pensées et d'ennuis, méditant siu* les ruines de son passé et sans espoir dans un retour de la Fortune, mais gardant toujours, en dépit du sort, je ne sais quoi de fier, de noble et de grand.

De Fontainebleau, le cardinal de Retz alla passer deux jours à Paris \ puis il se rendit à Saint-Denis pour y faire son entrée solennelle en qualité d'abbé commendataire*. Il alla ensuite s'installera Pierrefitte, village à peu de distance de son abbaye, et y séjourna assez longtemps. Tout ce que Paris et la cour comptaient de gens de qualité vint lui rendre visite. Avec quel intérêt puissant mêlé de sentiments divers il dut revoir ses anciens amis et ses adversaires de la Fronde, s'entretenir avec eux de tant d'espérances déçues, de tant de projets avortés, de

* « Après dîner, dit Olivier d'Ormesson dans son Journal, t. II, p. 133, je fus avec mon père saluer le cardinal de Retz, logé à riiôtel de Hetz, près les capucins. Nous y trouvâmes beaucoup de monde. Il est fort gaillard, faisant de grandes civilités, ayant le visage bon, les cheveux fort gris. Il doit partir demain pour aller à Saint-Denis, y demeurer un jour et retourner à Commercy, ne voulant pas séjourner ici, afin de ne point donner de jalousie, évitant même de voir l)eaucoup de monde. »

* Dom Félibien, Histoire de CabUiye de Saint-Denis. Dès le 22 juillet 1662, Retz avait fait prendre possession de Tabbaye par un certain abbé Nicolas Paris, archidiacre de Téglise de Rouen, personnage dans le genre de l'abbé Charrier, et à qui il adressait <le fort pifjuantes lettres dont il ne nous reste malheureusement (fU^uu petit nombre.

conspirations déjouées, qui ne devaient plus renaître sous ce long et glorieux règne ! Au lieu des clameurs de la nie^ des mazariuades criées à tuetète du matin au soir, des orageuses séances du Parlement, du bruit des mousquets, de la fièvre des barricades, de cette agitation qui avait tenu Paris sur pied pendant quatre ans, un silence profond, interrompu seulement par le bruit des fêtes et des violons de la cour. Tous les frondeurs exclus par Tamnistie, et qui avaient passé à l'étranger ou dans le camp des Espagnols, étaient depuis longtemps rentrés en France et peuplaient les antichambres du palais royal et de Fontainebleau. M. le Prince, avec qai le cardinal de Retz s'était réconcilé à Bruxelles, afin de conspirer de nouveau contre Mazarin, avait fait son accommodement lors de la paix des Pyrénées, et le roi n*avait pas de sujet plus fidèle ; La Rochefoucauld, « le courtisan le plus poli de son siècle, » n'avait plus d'autre passe-temps que de ciseler ses Maximes ei de rédiger ses Mémoires, dont une main infidèle avait déjà publié quelques fragments ; Gaston d'Orléans, avant la mort de Mazarin, séiait éteint obscurément dans son exil de Blois; le prince de Conti, après avoir si longtemps fait la Koerre au Sicilien, avait épousé une de ses nièces ; le dnc de Beaufort avait perdu son titre de Roi des Halles sans en pouvoir oublier le jargon ; tous les boute-feu de sédition, les Fontrailles, les Mathd, les Varicarville, les Montrésor, avaient remis l'épée au fourreau; tous les forcenés du Parlement qui avaient mis à prix la tête de Mazarin siégeaient eu silence sur les fleurs de lis.

64 LE CARDINAL Dk) HKTZ.

Les plus illustres frondeuses étaient aussi rentrées dans le repos. Celle qui avait fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi, qui leur avait fermé les portes d'Orléans, la grande Madomoiselle, n'avait plus même la liberté de choisir un mari ; sur son refus d'épouser le roi de Portugal, le roi lavait exilée dans sa terre de Saint-Fargeau, et ne l'avait rappelée à la cour que le jour même où le cardinal de Retz faisait sa première visite à la cour. Louis pensa qu'il serait de mauvais goût de ne pas pardonner à l'intrépide héroïne de la Fronde, au moment où il étendait son pardon sur celui qui en fut l'âme et le chef. M"® de Longueville, devenue l'amie des solitaires de Port-Royal, expiait déjà dans les austérités ses brillants péchés de jeunesse ; la princesse palatine, Anne de Gonzague, n'avait point encore passé de la vie la plus légère et de rincrédulité la plus profonde à la foi la plus sincère et la plus ardente; M"' de Chevreuse ne conspirait plus que pour faire succéder M"* de Luynes, sa parente, à M'" de La Vallière, ce qui ne lui réussit pas mieux que ses intrigues du temps passé.

Voilà où en étaient réduits ces brillants acteurs d'autrefois, qui avaient joué tant de rôles héroï-comiques sur le théâtre de la Fronde.

A partir de ce moment, Retz n'eut plus à cœur que de se consoler de ses disgrâces et de ses ambitions trompées, dans la société de quelques amis intimes. Avec quel bonheur cet homme que, suivant Texpression de Bossuet, « on ne pouvait aimer ni haïr à demi, » dût-il retrouver sa parente, sou amie, M"*^ de Sévigné, qu'il avait mariée en

lÔW. avec un de ses cousins, et qui, jasfiu'i'i la ■nort. lui ({arda la plus profonde nlfection ! Que rie liHIreA l et quelles letlrL-s ! n'avaient-i!» pas dû échanger pendant une si longue .ihsence ! Que du ronsolations, que de nouvelles piquantes de la ville ■•l de la cour devait lui envoyer la marquise pour i-hanner les trialosses de son exil ! Que les gazettes dt* nollande du rardinal devaient pétiller d'esprit ! Ce ae fut pas k coup si'lr sans un vif sentiment d'admiraliuD qu'il revit Prau(,'oise de Sévigné, qu'il avail connue enfant, et qui, maîntenant. dans tout \'ée\al de sa beauté, li^uritil dans les ballets du roi, parmi les plus rares merveilles du temps, li c6ié do 31*"* de Hovhcchouart el de La Vtdliëre. Pour quelle cause mystérieuse M"" dts 8évigné, devenue puMiile M" de Griguan. ne répondit-elle jamais BUS témoignages d'affeetiieuse bonté du fardiiuil que par une froideur voisine de l'aversion? fiieu qne Betzfùt devenu plus lard le jiarraîn de sa fille, l'ualine de ftrignati, et qu'il eût promis de laisser à M filleule une grande partie de son liéritagc , jamais il ne put faire revenir la mère de ses injustes préventions.

Rn revanche, son intimité était si grande uvoo la muquise. qu'il lie venait jamais à Paris sans trouver UQ gîte rhez elle. Klle habitait en ce tcmps-lA le titrais du Temple, mais non encore l'hôtel ilarnava- '"L Stin salon était l'un des plus recherché» et des [lias variés de la ville. Il était fréquenté par les plus uninds seigneurs et par quelques beaux esprits. Hcti y rencontrait plusieurs de ses meilleurs amis, 'jiuinartiu. d'Ilacqueville. Corbinelli, ainsi que

t>6 LK CARDINAL DE! RtITZ.

Ménage et Chapelain que n'avaient point encore détrônés les satires de Despréaux, et qui avaient salué le retour du cardinal avec des transports de joie. Il y voyait Turenne, le comte du Lude et le spirituel Marigny, revenu d'exil dans les bagages de M. le Prince. La Rochefoucauld y venait souvent avec son amie M""' de La Fayette, Tun des esprits les plus rares parmi les femmes si distinguées de Tépoque et qui, plus tard, devait écrire le plus beau roman du grand siècle. Elle avait eu le don de combler le vide de cette âme désenchantée, et, suivant sa charmante expression, de réformer le cœur de ce moraliste chagrin, qui se croyait en droit de mépriser l'humanité parce qu'il avait vu de trop près les hommes de la Fronde. Si M""* de Longueville l'avait fait douter de l'amour, M*"* de La Fayette le fit revenir de ses préventions contre l'amitié. « Ils étaient si nécessaires l'un à l'autre, dit M""* de Sévigné, qu ils se voyaient tous les jours et à toute heure. » Toute semblable était l'afTection qui régnait entre la marquise et le cardinal. Retz devait y apporter une plus grande chaleur de cœur que La Rochefoucauld ; on peut en juger ainsi par la préoccupation et le soin constant qu'il se donna de payer toutes ses dettes, afin de pouvoir doter un jour la petite-fille de M"' de Sévigné. Sous les dehors de la plus exquise politesse, Retz et Tauteur des Maximes continuaient à se haïr mortellement^ soit en souvenir de leurs vieux griefs de la Fronde, soit en leur qualité de moralistes trop habitués à voir le défaut de la cuirasse, lis avaient rengainé leurs poignards, mais, taudis qu'ils échangeaient les

son ACCOMMODIiiMfclNT AYfelC LOUIS XIV. t)7

propos les plus civils, les plus galants, ils ne se méuag^éaient pas en secret avec leur plume et traçaient Tun de l'autre des portraits où la haine éclate encore plus que Tamour de la vérité.

On peut juger de ce que pouvaient être les causeries de ces esprits de premier ordre : Retz et La Rochefoucauld, Se vigne et La Fayette. A en juger par la tournure de son esprit, Tauteur des Maximes visait à la concision, au scintillement de la pensée ; Retz, au contraire, s'exprimait avec une verve qui jaillissait de source et trouvait à chaque instant le trait sans le chercher. Contait-il une histoire, une anecdote, sa fertile imagination itn fournissait plus que sa mémoire. L'observation est de La Rochefoucauld, qui, plus d'une fois, surprit notre incomparable conteur en flagrant délit d'invention; elle est juste, elle est vraie, et doit constamment nous servir comme de flambeau lorsque nous lisons les Mémoires de Retz.

Mêmes dissemblances entre leurs spirituelles amies; l'une, dans ses lettres et ses conversations, était essentiellement de Técole de Retz; l'autre, par sa tournure d'esprit et son élégante concision, se rattachait surtout à la manière de l'auteur des Maximes.

Qu étaient devenues les amies plus intimes de Retz? Un mois avant son arrestation, M"' de Chevreuse avait été emportée par une mort presque subite, sur laquelle plana un profond mystère. Quant à M"* de Guémenéc, retirée définitivement à Port-Royal, elle n'était plus d'âge à disputer à la belle M"*' de Pommereux le cardinal de Retz, qui

resta fidèle jusqu'à la fin à cette charmante amie de sa jeunesse, et en correspondance assidue avec elle.

A partir de cette époque s'ouvre pour l'illustre prélat un nouveau genre de vie, une nouvelle carrière. Désormais, il va partager son temps entre les loisirs de sa retraite de Lorraine, l'administration de son abbaye de Saint-Denis, et les missions diplomatiques que lui confiera le roi auprès de la cour de Rome. Inexorablement fidèle aux secrets conseils de Mazarin contre Retz, Louis XIV, tout en faisant fréquemment appel aux services de l'ancien tribun, ne lui accordera jamais aucun titre qui puisse rehausser son caractère de prince de l'Église et flatter son ambition. Il ne lui donnera ni le titre d'ambassadeur, ni d^envoyé extraordinaire, ni même celui de protecteur des affaires ecclésiastiques de France; il ne l'enverra jamais à Rome qu'avec sa seule qualité de cardinal français; il le condamnera à des services obscurs qui ne jetteront aucun éclat parmi les contemporains, et dont le souvenir devra rester enfoui dans ses archives. Retz accepta avec plus de dignité que de résignation cette inflexible destinée, cette dure expiation de son passé. Comme tous les grands ambitieux déçus, il portait au cœur cette blessure profonde qui ne se ferme jamais. Intrépide et calme en apparence, il mit toutes les satisfactions de son orgu«*il à devenir lo plus dévoué, le plus docile des sujets du roi, à faire triompher en tout et pour tout sa politique, h mettre à son service, avec la plus entière soumission et le plus noble désintéressement, son admirable génie des

SON ACCOMMODRMKNT AVEC LOUIS XIV. fi9

aiïaires diplomatiques. En plusieurs circonstances mémorables, il surmonta de telles difficultés, il obtint de si éclatants succès par sa dextérité sans pareille, que Louis XIV, si peu prodigue de louantes, ne put s*empécher de lui témoigner, dans plusieurs lettres, son admiration et sa satisfaction. Ces mots, tombés de sa plume en un jour de ma- ^animité, devaient être Tunique récompense du vieux chef de la Fronde. Il dut en être fier et en souffrir, car il sentait bien que la gratitude du maître n'irait jamais au delà. Une fois, à Rome, devant des amis, il laissa échapper quelques plaintes sur rhumble rôle auquel il était condamné ; des espions de la cour les surprirent sur ses lèvres, et on eut soin de lui faire savoir qu'elles étaient parvenues jusqu*à Fontainebleau. Il se le tint pour dit. Depuis ce moment, il s'attacha à les réprimer avec autant de dignité que de résolution. Mais il ne savait que trop, par sa propre expérience, que « la constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation dans leur cœur » ; et que l'inquiétude tle l'esprit est aussi incompatible avec le repos que I amour de la gloire avec Tobscurité. Ce que dut souffrir ce grand homme, jeté hors de sa voie, écarté du pouvoir que rêvait sa juste ambilion, moins encore par ses propres fautes que par les institutions de son temps, il est facile de s'en rendre <*ompte. Cette souffrance muette et profonde devait ♦^Ire d'autant plus vive, que Retz ne fut jamais mieux en possession de son lumineux esprit que I»endant les dernières années de sa vie. Los dépè- »lies si remarquables qu'il écrivait an roi et à

Lionne en sont une preuve éclatante. Avec Fû^e, ses passions s'étaient assoupies ; il avait compris que c'en était fait pour toujours de ses rêves ambitieux; rimagination ne parlait plus si haut; un plus grand équilibre s'était fait dans ses merveilleuses facultés. Il ne s'en servait plus que pour les faire tourner au profit de la France et à la gloire du roi; que pour nous laisser un chef-d'œuvre littéraire qui, sous prétexte de confession, est la moins véridique mais la plus spirituelle des apologies.

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