‹ Le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques à RomeChapitre 34 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Avant son départ de Rome, le cardinal de Retz, '^n vue du futur conclave, avait pris toutes ses mesures avec TEscadron et Âzzolini, qui en était le {)rincipal chef. On nommait ainsi une faction considérable des cardinaux, pouvant disposer de plus de trente voix, qui faisait profession d'une indépendance absolue à l'égard des couronnes, ainsi que des autres factions du Sacré Collège, et qui, le plus souvent, en se portant dans un camp ou dans un ^utre, se rendait maîtresse de Télection des papes. Retz avait fait partie autrefois de Tescadron, où il vivait puissamment contribué à l'élection d'Alexandre VII, et il y avait conservé de nombreuses intelligences. Les Espagnols, sachant à quel point cette faction était hostile au cardinal Farnëse, dont ils ne voulaient à aucun prix, avaient insinué à ses membres, afin d'empêcher leur rapprochement avec la France, que le duc de Chaulnes n'était envoyé à Rome que pour appuyer les prétentions de ce cardinal et que pour suivre la direction du cardinal d'Esté qui travaillait secrètement en sa faveur. La vérité est que Famèse n'était pas le t-andidat dr

Louis XIV, mais à défurit de celui que désirdîl sei'rttement co prince, on se serait, h la rigueur, contenté de lui. Retzavait habilement diïjoué toutes CCS manœuvres des Espagnols en déclarant à »es amis de l'escadron que le roi souhaïlail avant tout l'élection d'un pape ennemi du népotisme, qu'aliliorrait cette faction, et qu'il avait tant d'estime pour elle, qu'il appuierait volontiers ceux de ses memlires qui voudraient aspirer an pontilicat. Bien qu'il n'j" eût dans l'escadron aucun sujet qui parût aux cardinaux de celte faction assez flgé pour être pape, ils furent très-flatlés et Ircs-toucUés de oelto avance. Certains par là que Louis XIV ne tenait pas absolument rL Farnèse, ils ne firent aucuno difficulté, sur les instances de Rt^lz et d'AzKolini, d'entrer an pourparlers avec le duc de Chaulnes. Tels ûtaicot les détails que Retz donnait à Lionne dan» une lon(!;ue lettre datée do Commercy ((î novembre lti6f}). Que d'intrigues allaient l'être en jeu! que d'ambitions se produirai Uctz. qui ne coDsîilt>ra jnmaîs les choses de In vii', sacrées nu profiiufs, que comme une comédie, esquissait de la façon la plus piquante, dans celte même lettre, le tableau du futur conclave :

« Il y a cinq factions différentes, déclarées des à présent, qui se subdiviseront au moins en sept ou huit. L'on ne doute plus que celle do Médicis' ne ressuscite par la promotion de l'un des princes de Toscane, que l'on croit comme assurée. Il y a quinze cardinaux qui prétendent au pontificat, dont

■ !.(■ rarilinal de Mecllcis, Bon chef, venait de mourir.

il y en a neuf ou dix qui en sont-plus éloignés eu ofîol que ceux qui n'y pcnseol pas. mais qui ne laissoroDt pa» d'amuser et de remplir le théâtre commo des machines, en attendant que la véritable pièce se joue. I) faudra du temps pour les démonter, et jo serai trompé si c«t ouvTage n'en emporte be.auroup da\'anta)t:e qu'il n'est nécessiiirc à un cardinal iialional pour se rendre à Rome... 'i Cette lettre amusa le roi. u Sa Majesté y a pris grand plaisir, écrivait Lionne au cardinal ', et elle n'avait point si bien su par les dépèches de M. l'ambassadeur le véritable état présent do la cour de Rome, commo celte lettre le fait voir au naturel... ■• Louis XIV et son spirituel ministre étaient un peu moins enlhou- «asles que Saiut-Simon du génie du duc de Chaulnés; mais, en revanche, ils appréciaient celui du cardioa) de Relz k sa juste valeur.

Ce fat vers les derniers jours de février 1667, ou vers les premiers jours de mars, que le cardinal fut mandé à Paris pour y voir le roi et recevoir de lui BCtt instructions pour le conclave. Le pape n'était pas encore mort, mais il était à toute extrémité. Nous n'avons pas ces instructions par écrit, puisqu'elles furent données do vivo voix, mais il est facile do deviner quelles elles pouvaient cire, du moins sur les points eHsenticIs. Dans l'intérêt de la France et de la dignité du chef de l'I-^glisc, Louis XIV vouliiit avant tout un pape qui ti\l l'ennemi juré du oépolisme. Il avait eu trop à se plaindre d'Innocent X et d'Alexandre VII. qui avaient sacrilié le

• 13 norsiubre lOGG. T. XXVlll de In Carifponilartrt dt L

'tE CAUniNAL I

plus souvent les intérêts de la religion et des fitaU catholiques à de misérables intérêts de famille, poar ne pas désirer que leur successeur ne leur ressombliH aucunement. Depuis longtemps ÎI avait jeté les yeux sur un homme tout à fait digne, par son intégrité et ses lumières, d'occuper le siège pontifical. C'était le cardinal Jules Rospigliosi, qui, dans plu — sieurs circonstances importantes, s'était montré? secrètement dévoué aux intérêts du roi et de 1 France. Lionne, envoyé en mission à Rome, tu: J655, pour y obteuir que le cardinal do Retz fû~, livré à un tribunal ecclésiastique français, y avaij connu Rospigliosi et avait conçu, pour sa personn» et sa| capacité, une estime toute particulière. Ruspii gliosi, après avoir été nonce en Espagne, où il avaî laissé d'excellents souvenirs, avait été nommé cm^ dinal cl secrétaire d'État par Alexandre Vil, qui: i dans ce choix, distingua moins l'homme d'Ëtat qu^ le poète et l'ami des beaux-arts. Corraro, l'ambof sadeur vénitien à Rome h cette époque, sut l'af: précicr à sa juste valeur : " Je no connais pas, dir il dans sa Relation, une meilleure nature d'homme je ne saurais trop lui donner d'éloges, il rempU avec succîïs cti poste, et le pape le sait bien, pui^^ qu'il dit qu'il a trouvé un secrétaire selon son cœic^ Rospigliosi a un jugement sain ; il no connatl ai — ■ cun intérêt étranger à ses devoirs ; il ne se passÏ0DC= pas pour ses opinions ; quand il les a exposées, éprouve du plaisir h voir qu'on les modère el qu'(^* les censure, si le service de son maître le demaudi^^ il ne veut pas d'autre occupation que cell charge ; il porte au pape les alTaires bien uxa:

DE CLËUKHT IX. 451

M il 66 donne lui-même la peine de faire les minutes de» lettres pour tout ce que le pape prend parliculièremenl à cœur. " Il fallait être trois fois ver- ■oeux on trois fois politique pour obtenir de tels éloge» d'un Ambassadeur vénitien. Ce cardinal, avec Un art infini, so ménagea en même temps, pendant Son ffldminislratiou , et la faveur de l'Espagne, et Celle de la France; mais, afin de ne blesser en rien l'orgueil castillan, il eut le plus grrand soin de tenir fort couvert son penchant pour notre nation. Lionne, <3e son c6té, sachant combien le secret était uéces- ^Laire, ne fit jamais connaître à ses agents les liaii^ons qu'il avait formées avec Hospiçliosi, Il enlre- CJnt avec lui un commerce de lettres très-caché jus- «ju'à son avènement au pontificat, et, comme ce «^ardÎDiil était pauvre, il par\-int h lui faire accepter vjne pension du roi sans que personne s'en pût jamais douler. Ce fait nous a été révélé par les archives du ministère des affaires étrangères. Nous .^vons vu que Kospighosi, au moment de la mission ^o M. d'Aubevillo contre le cardinal de Retz, avait ^iroMM^ vivement Alexandre VII de donner salisfacliou au roi. Bien que celte tentative eût été infructueuse, Louis XIV n'oublia pas ce témoignage de atjrle pour sa personne. Lors de l'alfairc de la garde «orse, Rospiglioai lui en donna une nouvelle "prouve. Il fut le seul des cardinaux, avec Farnfese, «ui osa blâmer les altcntats commis contre le duc ^e Créqui, et, par cet acte de courage, il s'attira do plus en plus la faveur du roi ci la délaveur dos Chigi. Après le traité de Pise, l'ubbé RospigUosi, neveu du cardinalr ayant été nommé iutemonce &

Bruxelles, passa par Paris. Lionne, informé do la grave maladie du pape, s'ouvtÏI alors à l'abbé du desseiu qu'avait le roi d'appuyer l'éleclioQ de son oncle dans le prochain conclave. ]1 le mit en rapport avec le duc do Chaulnos, qui n'était pas encore parti pour Rome, et celui-ci, lorsqu'il y fut arrivé, eut soin de se ménager des conférences socrfetes avec le cardinal Rospigliosi. Sans compter les bonnes relations que Louis XIV pensait nouer avec lui, s*il devenait pape, il espérait de plus qu'il mettrait fia au népotisme, cotte plaie bonteuso do l'Église, ot qu'il restituerait le ducbé de Castro au duc à.9- Parme',

Le cardinal de Retz, muni de ses instructions secrètes, pai'lit pour Marsoillo où devaient se rendrAi de leur c6to les cardinaux de Vendôme et do Grîmaldi. Le roi avait mis à leur disposition troÎB galères pour les conduire à Civila-Vecchîa. Retz s'arrêta d'abord à Al\, ainsi que ses deux compagnons de voyage, pour y attendre des nouvelles de la santi du pape. Sa première lettre h Lionne est datée do cette ville (12 avril 16G7). Le 19, il lui adressait ce» quelques lignes': « Il n'y a qu'une heure que ja vous avais écrit que MM. les cardinaux tiiimaldi et de Vendfime ot moi avions aujourd'hui pris réso» lution de partir au premier jour, sur ce que nom avions vu, par les lettres de M. l'ambassadeur da 29" do mars, que sa pensée était que nous uoui missions en chemiu sans attendre les nouvelles de

' CoiTtapondauce de Rotac.paitim; ai^hire« il«9 ait. é(r. * T> XXX da la Cirrtfponifatiee dt Litmtu.

la mort du pape. Vous verrez par la dépèche do M. le cardinal de Vendôme que nous les avons assez fraîches pour avoir lieu de croire que nous arriverons d'assez bonne heure au conclave. Comme il vous mande tout le détail de ce qu'il en a appris, que jo n'ai su moi-m^me que de lui, je me coulenterai ici do vous assurer qtie nous ferons toute la ditigenro imaginable... » Vendôme venait d'élro élu cardinal le 7 mars précédent. C'était, à vrai dire, un âne mîtré, et Bcnsserade disait plaisamment que le cardinal de Retz se morfondait dans le tlidi h lui apprendre à lire, aOn qu'il no fit pas trop pileuse figure dans le oonclaYe'.

Le 33, Retz arrivait à Marseille, et le lendemain, sur le point de s'embarquer, il écrivait au ministre' : B Nous sommes ici d'hier à midi, M. le cardinal de Vendôme et moi, et nous n'attendons que le vent pour partir; il y a deux mois qu'il est contraire, ce qui, joint au changement de lune, qui sera ce soir, □DUS fait espérer qu'il pourra se lotirncr à l'entrée de la nuit. Vous verrez, par la lettre du 16 de ce mois, que nous reçûmes hier de M. l'ambassadeur par une barque, et dont M. le cardinal de Vendôme TOUS envoie le duplicata, que le pape n'était pas earore mort lo jour de sa date et que le courrier àe M. le cardinal V.\ng\ n'avait pas dit la vérité. Nous avons résolu, M. lo cardinal de Vendôme et moi, de nous embarquer sur la mémo galère, de peur que, dans un temps aussi incertain que l'est celui où nous sonmies, quelque coup de vent ne nous

■ Ctampotutanee dt lionne, t. XXXI. Cbaulnea i tiionnr. • T. XXXI de la Correipondance de Lionnt.

Bépai'B, et, comme il fait porter uae chaise roulante, nous faisons état, si la mer nous refuse, de prendra la poste ensemble aussitùtqu'il nous sera possible...» Pendant tout le trajet de Marseille à Civita- Vecthia, le cardinal do Retz n'écrivit qu'une seule fois à Lionne, de Porto Fino. Arrivé t. Home, ii s'excusa do ne pas lui envoyer une relation de la traversée, sous prétexte qu'il ne connaissait pas bleu les termes de marine, et, pour se tirer d'affaire, il trouva plai- ' saut d'en laisser le soin au cardinal de Vendàme, qui les savait, à coup sûr, encore moins que lui. Vendôme, sur ce chapitre, devait rivaliser avec son frère le duc de Beaufort, qui, devenu grand-amiral," égaya si fort les marins de son temps par son jargon semé de coq-à-l'ûne.

il existe ua opuscule aussi curieu.«c que rare sur cette navigatiou de Retz, écrite par uu sieur Barbier de Mercurol, qui se trouvait sur !a même galère que nos deux cardinaux'. La traversée ne »e fit p'as sans incidents et sans dangers, conune on le verra par l'analyse que nous allons donner de la relation de ce témoin oculaire. Le cardinal Grîmaldi, à cause.de son extrilime vieillesse, qui aurait eu trop à souffrir dos incommodités de la mer, »q lit conduire à Rome en litière. Quanta Retz et k Venddme, partis de Marseille le 24 avril, ils abordaient k Cannes' le mémo jour, sur lac6te de Provence, ut

' Voijage d'Italie tant par ma- qtu par terre, le premier /mt mrr, fait par MU. lei cardinoux de Vrndôiiu et de Htlt, *ic, par !• aieur Barbier de Mercurul. A Paris, chex Jean de Bray, int, in-lS do IGO pagHH. (Co11<^elion Je l'auteur.)

■ l» relatioa porle ûonan; c'etl une erreur; il n'; a |ms d« port de ce nom lur la cAu.

CONCLAVE DE CLÉ»E«T IX. i55

le iendemain à Villafranca, dans le comté de Nice. l*s vents contraires les y retinrent jusqu'au 27, A leur départ comme à leur arrivée, ils furent salués à coups de pierriers. Â Vintimig;lia, à l'entrée de t'Ëtat do Gènes, nos voyageurs, à cause du gros temps, furent forcés de rebrousser chemin jusqu'à Monaco, où ils eurent à essuyer les salves d'artillerie de la citadelle et les harangues du gouverneur. Un bon vent les porta le lendemain à quatreviugt-Klix milles de Monaco, et le jour suivant, 39, ils arrivaient h l'orto-Fiuo, où ils passèrent la journée & visiter les beaux paysages des environs. C'est de ce port qu'est datée la seule lettre de Retz adressée à Lionne pendant la traversée : « Nous avons eu le temps si contraire que. bien que nous n'ayons pas perdu un moment de navigation, nous ne sommes ici que de ce soir', Noua fnisons état d'en partir deux heures devant le jour, et nous espérons que □OQ8 pourrons être ù Livorno demain ou apr^sdemain de bonne heure au plus lard. M. le marquis Giustiniani, qui nous est venu voir en felouque, à fa hauteur de Gènes, nous a fait voir des lettres de Rome du 33 qui portent que le pape n'était pas encore mort, et, comme il n'y a pas eu de courrier extraordinaire depuis ce jour-là, nous jugeons qu'il ne Tétait pas même le 26. Nous n'en faisons pas moins de diligence, et nous continuons dans la résolutioii de prendre h Lérico' la terre ou la mer,

• T. XXXI de la Correipoailance de Lioimt. PurU> Fino, 29 aïril

isn.

■ ii*noi petite ville *ar la ehle t\e Oéncs.

I CARDINAL DE RBÏ

selon ce qui pourra nous la faire faire plos c et plus grande... Nous trouvâmes hier au soir M. - 1" cardinal Grimaldi, qui continue son voyage |!^'U'*^ lerre. » En quillant Porto Fine, les illustres voj-^-^'"' geurs allèrent coucher à Porto Vcnore, et le 1" mr^^*^' ils arrivèrent à Livourno. Ils en [«rlirenl le lend "m^"' main par un bon veut et mouillferenl lo mémo su*:^^^' sur le territoire d'Orbitello , devant le fort t^^ Castiglione. Ils se rembarquèrent la nuit par u*temps favorable; mais fi peine eurent-ils fait Ifisot^ railles, qu'il s'éleva un vent furieux qui les empt^cb- -*^' de gagner le port do San Stefano qui notait qu'*deux milles de distance. « H nous failul, dit 1^ sieur tiai'bicr, auteur do la Relation, promptemeiil tourner la proue de pour de périr, et rebrousscn chemin jusqu'à Porto Longone, qui était le plaa rapproché, quoique nous en fussions étoigués di cinquante milles que noua eûmes fait en moins do^^ cinq heures. » Lorsque cette bonnasque eut cessé, ils purent ga^uor Porto Ercolc sur lo lerritoij d'Orbitello, h soixante-dix milles de Porto Longone, « et le vendredi 6 mai ils arrivaient h Civila-Vecchïa, — après une traversée qui n'avait pas duré moins do ^ quinze jours, et non sans quelques daiif^rs et de ^ gruudes fatigues. Le 8, Retz entrait à Rome ineofftiilo. Deux jours après, il adressait à Lionno ces quelques lignes : >< Je sais si peu de termes de marine quo je forais assurément beaucoup d'iocongruités si j'entrais dans lo détail de nuire navigation, et M. le cardinal de Vendôme, ajoutaîl-îl non sans rire sous cape, a bien voulu se charger de rendre compte à Sa Majesté des petites reocontrM qup

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