AFFAIRE DE LA GARDE CORSE ET DU DUC DE CRÉQUI
Huffues de Lionne, qui se trouvait alors à Rome pour solliciter le procès criminel du cardinal de Retz, avait reçu ordre de demander Texclusion de Chigi. Mais, sachant que son élection était assurée, il fit révoquer Fexclusion, et engagea les cardinaux de la faction française à voter pour lui. Chigi, devenu pape, garda bien plus le souvenir de Tinjure que du bienfait.
Lorsque, après son élection, il entra dans Téglise de Saint-Pierre, il refusa modestement de se conformer à Tusage qui oblige les pontifes élus à s'asseoir sur l'autel pour y recevoir les adorations du sacré collège. Il déclara qu'il n'était pas juste qu'il fût mis à la place où, chaque jour, le corps de Jésus- (Ihrist est consacré et adoré par les fidèles *. Le même jour il commanda son tombeau au cavalier Bemin, et il le fit placer dans sa chambre à coucher, afin d'avoir constamment sous les veux, au milieu des lorandeurs, le spectacle de son néant*. En même temps il envoya Tordre à ses parents de ne pas quitter Sienne, témoignant la ferme volonté de ne leur donner jamais aucune fonction dans TEtat ecclésiastique, à moins qu'ils ne se fussent signalés par leurs capacités et leurs services'. Le jour de son a>ènement, le cardinal de Médicis lui avant offert six beaux chevaux de carrosse, il les refusa, en disant qu'il préférait les bons exemples aux riches présents, et il défendit en même temps à tous les
' Lionne h Mazariii. Rome, 8 avril 1G55. Arcliives* des afl'îiires *^ranj;«freg^ t. (JXXIX de la Correxpotidnnce génèrnlc de Rome.
Lionne à Mazarin, 8 avril lUj5.
78 le; cardinal de hëtz.
membres de sa famille de recevoir aucun don, sous peine d'encourir sa disgrâce \ Le premier jour de son installation au Vatican, on le servit dans de la vaisselle plate ; il demanda pourquoi ce changement et ordonna qu'on lui rendit la vaisselle de terre de faïence dont il n'avait cessé de se servir jusque-là '.
u II n'y eut jamais de plus beaux commencements, s'écrie dans son enthousiasme Hugues de Lionne, à qui nous empruntons ces détails, ni de témoignage de plus saintes intentions, ce qui lui acquiert grand amour et grand respect'. »
A peine monté sur le trône pontifical, Alexandre s'empressa de témoigner à Louis XIV son profond ressentiment de l'exclusion royale. Il refusa aux vives instances du grand roi de nommer des commissaires français pour faire le procès criminel au cardinal de Retz. Ce fut à cette occasion que les relations diplomatiques furent rompues, pendant six ou sept ans, entre les deux cours. Elles ne furent reprises qu'en 166:2, lorsque le pape, trës-satisfait de ce que le roi avait accepté sa bulle et celle de son prédécesseur contre Jansénius, eut enfin promis de nommer des prélats français pour juger le cardinal de Retz. (]c fut cette promesse qui décida le roi à envoyer à Rome un ambassadeur extraordinaire, et il fit choix du duc de Créqui.
Quel était alors Tétat de la cour de Rome ?
' Ihulein,
* Le Pfre Diineaii, jésuite, à Mazarin. Rome, 12 avril 165o. Archives du iiiiiuHtèrt* des affaires élranj^'ères. Romef t. ('XXVII. ^ Lionne à Mazarin, 8 avril lU5r>.
AFFAlBi: DE L.\ GAHDb* COHSIù ET Dl DUC DE CRÉQUI. 79
Depuis quelques années, de grands changements s'y étaient opérés. Pendant plusieurs mois, le nouveau pape, fidèle aux principes d'intégrité qu'il D avait cessé de défendre, interdit à ses parents l'entrée de Rome, se vantant de ne pas leur donner un sctido. Mais le népotisme était un abus trop enraciné et trop de gens étaient intéressés à le voir renaître pour qu'il fût possible à un pontife d'un caractère aussi faible de Textirper pour longtemps. Il fut circonvenu de toutes parts. On lui représenta qu'il n*était pas convenable, tandis qu'il occupait le trAne pontifical, que ses parents fussent condamnés à vivre en simples particuliers dans une petite ville ; que, par la force des choses et des usages, on leur donnait le titre de princes et qu'on leur en rendait les honneurs; qu'il donnerait un meilleur exemple en les rappelant à Rome et en les maintenant dan.^ de justes bornes. Le recteur du collège des Jésuites, qui devait être plus tard leur général, le përe Oliva, déclara « que le pape commettait un péché en ne faisant pas venir auprès de lui ses parents, qui inspireraient plus de confiance que de simples ministres aux ambassadeurs étrangers et <|ui rendraient ainsi son gouvernement plus facile )>. Ces considérations plus subtiles que vertueuses triomphèrent des dernières hésitations du pape. Un *û à peine après son élection, Alexandre soumit la question au consistoire, sans qu'une seule voix ^'élevât pour le contredire, et aussitôt il fit venir ses P«n.»nU à Rome.
l^on Mario, le frère aîné du pape, fut improvisé ^*>uverueur de Yunnona (trésor publie] . C'était un
80 LE CARDINAL DK RKTZ.
homme violent et d'une avidité sans bornes, qui accaparait toutes les denrées de première nécessité pour les revendre en détail à un prix élevé, et qui ne cessait de rendre la justice dans le BorgOj à beaux deniers comptants ^
On créa cardinal-patron, avec cent mille scudi de revenus (un million de francs), le fils de don Mario, Flavio Chigi, âgé à peine de vingt-neuf ans, honune léger, sans la moindre portée, qui fuy«'iit les affaires difficiles pour s'appliquer à peine à celles qui ne Tétaient pas, et qui n'avait de passion que pour certains plaisirs dont l'ambassadeur vénitien Corraro a donné les scandaleux détails.
Un autre neveu du pape, don Agostino, fut doté de terres magnifiques, de l'incomparable Ariccia, de la principauté Farnëse, d'un splendide palais sur la place Colonna, d'innombrables revenus, de monts-de-piété, luoghi di monte, à intérêts usuraires, et on le maria avec une Borghèsc, d'une merveilleuse beauté, rehaussée encore par une dot immense*. Ce prince improvisé était, ainsi que tous les siens, d'une insolence rare; il ne daignait pas rendre le salut mémo aux plus grandes familles de Rome ; il se croyait même au-dessus des Colonna, qu'il accablait d'insultes \
Rome, entre les mains de ces petits hobereaux, aussi rapaces que hautains, aussi incapables qu'ignorants, fut en proie, pendant lout ce pontificat, à des
' Rciation de r.'iiuha.vsailour vénitien Corraro. » Vitn di Alessandro Vll^ dn Pal/nvicihi, ntuw 1666. Ranke. t. III. p. 227, 228.
2 Corraro.
AFFAllE DB LA GARDE CORSE BT DU DUC DE CRÉQUl. 81
abus presque aussi révoltants que ceux du règne de la trop célèbre Olimpia.
Alexandre lui-même était bien différent du modeste cardinal des anciens jours. Écoutons un témoin oculaire, très-véridique, qui passa plusieurs années à Rome, l'ambassadeur vénitien Corraro. On croirait lire le portrait d'un prince asiatique : f Le pape est d'une stature plutôt basse que médiodre, de poil noir, qui n'a commencé à blanchir qu'à cette heure, et, ce qui est un indice de débilité de la chaleur naturelle, il a le teint blanc tirant sur le plombé... Il aime une extraordinaire propreté en toutes choses, mais particulièrement en son manger et en ses habits ; c'est pourquoi toute l'industrie de ceux qui couvrent sa table et qui lui apprêtent à manger s'applique à faire en sorte qu'il n'y manque rien de ce qui se peut imaginer, parce que le moindre défaut qui se trouverait en la substance même des viandes, ou en leur apprêt, serait capable de le fâcher. Mais, pour ce qui est des habits, il est aussi curieux de beau linge que s'il était encore en la fleur de son âge ; et il ne lui suffit pa» d'être vêtu d'un drap fort exquis, il veut de plus que ses habits soient enrichis de tous les ajustements qui leur peuvent donner plus d'éclat «t de lustre. On sait que, quand il va à la campagne, il en prend qui sont garnis de petits boulons de diamants et d*autres ornements précieux et magnifiques.
« Il a la même délicatesse pour les lieux où il demeure, car il se plaît merveilleusement dans de I^Ucs maisons, qui aient de grandes croisées pur
8â .* LE GABMnAfi DK RETZ. '^
OÙ Id jour vienne de tous côtés et où il n'y ait rien à désirer ni en la structure ni aux enrichissements. Dans la maison où il se retire au printemps (à Castel Gandolfo), il ne s'est pas contenté de ce qu'avait fait Urbain, mais il y a ajouté de nouveaux quartiers... afin qu'elle parût avoir une magnificence royale. Il a accru le palais du Quirinal de beaux et longs appartements, ayant aussi peu d'égards aux grandes dépenses pour la construction de ces édifices, que s'il avait des mines d'or. »
Bientôt, au milieu de ces délices, le cercueil qu'il avait faitplacer dans sa chambre offusqua sa vue, et, d'après le récit de l^ionne, il le fit disparaître. (( Mais le plaisir du pape, poursuit Corraro, ne s'arrête pas à l'agrandissement et à l'embellissement des palais pontificaux, il fait aussi paraître la même passion pour toute la ville. Ainsi la pensée lui étant venue de l'embellir à la manière des empereurs Auguste, Yespasien, Domitien et les autres, il a donné tout pouvoir au magistrat, qui a le soin des rues, de faire abattre des maisons et des palais, s'il juge que la police et l'ornement de la ville le requièrent. En effet, on voit tous les jours que, pour élargir de grandes places et pour ouvrir de nouvelles rues, ou démolit des édifices et Ton impose une taxe sur les maisons voisines, que l'on oblige les propriétaires de payer à ceux dont les maisons ont été abattues^ à proportion de ce qu'elles valaient. C'est pour cela qu'on entend partout de grandes plaintes dans la ville, à cause des grandes sommes qu'on fait payer, sans qu'il en revienne de bénéfice ni aucune
An'AUb lie LA UAHUL CORSE SI DU Dl^C Ul> LUIÏQLI. KJ
conmodil^. elr., clc. '. n De tous les papes, il n'<;ii BSlpafiua qui ail laissé dans Rome autant d'édïGces qii'.'Uexandre VII. Ajoutons qn'il était quelque peu poêle, que dans sa jeunesse il avait fait imprimer des poésies mêlées. BOUS ce litre: Musss jitvettiits, el qu'il abandonnait volontiers le soin du ^uvcrnement à ses parents et à la con^régatioa d'Ëlal pour se livrer tout entier à son goût pour la littérature. Rien ne te rendait plus heureux et plus fter que d'ôlrc pris pour ju^e par les beaux esprits ià' Itome et de voir adopter ses corrections et ses MDteoces. << n ne jjossédait plus de la papauté que Le nom d» pape, dit Giacomo Quirini, qui passa plus de IniU ans à sa cour. On ne rencoutraît plus chez tni ftocunc trace des qualités qui l'avaient fait dislinguer comme cardinal, de celte vivacité d'esprit, de w talent do discorner, de cette résolution dans \ti rafi difliciles, de cette facilité à s'exprimer; il éloif^oa tout souci des alfaires, ne songeant qu'à vivre dans un repos absolu. » Le principal motif de rvMe. vie retirée était, vers les dernières années de «on potiUGcat. lu cruelle maladie dont il était atit^inttit dont il mourut, après plusieurs opérations ilouloureuses, la maladie de la pierre.
(■ourrompléter cette galerie de portraits des prinl'ipaux [>ersonna(;esqui bientôt vont entrer en scène, ■liwos un mot du gouverneur de Rome, du cardinal lojii'riale, dont le nom acquit alors une si triste celélinté; du cardinal Rospigliosî, secrétaire d'Ltat, el
' tflalim df l« cuur a* Hume, faiio en IMl au couseil du ?ret*^fmSrniH!, |i»r Aiiftelo Corroro, ftmliaisBiicur ris la ^réni&- ■m lUpaliliquti de VenÎR» auprès du pape Alexandre MI.
du cardinal PaUavicini , directeur de conscience et conseiller du pape.
Impériale était Génois, et, comme les politiques de son pays, il avait le génie du gouvernement, avec le défaut qui leur était propre : il mettait trop de précipitation pour arriver au but. Peu scrupuleux sur les moyens, comme tous les grands ambitieux, il avait une haine mortelle pour Tétranger et une passion ardente pour la liberté de Tltalie *.
Jules Rospigliosi, qui plus tard devint pape sous le nom de Cilément IX, était alors secrétaire d^État d* Alexandre YII. C'était un homme d'une grande capacité, d'une infatigable application au travail, d'une modestie rare, sans ambition et uniquement absorbé par les devoirs de sa charge. II s'était montré fort hostile au cardinal de Retz, avait promis secrètement au gouvernement français que, s'il devenait pape, il le forcerait à donner sa démission d'archevêque ; cette promesse lui valut d'abord une pension secrète et plus tard la tiare '.
Corraro a laissé du cardinal PaUavicini un portrait plein d'une finesse assaisonnée de traits piquants : <( C'est un homme, dit-il, qui a des intentions bonnes et qui sait beaucoup; mais il pèche où pèchent d'ordinaire ceux qui se sont dévoués à la vie solitaire et qui font profession d'une vie différente de celle du siècle, c'est qu'ils sont étrangement obstinés en leurs opinions. J'ai communiqué avec lui en plusieurs occasions, même quand il
' Hclaiion de Corraro.
* Corraro, dans sa Helation, tait le plus grand éloge de ce car dinal.
AFFAIIV: DE L\ GARDR CORSK ET DU DUC DE CRKOUI. * 85
était jésuite... Il a toujours en main mille défaites pour se dispenser de rendre de bons offices à qui que ce soit. Depuis qu'il a été fait cardinal et qu'il y turait apparence d'espérer de lui quelque chose da- Tantage, je Tai vu se tenir sur ses gardes plus que jamais, prenant prétexte sur des défenses qu'il disait que le pape lui avait faites de ne se mêler d'aucune affaire qui ne lui agréât... Le pape lui défère assez en matière de théologie et de conscience, et confère encore avec lui de celles de TËtat, mais plutôt pour savoir que pour suivre son avis, parce que, le plus souvent, il prend les choses à la rigueur des lois ecclésiastiques*. » Ajoutons que, sous la pourpre, Pallavicini continua de vivre avec la mAme régularité que dans le cloître, en partageant son temps entre ses devoirs et Tétude. Il est l'auteur d*une Histoire du concile de Trente, assez estimée, et d'une Vie du pape Alexandre F//, que nous avons citée plus d'une fois.
Telle était la situation de la cour de Rome^ au moment où Louis XIV envoya pour l'y représenter le duc de Créquî, prince de Poix, un de ses lieutenants généraux. C'était à coup sur une grande imprudence que de faire choix, pour une telle ambassade et pour pacifier les différends existant depuis t^tnt d'années entre les deux cours, d'un homme de Koerre, rude, hautain et sans souplesse, bien qu'il fût doué de pénétration et d'une assez grande jus- ^»e d esprit. Entre un homme de cette trempe et les parents du pape, devenus princes du jour au len-
' ^ktiun de Cormro.
demain par un tour de roue de la fortune, et ayant toute la morgue des parvenus, un choc était inévitable.
Rien pourtant, dans la première audience, ne pouvait faire présager le drame terrible qui allait bientôt effrayer Rome et TEurope et qni faillit provoquer une invasion armée de la France dans les États de TËglise. Le pape, fort désireux en ce moment de renouer des relations avec Louis XIY, qui lui avait donné pleine satisfaction pour sa bulle contre le jansénisme, parla de ce prince avec une affectueuse bienveillance. Il protesta qu'il avait essayé de lui en donner des preuves éclatantes, dès son avènement, lorsque, par exemple, il déclara au cardinal de Retz qu'il cesserait de le voir, s'il ne se résolvait à obéir au roi en donnant sa démission d'archevAque de Paris. Comme le procès criminel intenté autrefois par Louis XIY au cardinal avait amené la rupture entre la cour de France et celle de Rome, par suite du refus du pape de nommer des commissaires français pour le juger, Alexandre Vil s'étendit fort sur cette affaire et s'attacha à justiRer sa conduite.
Il affirma au duc de Créqui que Ton trouverait dans les papiers du cardinal Mazarin des brefs de lui et des dépèches du cardinal Bicchi, menaçant le cardinal de Relz^ s'il ne se conformait aux volontés du roi, de le remptacer à Tarchevèché de Paris par un prélat nommé par Louis XIV. Il ajouta que tQutes ses bonnes intentions n'avaient jamais pu se faire jour jusqu'au roi ou n'avaient pas été agréées, parce que le cardinal Mazarin n'avait jamais voulu
AFFAnE DE LA GARDE CORSE ET DU DUC DE CRÊQUI. 87
qu'un autre que lui « f!t rajustement du cardinal de
Retz ' ».
A peine le duc de Créqui eut-il fait son entrée solennelle à Rome (11 juin 1662), qu'il s'éleva une querelle de préséance entre lui et les parents du pape sur la question d'une première visite. L'ambassadeur ayant reçu l'ordre de sa cour de ne pas prendre les devants, le pape fut très-sensible à l'affront fait, suivant lui, à ses parents, et il écrivit en France à son nonce Piccolomini, pour qu'il appuyât leurs prétentions*.
Depuis un temps immémorial il existait, en faveur des ambassadeurs de France à Rome, des franchises qui ne permettaient pas aux sbires et aux troupes du pape de passer en armes sur le territoire eavironnant le palais de l'ambassade et même à la justice romaine d'y faire aucune recherche, ni aucune exécution. Le frère du pape, don Mario, général des armes de l'btat ecclésiastique, froissé de n avoir pas reçu la visite de l'ambassadeur, afin de rendre insulte pour insulte, fit passer une chaîne de galériens à la vue du palais Famèse et envoya des sbires pour faire une perquisition d'armes dans le
' Archire» da ministère de» affaires étrangères. Rome, Corres- P<mdmee de Lionne, t. III. Le duc de Créqui au roi, Rome, 27 juin 1662.
' l'ae fois pour toutes, nous avertissons le lecteur que nous &^ons (ait usage assez fréquenunent, en dehors des nombreux do- C'^iOMnU des archives des affaires étrangères, de V Histoire des déliés de la cour de France avec la cour de Rome au sujet de raffut des Corses^ par l'abbé Régnier-Desmarais. L'abbé, au moment *>ù écUtâ l'aflaire, était l'un des seerétaires du duc de Créqui. Son '^il, extrêmement diffus, est écrit d'après les pièces officielle».
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voisinage. L'ambassadeur se plaignit avec hauteur de cette violation de ses privilèges et menaça d'y répondre par quelque éclat*. Diverses rixes ayant eu lieu entre les sbires et quelques Français, le duc de Créquî, pour éviter que ces derniers fussent poursuivis, les fit sauver secrètement de Rome. Chaque jour survenaient de nouvelles querelles entie les valets de l'ambassade et les soldats corses, dont le quartier se trouvait à proximité du palais Famèse. Les Corses ayant eu plusieurs fois le dessous, don Mario et le cardinal Impériale, gouverneur de Rome, leur donnèrent des ordres précis, ainsi qu'aux sbires, de faire usage de leurs armes à la première insulte. A quelques jours de là, le SO août, sur le pont Sixte, éclata une nouvelle dispute entre un Français, domestique de Christine, reine de Suède, et un soldat de la garde corse. Déjà ils s'étaient jetés l'un sur l'autre Tépée à la main, lorsque d'autres soldats corses chargèrent le Français et le poursuivirent jusqu'aux écuries de l'ambassade. Les palefreniers du duc, sortis à ce bruit, les repoussèrent, mais un plus grand nombre de Corses étant accourus, les gens de l'ambassadeur furent refoulés dans le palais.
Le duc de Créqui y rentrait en ce moment ; fort surpris de ce désordre, il envoya deux ou trois de ses gentilshommes pour faire retirer les Corses, mais ils furent reçus par sept à huit coups de mousquets, dont l'un tua un Italien. Aussitôt, comme à
* Le duc de ( -réqui au roi. Rome, 4 juillet 1662. Réponse du roi au duc. Con*exjKmiiancf de Lionne^ t. III,
MIKK HK U CARnE CORSE ET KC DUi: l)K l'.MKyl-f. K^
UB signal donné, toutes les avenues du palais furcnl nisies par les Corses, qui, tambour balUint, y dispos^^nl sept à huit corps de s'H'de. L'ambassadeur s'MkoI avance mit un balcon pour voir ce qui se passait, plusieurs coups de feu furent tirés sur tut, nuis sans l'atteindre, et, pendant plus d'une heure, les Co^M^s ne cessèreut de faire feu sur les fenf 1res do palais el sur la place, où Us tuèrent trois per-
KODDCS'.
Bientôt toute la soldatesque do Rome fut sur pied Pt chaires indistinctement tous les Français qu'elle narnolra dans les rues. Les sbires prirent les armes, vinrent se poster à côté des Corses aux avenues du ]>alais Farniiso, massacrèrent un valet de l'ambassadeur sur la place Navone et blessèrent le capî- Laiue de ses gardes*.
Pendant que le palais était investi de toutes parts. r&mbasMdrîee ' revenait de l'église avec une nombreuse suite (lu carrosses. Les Corses laissèrent paswr le premier où se trouvaient les écuyers, mais ils w jetèreut sur le second où était la duchesse pour l'emp^rher de passer. Le cocher fouetta ses che- «uï el reprit sa marche; alors les Corses, ayant mi» un genou en terre, firent une décharge sur le cuTOise, tuèrent un page k la portière et blessèrent UQ laquais. Plus morte que vive, l'ambassadrice fut itUigôe de rebrousser chemin, et, fort inquiète du
» Ci^qni an roi. Rome. 31 noùt iS6î. Archivas ;, V de II Corrttjumdanix dr Lionne.
sort de Tambassadeur qu'elle savait assiégé, elle alla chercher un refuge dans le palais du cardinal d'Esté, protecteur des affaires ecclésiastiques de France'.
Le cardinal, n'écoutant que son courage et son devoir, se fit porter dans une chaise découverte à la tète du carrosse de la duchesse, et, suivi de tous ses gens et de ceux de l'ambassadeur, qui les avait envoyés au-devant d'elle, il la reconduisit au palais Famëse au milieu de cette escorte de trois cents hommes en armes et à la lueur de cent flambeaux.
Pendant trois heures, l'ambassadeur prisonnier adressa vainement des plaintes énergiques à don Mario, le ministre des armes, pour qu'il fit cesser ces violences. Celui-ci, sous prétexte qu'il était occupé ailleurs à réprimer le désordre, s'abstint de se rendre à l'ambassade et laissa le duc exposé sans secours à tous les dangers et à tous les outrages*. Il ne fit pas le moindre effort, non plus que le car* dinal Impériale, gouverneur de Rome, pour arrêter la furie des Corses. Ils espéraient en être quittes pour quelques excuses, en rejetant l'énormité do l'attentat sur cette soldatesque à moitié sauvage.
A peine le tumulte fut-il apaisé que le cardinal d^Aragon, chargé des affaires d'Espagne à Rome, les autres ambassadeurs et ministres étrangers, les cardinaux de la faction française et plusieurs seigneurs romains accoururent au palais Farnèsc pour féliciter l'ambassadeur d'avoir échappé à cet horrible
* Le duc (le C'ré<jui au roi. Rome, 21 août IG62. Archives des affaires éirangères, t. V de la Cori^.y)ondance de Lionne,
* I^ <luc de Oréqui au roi, de Rome, 2\ août 1662.