Mémoires de Retz, iome I, page
les qualités essentielles pour remplir dignement de si hautes fonctions, et que sa nomination pourrait avoir des suites funestes. Un passage d'un écrit de Fénelon ferait supposer que ce fait se rapporte réellement à l'abbé de Retz : « Si les avis de Vincent de Paul eussent toujours été suivis, dit Fénelon, certains hommes, qui ont depuis excité de grands troubles, ne seraient pas arrivés à l'épiscopat. »
Quelle que fût l'importance du don royal qu'il venait de recevoir, combien Retz ne dut-il pas regretter que son père n'eût pas répondu à l'appel d'Anne d'Autriche ! D'un mot Emmanuel de Gondi pouvait changer la destinée de son fils et le cours des événements. Sur son refus, Anne d'Autriche mit à la tète du cabinet le cardinal Mazarin, qui était l'homme le plus capable en réalité de porter le poids du pouvoir au milieu des difficultés accumulées au dedans et au dehors, et tout prit une face nouvelle. C'était le 18 mai 1643. Le lendemain même de ce jour mémorable, le duc d'Enghien gagnait, à vingt-deux ans, cette bataille de Rocroy, célébrée par Bossuet en termes magnifiques, qui plaça la France au premier rang parmi les nations de l'Europe accoutumées, jusque-là, à reconnaître la prépondérance de l'Espagne. Le second ministère de celui à qui était réservée la gloire d'enseigner à Louis XIV le grand
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art de régner, ne pouvait être inauguré sous de plus brillants auspices.
Mazarin, que nous nous garderons bien de juger et de dépeindre d'après la caricature qu'en a faite Retz, était italien d'origine comme le maréchal d'Ancre. 11 avait d'abord embrassé la carrière des armes ; puis il avait quitté la cape et l'épée pour la soutane, sans être toutefois ordonné prêtre, et le crédit dont il jouissait à la cour de Rome, grâce aux talents diplomatiques qu'il avait montrés dans diverses négociations, l'avait fait nommer successivement vice-légat d'Avignon et nonce à Paris. Richelieu, qui se connaissait en hommes, avait été frappé en plusieurs circonstances de la supériorité de son esprit, et il n'avait rien négligé pour se l'attacher d'une manière irrévocable. C'est à lui que Mazarin était redevable du chapeau de cardinal. Nous avons vu qu'après l'avoir associé à sa politique, il lui avait légué, en mourant, le soin de la continuer, et que Louis XIII avait fidèlement exécuté le testament de son ministre.
Mazarin joignait à beaucoup d'habileté et de souplesse, à beaucoup d'affabilité et de douceur, beaucoup de décision et de fermeté, majs de cette fermeté consistant moins dans le courage qui se raidit contre les obstacles que dans la ténacité qui plie, quand il le faut, pour se redresser, quand
le moment est favorable. Si son génie n'avait pas autant d'étendue et d'élévation que celui de Richelieu l, il avait non moins de pénétration et de sagacité. Malheureusement sa finesse dégénérait souvent en astuce, et il manquait de cette délicatesse du sens moral qui est l'apanage des âmes d'élite, et sans laquelle les plus hautes intelligences sont sujettes à de bien fatales erreurs 2.
Si, d'une part, il avait l'intention très-arrêtée de ne pas s'écarter des idées de son illustre maître, de poursuivre sans hésitation et sans faiblesse le but que ce grand homme se proposait d'atteindre, il était, de l'autre, bien décidé à pratiquer son système avec moins de sévérité et plus d'adresse. Naturellement enclin à recourir aux artifices et aux intrigues, il tendait à substituer comme moyen de gouvernement la corruption à la terreur 3.
4. Le président Hénault a dit avec beaucoup de justesse : « Il y avait dans le cardinal de Richelieu quelque chose de plus grand, de plus vaste et de moins concerté, et, dans le cardinal Mazarin, plus de mesure et moins d'écarts. »
2. On peut aussi reprocher à Mazarin de n'avoir pas assez connu les lois, les mœurs, les instincts du pays qu'il était appelé à gouverner. « L'opposition constante qui existait entre son propre génie et le génie national, fait remarquer M. de Carné, devint la difficulté permanente de sa carrière, l'origine d'une impopularité qui ne devait s'effacer devant aucun service. »
3. Orner Talon dit dans ses Mémoires que « Mazarin était fort intelligent et aigu (acutus) dans les affaires, et qu'il tâchait de faire par douceur et par artifice ce que d'autres feraient par violence. »
Dans les premiers temps de la régence, il évita soigneusement tout ce qui pouvait éveiller autour de lui J'envie et la haine : « On voyait, dit Retz \ sur les degrés du trône d'où Richelieu avait foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux, bénin, qui était au désespoir que sa dignité ne lui permît pas de s'humilier autant qu'il l'eût souhaité devant tout le monde, qui marchait dans les rues avec deux petits laquais seulement derrière son carrosse. »
Mais tous les ménagements dont il usait envers les amis d'Anne d'Autriche, envers les anciens compagnons de ses disgrâces, ne réussirent pas à lui faire pardonner d'avoir recueilli l'héritage de Richelieu. Il était en butte aux attaques incessantes de tous les mécontents du règne de Louis XIII, de tous ceux que Richelieu avait persécutés, dépouillés ou abaissés. Il avait contre lui les grands seigneurs qui rêvaient le rétablissement de l'indépendance féodale et l'asservissement de la royauté, ou que blessait la domination d'un étranger dont l'étonnante fortune leur rappelait le mari de la Galigai, le favori de Marie de Médicis, alors surtout que d'éclatants services n'étaient pas encore venus la justifier. L' avènement inattendu, sous la régence d'Anne d'Au-
i. Mémoires, tome I, page 94;
triche, de l'héritier du terrible cardinal qui avait fait subir à Pépouse délaissée de Louis XIII tant d'humiliations et tant d'outrages, les avait profondément irrités, et il s'était formé un parti redoutable qui travaillait à le perdre dans l'esprit de la reine. On avait nommé ce parti, que dirigeaient les maisons de Vendôme et de Lorraine, le parti des Importants, parce que ses membres les plus ardents affectaient de se donner de grands airs, déclamant sans cesse contre la tyrannie comme de vrais Brutus, débitant avec emphase des maximes d'Etat, ayant constamment à la bouche les mots de générosité et de dévouement, et se posant en libérateurs et en régénérateurs de la France, lorsqu'au fond ils n'étaient guidés que par des vues personnelles. Retz a dit plaisamment de l'un d'eux « qu'il avait la mine de Gaton sans en avoir le jeu !, » et de quelques autres « qu'ils étaient quatre ou cinq mélancoliques ayant la mine de penser creux \ »
Pour résister à cette ligue formidable dont les trames nombreuses, les manœuvres souterraines ne lui laissaient pas un moment de repos, Mazarin avait recherché et obtenu l'appui du duc d'Orléans, et du prince de Condé, père du vainqueur de Rocroy; mais il avait surtout trouvé sa force dans