‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 11 sur 70 · Mémoires, tome I, page 88. — 2. Ici., page · texte numérisé non relu

Mémoires, tome I, page 88. — 2. Ici., page

le cœur même d'Anne d'Autriche. Conservé d'abord par politique et en quelque sorte par nécessité, à cause de sa capacité éprouvée, il s'était peu à peu insinué dans les bonnes grâces de sa souveraine, et la princesse Palatine va jusqu'à prétendre qu'il y eut entre eux un mariage secret K Les Importants avaient des auxiliaires dans le parti des Saints, qui n'étaient pas moins hostiles à Mazarin. Une femme d'un caractère noble et généreux, d'une piété et d'une pureté angéliques au sein d'une cour corrompue dont elle était le plus bel ornement, Mlle de Hautefort que Louis XIII avait aimée d'un amour platonique et qui, à l'exemple de Mlle de Lafayette, ne se servit de son ascendant sur ce prince que pour le rapprocher d'Anne d'Autriche, avait essayé par tous les moyens de la prémunir contre les séductions de ce courtisan consommé, au risque de s'aliéner l'affection de sa royale amie. Mais tous les efforts réunis des ennemis de Mazarin avaient rencontré un obstacle invincible dans le penchant qui entraînait chaque jour davantage le cœur un peu romanesque de la sensible Espagnole vers celui qu'elle voyait à ses pieds, mêlant aux respectueux hommages qu'il prodiguait à la reine, quelque chose de plus doux

1 . Il ne faut pas oublier que Mazarin n'était pas prêtre. Il y avait alors des cardinaux qui n'étaient pas engagés dans les ordres.

et de plus tendre à l'adresse de la femme. Mazarin était d'ailleurs admirablement aidé par les événements dont l'heureuse issue, répondant partout à ses prévisions, augmentait la confiance qu'il avait inspirée à Anne d'Autriche, en ajoutant à la gloire et à la puissance de la France. Le flot de la grandeur française, élevé déjà si haut par Richelieu, montait toujours, et la faveur de l'habile homme d'État qui avait largement contribué à jeter tant d'éclat sur le commencement du nouveau règne, montait avec lui.

Désespérant de parvenir à le renverser, les plus impatients parmi les Importants conçurent alors le projet de se défaire de lui par un assassinat. Le duc de Beaufort, l'un des hommes les plus extravagants et les plus présomptueux de son temps, mais l'un des plus braves et des plus résolus, était le chef de la conspiration , et Mme de Chevreuse en était l'âme. Elle avait pour complice la fameuse duchesse de Montbazon, qui poussa le cynisme de l'impudeur jusqu'à scandaliser Retz lui-même, et qui, par une sorte de dérision amère, s'était longtemps appelée Mlle de Fertu1. Cette femme éhontée ne cessait d'exciter le petit- fils de Henri IV, enchaîné publiquement à son char, à se souiller d'un crime pour venger l'affront qu'elle

\ . Mme de Montbazon était fille de la comtesse de Vertu.

avait reçu à la suite de sa querelle avec Mme de Longueville, la sœur du duc d'Enghien. Dans cette société aristocratique que distinguait pardessus tout son énergie soit pour le mal soit pour le bien, il ne se tramait pas un complot où Ton ne vît tremper quelques grandes dames. Elles en tenaient souvent tous les fils , et il arrivait plus d'une fois que leurs adorateurs s'engageaient avec elles dans ces périlleuses entreprises, sans autre mobile que le désir de leur plaire.

Les conjurés avaient parfaitement concerté toutes leurs mesures. Tout semblait devoir assurer le succès du plan qu'ils avaient formé; maisMazarin, prévenu à temps par ses affidés, déjoua leurs desseins avec une vigueur digne de Richelieu. Anne d'Autriche n'hésita pas à lui permettre de sévir contre ses anciens amis, dès qu'elle connut les dangers qu'avait courus une tête si chère. Le duc de Beaufort fut arrêté, le 2 septembre, au Louvre même, et conduit prisonnier à Vincennes où quelques jours auparavant il avait dîné avec la reine, et où elle lui avait donné de nouveaux témoignages de son amitié. La duchesse de Chevreuse, reléguée d'abord dans ses terres, reprit bientôt le chemin de l'exil. La plupart des autres conjurés eurent recours à la fuite. Quoique étranger à ce complot, le parti des saints dut expier à son tour l'opposition qu'il avait faite au cardinal.

L'évêque de Lisieux eut ordre de retourner dans son diocèse, et Mlle de Hautefort, cette fidèle amie d'Anne d'Autriche, ne tarda pas elle-même à être punie de son courageux dévouement; elle fut, elle aussi, bannie de la cour. Rien ne manqua au triomphe de Mazarin. Toutes les menées de ses adversaires n'avaient abouti en définitive qu'à le rendre maître absolu de l'esprit et du cœur de la régente et à éloigner tous ses rivaux. Chacun fléchit le genou devant le tout puissant ministre1.

Retz, qui s'est plu à nier l'existence de la conspiration, malgré les preuves incontestables qui l'établissent, nous montre d'une façon fort piquante les suites de cette victoire où, selon lui, le rusé cardinal n'eut rien à vaincre, parce qu'il n'eut rien à combattre; on ne saurait mieux faire ressortir l'habileté de Mazarin :

« Le cardinal parut encore plus modéré que

jamais le lendemain de l'action Il fit si bien

qu'il se trouva sur la tête de tout le monde dans le temps que tout le monde croyait l'avoir à ses côtés. Les princes et les grands du royaume, qui, pour leurs propres intérêts, devaient être encore

d. « Le cardinal Mazarin est le grand des grands et a près de la reine plus de crédit que pas un. Tout tremble ou plie sous sa grandeur cardinalesque. » (Guy-Patin, tome I, page 329.)

plus clairvoyants que le vulgaire, furent les plus aveugles. Monsieur1 se crut au-dessus de l'exemple; M. le Prince2, attaché à la cour par son avarice, voulut s'y croire; M. le Duc3 était d'un âge à s'endormir aisément à l'ombre des lauriers; M. de Longueville ouvrit les yeux, mais ce ne fut que pour les refermer; M. de Vendôme était trop heureux de n'avoir été que chassé; M. de Nemours n'était qu'un enfant; M. de Guise, revenu tout nouvellement de Bruxelles, était gouverné par Mlle de Pons , et croyait gouverner la cour. M. de Bouillon croyait de jour en jour qu'on lui rendrait Sedan ; M. de Turenne était plus que satisfait de commander les armées d'Allemagne; M. d'Espernon était ravi d'être rentré dans son gouvernement et dans sa charge; M. de Schomberg avait toute sa vie été inséparable de ce qui était bien à la cour; M. de Gramont en était esclave, et MM. de Vitry et de Bassompierre se croyaient, au pied de la lettre, en faveur, parce qu'ils n'étaient plus ni prisonniers ni exilés. Le parlement, délivré de Richelieu, qui l'avait tenu fort bas, s'imaginait que le siècle d'or serait celui d'un ministre qui lui disait tous les jours que la reine ne voulait se conduire que par ses con-

1. Le duc d'Orléans. — 2. Le prince de Condé. 3. Le duc d'Enghien.

seils.... Voilà comment tout le monde se trouva en un instant Mazarin1. »

Un illustre écrivain, que nous avons déjà cité, a dit dans un langage élevé : « La journée du 2 septembre est vraiment solennelle dans l'histoire de Mazarin, et nous pourrions ajouter dans celle de la France; car avec la ruine du parti des Importants , elle a vu le raffermissement de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu et de Louis XHP. »

Les Importants avaient compté sur le concours de Retz, qui avait naguère conspiré contre Richelieu avec quelques-uns d'entre eux ; mais il venait à peine d'être nommé à l'archevêché de Paris, et, retenu par la reconnaissance, il resta sagement à l'écart. Le cardinal Mazarin lui sut gré de sa conduite dans cette circonstance, et rien dans leurs premières relations ne sembla présager les luttes de l'avenir. Les Importants se retrouveront tous dans les rangs des Frondeurs, animés des mêmes sentiments qui avaient présidé à cette tentative avortée, et cette fois nous verrons Retz à leur tête. C'est là évidemment ce qui , joint au besoin qu'il éprouvait de noircir à tout prix Mazarin, devenu son irréconciliable ennemi, l'a déterminé à pré-

■1 . Mémoires, tome I, page 96.

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