‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 13 sur 70 · Surtout dans Mme de Chevreuse · texte numérisé non relu

Surtout dans Mme de Chevreuse

si terrible responsabilité, jettera-t-il un regard douloureux sur le passé, et déplorera-t-il amèrement les erreurs de sa jeunesse? Les larmes du repentir viendront-elles purifier son ârne ? Verrat-on se renouveler, pour ainsi dire, le prodige de la conversion du grand évêque d'Hippone? Hélas! Retz nous révèle lui-même ce qui se passa au fond de son cœur. Écoutez cette affligeante révélation :

« Je n'ignorais pas, dit-il, de quelle nécessité est la règle des mœurs pour un évêque; mais je sentais en même temps que je n'étais pas capable de m'y soumettre, et que tous les obstacles et de conscience et de gloire que j'opposerais à mes passions ne seraient que des digues mal assurées. Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est le plus sage devant le monde, parce qu'en le faisant ainsi, on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, et parce que l'on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contre-temps le péché dans la dévotion \ »

Une telle absence de foi chez un homme qui a

\ . Mémoires ) tome I, page 8G.

brigué l'insigne honneur d'être élevé à l'épiscopat, un tel mépris de ce qu'il y a de plus saint au monde, une telle préméditation dans la profanation du caractère le plus auguste, impressionnent péniblement tout cœur chrétien. C'est avec une véritable douleur, nous l'avouons, que nous avons lu ces lignes empreintes d'un froid scepticisme et d'une profonde immoralité. Comme pour reposer notre âme de cette émotion, comme pour la rafraîchir à une source vivifiante, nous avons ouvert le livre des Confessions de saint Augustin, et nous nous sommes arrêté à cette page incomparable où il a tracé le tableau de l'agitation décisive qui l'avait ramené à Dieu :

« Je frémissais dans mon âme, et je m'indignais de l'indignation la plus violente contre ma lenteur à fuir dans cette vie nouvelle où tout mon être me criait qu'il fallait entrer.... Je me jetai à terre sous un figuier, je ne sais pourquoi, et je donnai un libre cours à mes pleurs. Us jaillissaient à grands flots comme une offrande agréable pour toi, ô mon Dieu ! et je t'adressais mille prières pareilles à celle-ci : « O Seigneur, ne te souviens plus de mes « anciennes iniquités, et cesse d'être irrité contre « moi! » Car je sentais que ces iniquités me retenaient encore. Je laissais échapper ces mots dignes de pitié : « Quand? quel jour? demain? après-de- « main? Pourquoi pas encore? Pourquoi cette heure

« n'est-elle pas la fin de ma honte? » En me parlant ainsi à moi-même, je pleurais avec amertume dans la contrition de mon cœur. Voilà que j'entends sortir d'une maison une voix comme celle d'un enfant ou d'une jeune fille qui chantait et qui répétait en refrain ces mots ; « Prends et lis. » Alors je revins à grands pas au lieu où j'avais laissé le livre de l'Apôtre, lorsque je m'étais levé. Je le pris, je l'ouvris et je lus en silence le premier chapitre sur lequel tombèrent mes yeux : « Ne « vivez pas, y disait l'Apôtre, dans les festins, « dans l'ivresse, dans les plaisirs, dans la jalousie « et la dispute, mais revêtez-vous de Jésus-Christ, « et apprenez à dompter vos sens. » Je ne voulus pas en lire davantage ; j'avais compris que ce n'était point nécessaire. Aussitôt, en effet, que j'eus achevé cette pensée, comme si une lumière de sécurité se fût rénandue dans mon cœur, les ténèbres du doute disparurent, et à partir de ce jour, je fus en possession de ce Dieu, que j'avais poursuivi, qui me poursuivait lui-même depuis si longtemps , et qui , enfin , s'était emparé de moi1. »

Qu'il v a loin de cette élévation morale à l'indigne langage de Retz ! Que ces accents à la fois touchants et sublimes contrastent avec la sécheresse de

Page 1