‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 16 sur 70 · Mémoires, tome I, page · texte numérisé non relu

Mémoires, tome I, page

capitale une morale qu'il foule aux pieds et dont chaque précepte renferme sa propre condamnation, c'est uniquement pour frapper les esprits au sein d'une cité qui n'était guère accoutumée à entendre la parole de ses archevêques; c'est uniquement pour mettre en pratique cette maxime qui lui appartient : « Le grand secret de ceux qui entrent dans les emplois est de saisir d'abord l'imagination des hommes par une action que quelque circonstance leur rende particulière *. » Ses actes les plus louables en apparence ne lui sont réellement dictés que par le désir ardent qu'il éprouve d'appeler sur lui l'attention , d'accroître son influence, et de l'asseoir sur les bases les plus solides. On pourrait croire que ses ennemis les ont présentés sous un faux jour et que ses intentions ont été calomniées, si son cœur n'était mis à nu dans ses Mémoires, et s'il ne nous initiait à sa tactique, en homme pour qui l'habileté est tout et la moralité n'est rien.

Retz ne perd pas un seul instant de vue le but qu'il veut atteindre, et il y marche avec un esprit de suite qui met tout à profit pour arriver à ses fins. Il exploite jusqu'à la jalousie que son oncle a manifestée contre lui, pour se faire aux yeux de son clergé un mérite du bien même qu'il ne fait pas.

i . Mémoires, tome I, page 85.

Il cherche à éblouir le vulgaire par son faste, par sa magnificence , par ses libéralités, et en même temps il accueille tous ceux qui l'approchent, avec une bienveillance qui lui gagne tous les cœurs. Il ne craint pas « de descendre jusqu'aux petits, » parce que, selon lui, « c'est le plus sûr moyen pour s'égaler aux grands1; » et dans une question de préséance, fort non-seulement de son droit, mais encore de 1 appui de l'opinion publique qu'il a déjà su se concilier, il tient tête au duc de Guise, et il l'emporte sur ce fier représentant de la maison de Lorraine, Ses manœuvres et ses tendances n'échappent pas à l'œil perçant de Mazarin, et la défiance commence à se glisser dans l'âme du cardinal. De celte défiance naît peu à peu une hostilité sourde dont Retz ne tarde pas à apercevoir les premiers symptômes. Bien lot de graves différends feront éclater le secret éloignement qu'ont déjà l'un pour l'autre ces futurs rivaux, et la situation se dessinera chaque jour de plus en plus.

L'année 1 645 avait été marquée par la réunion d'une de ces grandes assemblées du clergé où des députés de toutes les provinces ecclésiastiques de la France, discutaient et réglaient librement tout ce qui touchait aux intérêts de cet ordre puissant

\ . Mémoires, tome I, page 87.

et vénéré. Ces états généraux de l'Eglise gallicane, composés des prélats les plus éminents et des prêtres les plus distingués, étaient tout à la fois une cour des comptes à l'égard des agents financiers du clergé, une sorte de cour d'appel pour ceux de ses membres qui avaient à se plaindre de quelque abus de pouvoir, et comme un concile national pour les affaires religieuses du royaume, embrassant ainsi dans leurs attributions le spirituel et le temporel. Us dépouillaient les cahiers où chaque province consignait ses réclamations et ses vœux, et en faisaient l'objet d'un examen sérieux qui les amenait souvent à traiter les plus hautes questions. Ils adressaient de respectueuses remontrances au roi, quand un acte de l'autorité civile, un arrêt de l'autorité judiciaire portaient atteinte aux droits et aux privilèges qu'ils avaient mission de sauvegarder et de défendre. Ils votaient enfin comme don volontaire les subsides que le gouvernement leur demandait, aucun impôt ne pouvant être prélevé sur les revenus du clergé sans son consentement formel, et ils en opéraient la répartition entre toutes les provinces. Rien n'est plus curieux à étudier que les procès-verbaux de leurs séances; plus d'un corps électif y puiserait certainement d'utiles leçons.

En 1641, dams l'assemblée de Mantes, le cardinal de Richelieu avait rencontré quelque résis-

tance. Comme ce ministre impérieux et absolu n'était pas d'humeur à souffrir la moindre opposition à ses volontés, comme il fallait que le clergé aussi bien que la noblesse courbât la tète sous le joug de son despotisme, les évêques qui avaient osé lui résister, avaient été brutalement expulsés de la ville de Mantes. L'assemblée de 1645 voulut protester contre ces indignes violences, et honorer le courage et la fermeté de ces évêques, victimes de la tyrannie du cardinal, en les appelant elle-même à siéger dans son sein. Retz qui faisait partie de cette assemblée, fut un de ceux qui appuyèrent le plus vivement la proposition. Anne d Autriche appréhendait les conséquences de cet acte d'indépendance de la part du clergé; elle voyait un dangereux précédent dans cette protestation contre la politique du dernier règne. Mandé à la cour, Retz fut sommé avec beaucoup de hauteur par le cardinal Mazarin de rétracter en pleine assemblée un discours qui avait paru injurieux pour la mémoire de Louis XIII. Il refusa de se soumettre à une telle humiliation, et, grâce à l'intervention de quelques hommes sages et modérés qui firent comprendre au ministre que Retz avait derrière lui l'assemblée tout entière, Mazarin n'insista pas. Il entrait dans son système de ne pousser personne à bout, surtout quand un grand corps était lui-même intéressé dans la querelle.

L'affaire se termina par un arrangement conforme aux désirs de l'assemblée; mais il en résulta chez les deux antagonistes un surcroît de défiance et d'aigreur qui les divisa encore davantage.

Peu de temps après, au mariage de la reine de Pologne, de la belle Marie de Gonzague, sœur de la Palatine, qu'Anne d'Autriche aimait tendrement, et quelle traitait comme une fille de France, Retz s'opposa à ce qu'un évèque étranger, Févéque de Warmie, l'un des ambassadeurs envoyés par le roi de Pologne auprès de la princesse, fît lui-même la cérémonie à Notre-Dame, prétendant que1 « les archevêques de Paris n'avaient jamais cédé ces sortes de fonctions dans leur église qu'à des cardinaux de la maison royale. » Le chapitre de Notre-Dame jaloux des prérogatives de son archevêque, l'excitait à soutenir énergiquement ses droits. Retz eut à ce sujet de vives contestations avec Mazarin ; ils échangèrent les paroles les plus irritantes. Mazarin alla jusqu'à reprocher à Retz, en présence de nombreux assistants, de lui avoir parlé insolemment^ mot malheureux qu'il expliqua le lendemain en disant que, n'étant pas encore complètement familiarisé avec la langue française, il avait cru que ce mot avait la signification du mot italien insolite*. Retz, se tournant sans se dé-

\. Mémoires, tome I, page 105.

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