Mémoires, tome I, page
blir l'évêque de Léon sur son siège. C'était Retz qui avait été chargé de faire entendre solennellement au pied du trône l'expression du vœu unanime de l'assemblée dans la harangue adressée au roi, selon l'usage, avant la clôture de la session. Cette harangue qui a été conservée, est dune vigueur qui va jusqu'à l'audace; le style y est ferme comme la pensée, et sous le rapport littéraire, elle est bien au-dessus du niveau général de l'époque. En voici du reste quelques extraits qui permettront au lecteur d'en juger :
« Sire , je porte à Votre Majesté des paroles qu'elle doit respecter, puisque ce sont celles de Dieu qui, par la bouche de ses ministres, vous
parle pour son épouse Ambassadeur du Dieu
vivant, je viens devant vous avec cette liberté vraiment chrétienne que Jésus-Christ nous a acquise par son sang, qui, sans diminuer le respect, diminue la crainte, et qui fait qu'à ce moment où je me trouve saisi d'un étonnement profond en songeant que je parle à mon roi, je me relève par une secrète confiance, en considérant que je lui parle de la part de son maître.... Il y a dix ans que nous pleurons amèrement sur un de nos confrères qui a été séparé de son église avec des formes absolument contraires à la justice.
« Nous avons, en cette assemblée, animé nos larmes qui n'avaient été jusqu'ici que les faibleset
impuissantes marques de nos douleurs ; nous les avons animées d'une voix plus forte et plus puissante que la voix du sang de notre frère, puisque c'est celle de son honneur, ou plutôt puisque c'est celle de la dignité violée du plus saint et du plus élevé des caractères.
« Permettez-nous de vous représenter l'obligation que vous avez, et par les intérêts de votre couronne et par ceux de votre conscience, de protéger les droits du clergé de France qui sont les monuments les plus illustres et les plus glorieux de la piété et de la prudence de vos prédécesseurs... »
Et il part de là pour aborder les grandes questions relatives aux privilèges du clergé. Il condamne les appels comme d'abus qui, à ses yeux, portent atteinte à la juridiction ecclésiastique et à l'indépendance de l'Eglise. La cour avait manifesté la prétention d'imposer au clergé une redevance annuelle. Il repousse énergiquement cette prétention. Il soutient que le clergé ne saurait être soumis à participer aux charges publiques, que l'État ne peut rien exiger de lui, que tout tribut de sa part est un don purement gratuit, et que « sa seule volonté doit être la règle de ses présents. » Il soutient que ses immunités sont aussi anciennes que le christianisme, qu'elles ont été consacrées par toutes les lois civiles et cano-
niques, et que la violation de ces lois a été frappée d'analbème par les conciles. Il érige en principe, bien plus, en article de foi ce qui ne fut jamais qu'un effet de la pieuse tolérance de nos rois et ce qui fut bien souvent l'objet des protestations de la noblesse et du tiers état. Mazarin fut blessé de la bardiesse de ce discours ; il ne se méprit pas sur le sentiment qui avait inspiré l'orateur.
C'était encore Retz qui avait été chargé de veiller à l'exécution de la promesse de Mazarin, quand l'assemblée ne serait plus là pour y veiller elle-même; mais Mazarin n'avait fait cette promesse qu'avec l'intention d'en éluder l'accomplissement. Retz n'hésita pas à engager avec lui une lutte qui eût pu prendre des proportions inquiétantes pour le premier ministre, si le duc d'Engbien n'y eût mis fin en obtenant du cardinal qu'il se montrât fidèle à sa parole.
Mazarin eût dû s'attendre à cette lutte; car Retz avait terminé son discours au roi par une violente diatribe contre les ministres qui foulaient aux pieds les engagements contractés envers l'assemblée du clergé , dès qu'elle n'était plus réunie : i( Ils ont, avait-il dit, altéré, par un procédé qui est une espèce de sacrilège, le poids de la parole rovale. »
Ainsi, malgré de fréquentes intermittences de paix, malgré des rapprochements momentanés
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qui, plus apparents que réels, ne pouvaient tromper des regards pénétrants, les griefs s'accumulaient dans ces âmes qu'on eût dit prédestinées à se haïr, et le feu qui couvait sous la cendre, sans cesse entretenu et activé par quelque aliment nouveau, ne pouvait manquer tôt ou tard de faire explosion.
Quand l'inimitié de deux hommes a eu pour un pays d'aussi funestes résultats, quand, par les tempêtes qu'elle a soulevées, elle a pris le caractère d'un malheur public, rien de ce qui se rattache à l'origine de cette inimitié, rien de ce qui permet d'en suivre les progrès, ne saurait être indifférent. C'est sous l'impression de cette pensée que nous sommes entrés dans quelques détails sur les petites hostilités qui, entre Retz et Mazarin, précédèrent et préparèrent les grandes. En nous plaçant à ce point de vue, nous croyons qu'ils ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Du reste on était alors loin de prévoir les orages qui devaient conduire la France au bord d'un abîme; car pendant les premières années de la régence, Mazarin jouit d'une autorité incontestée, et c'est à peine si quelques émotions populaires excitées par des édits fiscaux, mais promptement apaisées, quelques velléités d'opposition qui se manifestèrent au sein du parlement à l'occasion de ces édits, mais qui furent bientôt comprimées,
firent ombre au brillant tableau qu'offraient les succès de nos armes et l'ascendant que nous exercions sur l'Europe. Ces tentatives de résistance ne méritent guère d'être mentionnées que parce qu'elles étaient le prélude de résistances plus sérieuses. Suivant le cardinal de Retz, « celui qui aurait dit en ce temps-là qu'il arriverait une perturbation dans l'État, eût passé pour un insensé, non pas seulement dans l'esprit du vulgaire, mais entre les d'Estrées et les Senneterre, c'est-à-dire entre les plus habiles1. » Tant le pouvoir de Mazarin semblait être affermi ! Hélas ! la scène ne tardera pas à changer. Avant que cette triste révolution s'opère, arrêtons-nous à considérer le spectacle que la France donna au monde à cette glorieuse époque de nos annales. Voyons à quel degré de splendeur elle était déjà parvenue dans le mouvement d'ascension que lui avait imprimé le continuateur de Richelieu, quand elle fut précipitée dans la guerre civile. Nous jugerons plus sûrement après et la Fronde et ses principaux per-
sonnages.
Depuis que le parti des Importants avait paru comme « étouffé sous les lauriers de Rocroy2, » Mazarin n'avait pas perdu un seul instant de vue le grand but de son immortel devancier, l'abaisse-