Anquetil
2. « Vers la fin des trois premières années de la Régence, dit Mme de Motteville, les gens de la cour étaient las de voir tant de bonheur. » — « Les Français se lassent facilement d'être toujours dans une même assiette, dit Orner Talon, et cette lassitude leur fait souhaiter choses nouvelles. » {Mémoires', tome II, page 479.) Le caractère national est loin d'avoir changé depuis cette époque. On connaît ce mot d'une de nos plus grandes célébrités, qui fut sitôt suivi de la révolution de Février : « La France s'ennuie. »
surtout sous sa forme la plus harmonieuse, semble couler à flots, était inauguré avec une grande magnificence, et l'on pouvait déjà pressentir le règne de Lulli et de Quinault. Dans les choses les plus frivoles, ce temps paraît monté au ton de la grandeur.
Le mouvement intellectuel qui s'était produit sous Richelieu et dont le Ciel et Cinna sont comme l'expression la plus haute, faisait aussi chaque jour de nouveaux progrès. Corneille s'élevait dans Polyeucte jusqu'aux plus beaux accents de la poésie chrétienne, et atteignait le dernier degré du pathétique en traçant l'émouvant tableau de la lui te de l'amour et du devoir qui finit par triompher dans toute sa beauté , dans toute sa pureté. 11 montrait, dans la Mort de Pompée, la noblesse et la dignité dans la douleur portées jusqu'au sublime. Il déployait dans Rodogune, son œuvre de prédilection , la sombre énergie de Shakespeare. En la dédiant au duc d'Enghien, il résumait ainsi en quelques lignes où le prosateur égale le poète , les résultats de la prise de Dunkerque. « Je vois d'un côté nos mers libres > nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, et de l'autre, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières captive. » Et prophétisant en quelque sorte la victoire de Lens : « Ce que je vois, disait-il, n'est rien encore auprès de ce que je prévois aussitôt que
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Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. » Descartes , déjà fameux par ses découvertes mathématiques, par son Discours sur la Méthode, par ses Méditations, publiait ses Principes de philosophie et sa Théorie du système de V univers, A l'âge de vingt-trois ans , Pascal , qui jusque-là ne s'était occupé que de géométrie et de physique, se tournait vers Dieu avec son ardeur accoutumée , et sa grande âme s'ouvrait aux idées religieuses d'où sortiront bientôt les Provinciales et les Pensées. Une conversion qui aura pour effet de nous enrichir de tels trésors, ne mérite-t-elle pas d'être citée comme un événement ? Deux peintres divins, le Poussin et Lesueur, puisant à la source de ce spiritualisme chrétien qui fut le génie inspirateur du dix-septième siècle, dotaient la France de chefs-d'œuvre que l'Italie , cette terre classique des beaux arts, eût pu lui envier.
Le goût des plaisirs de l'esprit se répandant de plus en plus, les réunions littéraires se mullipliaient. Le premier de ces cercles élégants et lettrés qui viendront se fondre, sous Louis XIV, pour former une société sans pareille où brilleront comme en faisceau toutes les gloires du pays, était l'hôtel de Rambouillet , ce sanctuaire de la politesse et de la grâce , cette grande école des sentiments généreux , des belles manières et du noble langage, qui fit de la conversation un art,
et qui imprima à notre langue le cachet de la distinction, quelque chose de semblable à l'ancien atticisme. Là régnait presque sans partage ce qu'on appelait alors le genre précieux dans la bonne acception du mot, heureux mélange de la galanterie espagnole et du bel esprit italien. Ce genre transporté dans un autre milieu dégénérera en afféterie, en pédantisme, en subtilités quintessenciées, et la verve railleuse de Molière en fera justice par le ridicule. Là la belle Catherine de Vivonne et l'aimable Julie d'Angennes, sa fille, attiraient près d'elles , avec les femmes les plus séduisantes , les seigneurs du plus haut parage et les gens de lettres les plus renommés; elles recevaient les hommages de tout ce que Paris comptait de plus illustre, de tous les précieux et de toutes les précieuses du jour. Là Corneille luimême ne dédaignait pas d'apporter sa fleur à cette gracieuse Guirlande de Julie, que dix-neuf poètes se plurent à orner chacun d'un bouquet à Iris 1. Cette société choisie qu'animait l'enthousiasme des grandes choses, où des âmes, à la fois délicates et passionnées, poursuivaient le périlleux idéal de l'amour platonique, avait pour lui de l'attrait, parce qu'elle lui offrait les modèles de
1. La Guirlande de Julie était comme un album, dont chaque page contenait l'image d'une fleur accompagnée d'un madrigal.
ses héros et de ses héroïnes. — Là, dans une assemblée d'élite , le futur aigle de Meaux essayait ses ailes naissantes, et préludait de bonne heure à l'éloquence qui devait immortaliser son nom. — Là, à côté de Mlle du Yigean qu'aimait éperdument le duc d'Enghien , et qui non moins tendre mais plus vertueuse que sœur Louise de la Miséricorde \ ensevelit comme elle sa jeunesse et sa beauté dans un cloître, mais sans avoir cédé aux entraînements de son cœur , à côté de Mme de Sablé et de Mme de Lougueville, si bien dépeintes par un écrivain qui a su en quelque sorte les faire revivre, commençaient à paraître sur la scène la jeune marquise de Sévigné qui épanchera avec un abandon plein de charme, sa tendresse maternelle dans des lettres inimitables, et sa jeune amie, Mlle de la Vergne, qui plus tard sera Mme de Lafayette , et créera le roman chaste et simple, peignant l'amour « dans tout ce qu'il a de plus frais, de plus pudique, de plus adorable et de plus touchant 2. » Parmi les courtisans les plus empressés deXincorn/oarable Arthénice , pour parler comme Mlle de Scudéry , on remarquait Balzac, l'aristarque delà littérature du temps, qu'on nommait le plus grand épislolier de France; Voiture, le Rivarol du dix-septième siècle, l'enfant gâté des
\ . Mlle de la Vallière. — 2. M. Sainte-Beuve.
ruelles, l'esprit gaulois fait homme, sinon pour le naturel, du moins pour la gaieté, la vivacité, l'originalité ; Conrart, le premier secrétaire perpétuel de l'Académie française dont il fut un des plus zélés fondateurs ; Pellisson , le docte historien de cette académie, si célèbre par le courageux dévouement qui lui fit partager la disgrâce de son bienfaiteur, le surintendant Fouquet; Chapelain, critique judicieux et érudit que n'avaient pas encore déconsidéré la fatale apparition du poëme de la Pucelle et les satires de Boileau contre cette triste épopée où manque le feu sacré ; Benserade, que l'auteur de ï Art poétique nous représente chanté en tous lieux par la bouche des belles., l'un des champions de la fameuse querelle des Uranistes et des Jobelins, qui divisa la France entière en deux camps ennemis à propos des sonnets de Job et à' Uranie ; enfin, le sévère Montausier, l'Alceste du Misanthrope, qui mit une constance digne des beaux jours de la chevalerie à « faire le siège » du cœur de sa Célimène.
Retz qui se plaisait beaucoup, lui aussi, dans la société des gens de lettres, réunissait autour de lui un cercle bien moins grave. Le palais du coadjuteur avait pour habitués Ménage, cet ingénieux diseur de bon mots, dont les vives saillies faisaient les délices de tous les salons, mais dont on redoutait les mordantes épigrammes, cet humaniste
émérite qui eut la bonne fortune d'avoir pour élèves deux femmes de génie, h ses deux meilleurs ouvrages, » a-t-on dit avec raison; saint Amant, joyeux et spirituel épicurien, l'un des ancêtres littéraires de Désaugiers et de Béranger, plus connu par ses chansons et ses poèmes burlesques que par ses idylles et ses odes où il se rapproche quelquefois de la manière de Delille; Sarrazin , qui n'était alors qu'un charmant causeur et un poète fécond en plaisanteries galantes, mais chez qui, au contact de Retz, se développeront bien vite le goût et l'intelligence de l'histoire et que le Siège de Dunkerque , la Conspiration de Walsteiny placeront au nombre des premiers écrivains du second ordre*, enfin, Saint-Evremont, qu'un homme d'esprit1 a si justement appelé un moraliste trop aimable pour ne pas dire trop facile, On y regrettait souvent l'absence de Scarron , cloué sur sa chaise de paralytique, à qui, malgré tout son talent, nous ne saurions pardonner, qu'il nous soit permis de le dire en passant, d'avoir travesti, par une indigne profanation , la divine poésie de Virgile. Retz dominait au milieu d'eux par l'esprit non moins que par le rang.
La période que nous venons de parcourir avec un juste sentiment de fierté nationale, s'arrête à