‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 25 sur 70 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

RETZ PENDANT LA FRONDE

Nous assistions, il y a quelques années, à une séance de l'Académie française, où un homme éminent, M. le duc de Broglie, succédant à M. de Saint-Aulaire, l'historien de la Fronde, prononçait son discours de réception. Amené à porter un jugement sur la Fronde, en appréciant les œuvres de son prédécesseur, il s'exprimait à peu près en ces termes :

« Il y a trois époques distinctes, trois périodes successives dans cet épisode de nos troubles domestiques.

... « La première où prédomine l'intérêt général, où les hommes infectés de V amour du bien public, selon le langage de Mme de Motte vil le, ont

la haute main,... où les principes de la monarchie française étant invoqués pour la première fois dans le parlement, tout semble marcher, au souffle de l'opinion, sous le feu de la discussion, vers un ordre de choses à la fois antique et nouveau, antique de droit, nouveau de fait, et qui, s'il eût duré plus d'un jour, aurait changé la face de notre pays et le courant de sa destinée.... Véritable âge d'or de la Fronde qui nous montre ce qu'en politique, nous devons avoir le plus à cœur, le progrès dans l'ordre, la réforme sans révolution, la liberté réglée, mais réelle, loyale, sérieuse, au milieu des efforts faits par la France pour se donner un gouvernement libre et régulier....

« La seconde, où la cour étant divisée contre elle-même, c'est du partage des charges, des emplois qu'il s'agit entre les princes et les grands d'une part, la régente et son ministre de l'autre; où l'intérêt public et ses défenseurs sont traînés à la remorque, trop heureux lorsqu'on leur permet d'élever la voix de temps à autre et de faire acte de présence; où les ambitions effrénées et les prétentions sans limites que déchaîne la guerre civile, les rivalités acharnées, les intrigues galantes ou futiles, forcées pour réussir de prendre leur point d'appui dans les partis politiques, d'en suivre les évolutions, d'en arborer tour à tour et d'en déposer le drapeau, forcées de se produire au

grand jour et de découvrir ce qui se cachait d'ordinaire dans les détours du palais et dans l'ombre des ruelles, couvraient d'un ridicule égal le bâton du maréchal, la pourpre du cardinal, la mitre de l'archevêque et l'hermine du magistrat.

« La troisième enfin, où tout concours, toute alliance ayant pris fin entre ces intérêts divergents, les magistrats ayant, de guerre lasse, regagné leurs sièges, les bourgeois leurs boutiques, le pauvre peuple son pauvre gîte, ce qui reste sur le champ de bataille, n'y reste que pour tirer à temps son épingle du jeu, et pour se vendre un peu plus cher, soit au vainqueur, soit à l'ennemi. »

M. IN isard, chargé de répondre à M. de Broglie, s'accordait parfaitement avec lui dans l'appréciation des deux dernières époques; mais là où M. de Broglie avait semblé voir le berceau de la liberté parlementaire, il ne voyait, lui, que la renaissance du vieil esprit de faction. Il déclarait sans hésiter qu'il n'aimait la Fronde à aucun moment, que, pour lui, elle était toujours le type de l'anarchie, ou de ce qui est pire encore, de sa parodie; que s'il plaisait à quelqu'un d'aller chercher des origines à l'anarchie et des ancêtres à ceux qui la déchaînent, ou aux imprudents qui les aident, il les trouverait au début même de la Fronde.

« Celte première époque que vous exaltez, di-

sait-il, m'effraye malgré la justice de cerlains griefs, malgré la candeur apparente de ces premiers mouvements pour le bien public où l'on ne distingue pas encore ce qu'on désire pour soi de ce qu'on veut pour son pays; elle m'effraye, parce qu'elle mène irrésistiblement à la seconde et celleci à la dernière, où, selon vos énergiques paroles, les demeurants du champ de bataille de la Fronde ne songent qu'à se faire acheter au plus haut prix.» Nous connaissions peu alors l'histoire de la Fronde. Nous avions plusieurs fois essayé de lire les nombreux récits des acteurs et des témoins de ce singulier drame, leurs confessions plus ou moins sincères; mais l'intérêt que donne parfois à ces mémoires le mérite de l'écrivain, ne rachetait pas à nos yeux ce qu'il y a de rebutant pour le lecteur dans l'incohérence des actions, dans la misère des événements qu'ils retracent. Nous étions bientôt fatigué de suivre, pour nous servir encore des expressions de M. de Broglie, « à travers leurs transformations coup sur coup, leurs tristes palinodies, leurs changements à vue de parti, de principes et de langage, tous les grands seigneurs fourvoyés dans cet imbroglio, toutes ces divinités destinées à peupler bientôt l'olympe du grand roi, à faire cortège au char du soleil, qui préludaient un peu trop à l'apothéose par la succession des métamorphoses. »

Fn présence des jugements contradictoires émis dans cette solennité littéraire par deux excellents esprits, nous prîmes la résolution de surmonter le dégoût que nous avait inspiré jusque-là cette partie de nos annales et de nous livrer à une étude consciencieuse qui éclairât pour nous ce chaos. La conviction que nous avons puisée dans cette étude, se rapproche bien plus de l'opinion de M. Nisard que de celle de M. le duc de Broglie, où se reflétaient, sous l'influence peut-être d'une sympathie bien naturelle chez un panégyriste, les idées de l'illustre historien dont il faisait l'apologie. La lecture des ouvrages si remarquables de M. Cousin sur les principales héroïnes de ce temps, sur ces femmes célèbres à divers titres, qui firent de la Fronde comme un intermède de leurs amours, est encore venue la fortifier*

Oui, nous sommes de ceux qui pensent qu'à son aurore aussi bien qu'à son déclin, la Fronde fut « menteuse et étourdie 1 » et que l'amour du bien public ne fut pour tous ses chefs qu'un voile trompeur sous lequel ils cachèrent leur ambition ou leur cupidité. Nous sommes de ceux qui pensent que si la Fronde eût été, comme on Ta dit, une noble cause à laquelle la fortune a manqué, ce n'est pas au moment où le pays avait sur les

\. M. Cousin, Mme de Longueville, tome I.

bras plusieurs armées formidables et où ses frontières étaient menacées, qu'elle eût excité des dissensions qui ne pouvaient que l'affaiblir daus une lutte de laquelle dépendaient ses destinées. Nous réprouvons de toutes nos forces « cette entreprise démocratique sans sincérité1 » fomentée et soutenue par nos plus redoutables ennemis, n'ayant pour excuse ni le fanatisme des hommes de la Ligue, ni les espérances de la génération révolutionnaire, et ne pouvant aboutir, si elle eût réussi, qu'à faire rétrograder la France de plusieurs siècles en la courbant de nouveau sons lejoug d'une aristocratie égoïste qui, avant que Louis XIV eût dit : « l'Etat, c'est moi, » disait, elle: « l'État, c'est nous. »

Dans ce parlement qui se donne, sans aucun titre, sans aucun mandat , comme le seul représentant du pays, comme le seul interprète de sa volonté; dans ce parlement qui, institué pour rendre la justice, veut à tout prix se mêler de la paix et de la guerre, établir entre le roi et la nation une corporation indépendante de l'une et de l'autre, les dominant même tous les deux ; dans ce parlement qui ameute le peuple contre la cour, sous prétexte de réformer l'État, et s'oppose en même temps à la convocation des états généraux, ces vrais mandataires de la France , parce qu'ils

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