Richelieu
ET SOrs TEMPS. 117
torité royale qui, depuis saint Louis, n'avait cessé de favoriser l'émancipation du tiers état, fût mise à l'abri des attaques continuelles d'une caste orgueilleuse et indomptée, qui ne travaillait qu'à la démolir pour s'en disputer les lambeaux avec ceux de la France 1 ? Certes, il n'était pas éloigné le temps où les confédérés de Sainte- Menebould faisaient subir à Marie de Médicis les plus dures conditions, où le duc de Montmorency, en Languedoc, le duc de Bouillon, en Champagne, levaient l'étendard de la rébellion contre Louis XIII comme les ducs de Bretagne et de Bourgogne l'avaient levé contre Louis XI; où les Importants tentaient, à la faveur des embarras d'une seconde régence , de faire revivre tout ce que Richelieu avait anéanti. En supposant qu'il eût été donné à ce prodigieux génie d'accomplir entièrement sa tâche, le premier devoir de celui qui lui avait suc-
1. Sully raconte, dans ses Mémoires, que « le duc de Montpensier proposait à Henri IV, de la part des principaux seigneurs français, comme l'unique moyen de résister à ses ennemis, d'abandonner aux gouverneurs des provinces la propriété de ces provinces à droit d'hérédité, et sans être obligés à rien envers le roi qu'à l'hommage lige. » Vers le même temps, d'autres grands seigneurs adhéraient au projet de jeter les fondements d'une république calviniste au milieu de la France, qui eût été absolument indépendante du souverain. En 1632, les officiers du duc de Guise avaient fait apposer les armes de leur maître sur le portail de la chapelle de Notre-Dame de Liesse au-dessus de celles du roi. (Orner Talon, t. I, p. 54.)
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cédé, était de consolider son ouvrage, et d'empêcher que de nouvelles usurpations ne vinssent porter atteinte aux justes prérogatives du trône dont les intérêts ne se séparaient pas alors des intérêts de la France, et qui, en repoussant les prétentions exagérées de la noblesse, faisait admirablement les affaires de la bourgeoisie. Voilà ce que Mazarin avait très-bien senti, méritant par là, malgré ses travers et ses fautes, de partager avec Richelieu la reconnaissance de la postérité, et tout ce qui tendait à entraver son action sous prétexte de réformer l'État, était, au fond, contraire au but même que semblaient se proposer les réformateurs. Nous concevons assurément qu'on reproche à Louis XIV le despotisme imprévoyant d'une partie de son règne. Sous Louis XIV, l'aristocratie féodale avait rendu les armes. Forcée d'échanger une existence de domination contre une vie de sujétion et de servitude, elle s'était enfin résignée à reconnaître un maître et à fléchir le genou devant lui. La royauté, jouissant de la plénitude du pouvoir, n'avait plus à craindre en réalité que l'excès de ce pouvoir même. Si Louis XIV eût été bien inspiré, il eût limité lui-même son autorité, en dotant la France des bienfaits du gouvernement représentatif, comme l'eût voulu l'illustre précepteur de son fils. Assez populaire et assez fort, après ses conquêtes, pour imposer sa volonté
à toutes les classes de la société française, il eût pu aisément mettre l'institution des états généraux en harmonie avec les besoins du siècle, et il eût par là prévenu d'effroyables catastrophes. Richelieu avait écrit dans son immortel testament : « Ceux qui viendront dans un autre temps, pourront faire utilement ce qu'on n'oserait entreprendre dans celui-ci sans exposer l'État à quelque ébranlement. » Ce temps était arrivé, lorsque Louis XIV était à l'apogée de sa puissance.
Mais le reproche encouru par Louis XIV ne saurait être adressé à Anne d'Autriche et à Mazarin. Pour eux, la position n'était pas la même. L'œuvre qui devait évidemment précéder un si grand changement, l'œuvre que Henri ÎV avait si habilement entreprise et que Richelieu avait si énergiquement continuée, restait encore inachevée, et quand Mazarin y mettait pour ainsi dire la dernière main sans rigueurs et sans violences , le véritable patriotisme consistait à lui venir en aide et non à le combattre ou à lui créer des difficultés. La bourgeoisie, unie à la magistrature, commit une faute immense en rompant avec la royauté , son alliée toujours fidèle , pour s'enchaîner à la cause des grands1 qui étaient seuls intéressés au succès de
1 . Un mot de Bussy-Rabutin peint bien l'esprit de la noblesse de la Fronde : « Les compagnies souveraines, dit-il,
leurs menées et de leurs complots, et qui, loin de rêver quelque chose d'analogue au programme de l'Assemblée constituante, voulaient arrêter les progrès de l'esprit nouveau, n'ayant qu'une pensée, celle de former des principautés indépendantes au détriment de la couronne et du pays. La victoire de Mazarin était nécessaire, pour que la France entrât sérieusement dans la voie de la liberté civile, la plus précieuse de toutes les libertés, parce qu'elle est la base de l'édifice dont la liberté politique n'est que le couronnement. Sans le couronnement, l'édifice est incomplet, et tous les nobles cœurs doivent bâter son achèvement de leurs vœux; mais, sans la base, que devient l'édifice lui-même?
Telles sont nos idées générales sur la Fronde, que nous n'aimons, comme M. Nisard , à aucun moment, et dont l'apparent âge d'or fut sitôt suivi d'un âge d'argent, puis d'un âge de fer, selon la remarque de ce judicieux écrivain, qu'il semble se confondre avec eux. C'est à la lumière des principes sur lesquels reposent ces observations préliminaires que nous jugerons la conduite de notre héros.
Retz a eu soin d'arranger lui-même la mise en
en vinrent jusqu'à s'occuper du menu peuple et diminuèrent les tailles. »
scène des diverses péripéties de la Fronde. Ses Mémoires , plaidoyer composé après les événements, où l'esprit pétille à chaque ligne et où les libres et vives allures d'un style plein de naturel cachent souvent un art consommé, ont beaucoup contribué à tromper l'opinion sur les tendances des premiers Frondeurs.
Il se pose, dès le commencement de son récit, en homme qui se prépare à diriger les ressorts d'un grand drame. 11 s'agit pour lui de détruire « la plus scandaleuse et la plus dangereuse des tyrannies, introduite par Richelieu dans la plus légitime des monarchies. » Puis il disserte brillamment sur le gouvernenent des nations , sur l'équilibre qu'il faut maintenir entre les droits et les devoirs réciproques des peuples et des rois, et en traçant d'une main ferme les grandes lignes historiques de la monarchie française, il exalte le sage milieu que, selon lui , avaient trouvé nos pères. C est ce sage milieu qu'il veut faire revivre1. Écoutez ce début solennel que nos plus éminents publicistes n'eussent pas désavoué :
« 11 y a plus de douze cents ans que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée comme celle des rois d'Angleterre