‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 29 sur 70 · Mémoires, tome I, page · texte numérisé non relu

Mémoires, tome I, page

et d'Aragon par des lois écrites. Elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et mises en dépôt, d'abord dans les états généraux, puis dans les parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent, sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères avaient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples. Ce milieu a été considéré par les bons et sages princes, tels que saint Louis , Henri IV , comme un assaisonnement de leur devoir, très-utile même pour le faire goûter aux sujets; il a été regardé par les malhabiles et les malintentionnés comme un obstacle à leur dérèglement et à leur caprice ïl n'y a que Dieu

qui puisse subsister par lui seul Les monarchies

les mieux établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois, et cet assemblage est si essentiel que les unes ne peuvent se maintenir longtemps sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris; les armes qui ne sont pas modérées par les lois, tombent bientôt dans l'anarchie.... L'empire romain mis à l'encan, et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau, nous marquent, par des caractères bien sanglants, l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force. »

Rien n'est plus beau assurément que cette imposante introduction ; Montesquieu n'eût pas mieux dit. Il y a là d'incontestables vérités exprimées dans un magnifique langage. Il est impossible qu'une telle hauteur de vues n'impressionne pas favorablement le lecteur, et que, s'il s'arrête à la surface, il ne soit pas rempli d'admiration et de confiance pour celui qui a dessiné ce magnifique portique de l'histoire de la Fronde.

Ne pourrait-on pas cependant demander à Retz, s'il est bien vrai que nos pères eussent trouvé ce sage milieu qu'il vante à juste titre? La constitution de la France, avant Richelieu, consacrait un ordre de choses, où le pouvoir royal était sans doute limité, amoindri, mais seulement au profit de quelques grands vassaux ou d'une collection de petits suzerains qui faisaient peser sur le tiers état un joug honteux, et un despotisme mille fois plus lourd que celui de la royauté la plus absolue. Peut-on voir dans un pareil ordre de choses le sage milieu dont parle Rétz? INi les états généraux, convoqués, comme on sait, à de longs intervalles, ni les parlements, rendus sédentaires par Philippe le Bel, n'avaient pu atténuer ce qu'un tel régime avait d'odieux. La destruction complète des souverainetés féodales, si longtemps maîtresses de la population et du sol, pouvaient seules préparer le règne d'une véritable liberté, en renfermant dans

de justes bornes l'élément aristocratique. Quand tout était envahi par cet élément, il n'y avait place pour aucune amélioration réelle du sort du plus grand nombre; aussi les états généraux n'avaientils bien souvent laissé après eux que les souvenirs d'une agitation stérile, et, si un air de liberté avait soufflé sur le berceau de la France, depuis plusieurs siècles l'oppression des seigneurs l'avait plongée dans un véritable esclavage. ïl importait avant tout de les contraindre à n'être que les premiers serviteurs du pays, et c'est au moment où Mazarin poursuivait un résultat si désirable que Retz poussait à la résistance ceux-là même qui souffraient plus encore que la royauté de cette triste organisation sociale.

Retz ajoute, après ce bel exorde :

« Le renversement des anciennes lois, l'anéantissement de ce milieu qu'elles avaient posé entre les peuples et les rois, ont jeté la France dans les convulsions. Le cardinal Richelieu qui, plus qu'aucun autre a travaillé à ce renversement avec autant d'imprudence que d'application, vint la traiter comme un empirique, avec des remèdes violents qui lui firent paraître de la force, mais une force d'agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin ne connut pas son abattement. Il ne la soutint que par les secrets chimiques de son prédécesseur; il continua de l'affaiblir par des sai-

gnées ; elle tomba en léthargie, et comme le médecin prenait cette léthargie pour un doux sommeil, il n'y fit aucun remède. Le mal s'aigrit ; la tête s'éveilla ; Paris se sentit ; il poussa des soupirs ; l'on n'en fit point de cas ; il tomba en frénésie ! »

Et un peu plus loin, en parlant des premiers symptômes de ce réveil :

« Il paraît un peu de sentiment, une lueur, ou plutôt une étincelle de vie, et ce signe de vie, d'abord presque imperceptible, se donne par le parlement qui jusqu'à notre siècle n'avait jamais commencé de révolution, et qui assurément aurait condamné par des arrêts sanglants celle qu'il faisait

lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée

Aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde en s'éveillant chercha comme à tâtons les lois; on ne les trouva plus; on s'effara ; Ton cria; on se les demanda. Le peuple pénétra dans le sanctuaire; il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du palais profana ce mystère. Venons au détail. 2 »

Qu'y a t-il, en définitive, sous la brillante phraséo-

i. Mémoires , tome I, page 128-129. 2. Mémoires, tome I, page 131.

logie de ces divers morceaux où l'on reconnaît cet air de grandeur, cette impétuosité de génie dont parle Voltaire, mais qui n'offrent au lecteur attentif rien de bien net, rien de bien précis? Nous l'avons dit, une mise en scène ; voilà tout. Quand on y regarde de près, certains passages des Mémoires de Retz ne permettent guère de se méprendre à cet égard. 11 prodigue tellement, dans ses réflexions comme dans ses récits, les mots de théâtre et de comédie ; il puise si souvent dans le vocabulaire particulier auquel ils appartiennent ; il s'ingénie tellement à frapper l'imagination par la variété des spectacles, qu'il traliit la pensée qui le domine. Un spirituel écrivain a raison de le comparer à un imprésario babile qui monte sa pièce l.

Retz est si peu sincère dans son prétendu libéralisme, qu'il avoue plus bas que, lorsqu'il fut un moment question d'avoir recours aux états généraux, « il ne pensa pas qu'ils pussent rétablir l'État, » et il dissuada le duc d'Orléans de se prêter à cette grande mesure. 11 allègue à la vérité qu'il y fut déterminé par la crainte que l'institution n'accablât de son poids ce ceux qui étaient appelés à la diriger ; » mais ce qu'il redoute au fond, c'est l'influence de cette assemblée nationale qui eût peut-

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