LA FRONDE PARLEMENTAIRE
Pour bien dessiner la situation, nous remonterons un instant à l'année 1647 qui fait partie de cette première période de la régence, dont nous avons déjà essayé de caractériser l'ensemble, en décrivant avec complaisance le plus beau côté de la médaille.
La Fronde n'a éclaté qu'en 1 648 ; mais, dès 1 647, l'horizon avait paru se rembrunir, et de fâcheux symptômes de mécontentement et d'opposition s'étaient manifestés. Le sort des armes nous avait trahis sur plusieurs points. Condé, toujours victorieux jusque-là, avait vu pour la première fois son étoile pâlir devant Lérida. Ces échecs inattendus ranimaient la confiance de nos ennemis et refroidissaient nos alliés. Tandis que les uns se montraient moins disposés à traiter à des condi-
tions honorables pour nous, les autres tendaient à nous abandonner. La guerre se prolongeant, la France se voyait condamnée à faire face aux exigences du moment, sous peine de perdre le fruit des plus grands sacrifices ; et le Trésor, que, par une sorte de dérision , on nommait alors Y Épargne *, était vide et le pays épuisé. Les nécessités impérieuses que lui avait imposées sa longue querelle avec la maison d'Autriche, n'étaient pas Tunique cause de ce déplorable résultat. 11 fallait aussi l'attribuer aux prodigalités de la cour2, aux largesses intéressées que Mazarin répandait autour de lui, et, si l'on doit ajouter foi à des accusations que sembia plus tard justifier sa fortune personnelle qu'il laissa en meilleur état que les finances du pays, à la malheureuse cupidité qui fut toujours une des faiblesses les plus saillantes
1. <c Ainsi s'appelle, dit Orner Talon, le trésor de nos rois, pour indiquer qu'il doit être administré avec parcimonie. »
2. Il n'y avait alors aucune espèce de contrôle pour les dépenses de la cour. Elles étaient acquittées par le trésorier de l'Épargne en vertu d'ordonnances de payement revêtues de la signature du roi, qui se bornait à ajouter de sa main : « Je sais le motif de cette dépense. » La chambre des comptes ne pouvait exiger aucune justification pour l'emploi des sommes qui recevaient une pareille destination ; elles s'élevèrent quelquefois au tiers du budget de l'Etat. L'usage des acquits de comptant (c'est le nom qu'on donnait à ces ordonnances) fut la source des plus grands abus. (Bailly, Histoire financière de In France; Chéruel, Histoire de V administration en France.)
de ce grand homme î La misère avait presque tari la source des impôts qui constituaient le fondedement de la richesse publique. Le recouvrement de ces impôts rencontrait partout des difficultés inouïes, et leur faible produit passait en partie dans les mains des traitants ! à qui ils étaient aliénés d'avance et qui, ne reculant devant aucune exaction, s'engraissant des sueurs et des larmes du pauvre habitant des campagnes, augmentaient par leurs malversations la pénurie du Trésor. Les inconvénients d'un mode de perception défectueux se joignaient à ceux d'une assiette arbitraire et d'une choquante inégalité. Le peuple, taillable a merci, selon l'expression consacrée, gémissait d'autant plus sous ces charges accablantes qu'une foule de privilégiés en étaient exempts et qu'elles ne pesaient en quelque sorte que sur lui2. Irrité par ses souffrances, il s'était soulevé dans plusieurs provinces, et il avait fallu un certain dé-
4 . On appelait traitants tous ceux qui , en vertu d'un traité, faisaient des avances au Trésor sur le montant des impositions dont la rentrée était plus ou moins éloignée. Pour recevoir un million, il fallait quelquefois leur abandonner plus de la moitié. Les surintendants et les contrôleurs généraux ne s'entendaient que trop souvent avec eux pour s'enrichir aux dépens de l'État. Il y avait dilapidation des deniers publics à tous les degrés de l'échelle. Guy-Patin parle d'un commis de l'Épargne qui, après dix-huit ans de service, s'était retiré avec trois millions.