‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 34 sur 70 · Dans son Histoire de V administration en France, M. Ché · texte numérisé non relu

Dans son Histoire de V administration en France, M. Ché

moindre scrupule les rentes de ses créanciers, quand l'emprunt forcé ne lui répugnait pas et que ministres et magistrats s'accordaient à le regarder comme un moyen licite de battre monnaie ; quand, dans le sanctuaire même de la justice, on professait en pareille matière des maximes que le socialisme le plus radical n'a pas dépassées de nos jours, qu'on y préconisait hautement la banqueroute « pour vous les prêts faits au roi, » attendu, disait-on, que les prêteurs possédaient de trop grands capitaux1; quand, enfin, on avait le malheur de ne pas comprendre que la justice et la bonne foi sont lame de l'administration des finances, et qu'en violant leurs lois salutaires, un État, loin de s'enrichir, consomme en réalité sa ruine ?

Le surintendant d'Émery, créature de Mazarin qui avait en lui un auxiliaire d'une grande habileté, mais d'une moralité fort douteuse, effaçait

ruel prétend qu'on emprunta 12 millions à 25 pour 100 (au denier 4).

1 . De Carné, Etudes sur les fondateurs de P unité nationale. — Orner Talon, Mémoires, tome II, p. 212 : « Le président Novion proposa de reculer le remboursement des prêts. Il dit qu'il y aurait même justice à faire perdre à tous les prêteurs tout l'argent qui leur était dû, parce qu'ils avaient assez profité les années précédentes, et que ce sont personnes pour la plupart de petite naissance et qui ont des biens grands et immenses, dont la seule possession est capable de leur faire le procès. »

tous ses devanciers parla fécondité de son imagination, et par la variété de ses combinaisons financières. Les murmures et les clameurs ne l'intimidaient pas; il avait même le tort de trop mépriser l'opinion : il disait que les surintendants étaient faits pour être maudits! Mais il avait à compter avec un corps redoutable que l'inflexible sévérité de Richelieu avait pu seule plier à ses volontés. Tous les édits émanant du pouvoir royal devaient être vérifiés et enregistrés au parlement de Paris, qui avait le droit de remontrance, c'est-à-dire le droit de proposer des modifications. Le droit de remontrance dérivait de l'origine de cette compagnie qui, dans le principe, n'était qu'une section détachée du conseil du roi appelé à émettre son avis sur toutes les affaires de l'Etat. Sans doute, ce droit qui n'avait jamais été du reste nettement défini, n'entraînait pas celui de refuser l'enregistrement d'une manière absolue, puisque le roi pouvait l'ordonner de sa propre autorité en déployant l'appareil d'un lit de justice *; mais il ne lui permettait pas moins d'entraver la marche du gouvernement en discréditant ses plans financiers

i. Le roi se rendait alors en personne au Palais, entouré de tous les grands dignitaires, et siégeait sur un* trône qu'on appelait lit de Justice. Devant le roi se tenaient à genoux deux huissiers avec leur masse d'argent doré, ainsi que six hérauts d'armes. Le chancelier, quand il venait prendre ses

par sa résistance et par ses protestations que le public accueillait toujours avec faveur. 11 lui fournissait l'occasion de discuter, de critiquer tous ses actes, de s'immiscer dans tous les détails de l'administration du pays, de se poser à tout propos comme l'organe naturel des intérêts populaires. Il lui inspirait enfin la prétention de régenter l'État. Fermement décidé à ne rien négliger, pendant la minorité de Louis XIV, nonseulement pour reprendre le libre exercice des attributions politiques que lui avait enlevées la déclaration de 1641, mais encore à agrandir de plus en plus le cercle de son action, le parlement se plaisait à entrer en lutte avec la royauté, afin de circonscrire sa puissance dans de plus étroites limites, sans s'apercevoir qu'en l'affaiblissant, il s'exposait alors à compromettre gravement ces intérêts populaires qu'il avait l'air de vouloir défendre. Cette royauté qui jadis avait elle-même, à plusieurs reprises, ajouté aux prérogatives du parlement, soit pour réduire plus aisément à l'obéissance les seigneurs féodaux, soit pour se soustraire à la tutelle des états généraux, était me-

ordres, pliait un genou en terre. Les présidents et les conseillers du parlement se mettaient aussi à genoux, jusqu'à ce que le chancelier, au nom du roi, leur permît de se relever. (Voir les détails que donnent les Mémoires d'Orner Talon sur les lits de justice, tome III.)

nacée de subir une autre tutelle qui ne lui paraissait pas moins dure. Déjà, en 1645, divers édits avaient fait naître des dissentiments qui faillirent se terminer par une rupture violente. Le cours de la justice avait été suspendu pendant trois mois, et l'année s'était passée en alternatives de concessions et de mesures de rigueur. Chose remarquable! celui de ces édits qui était relatif à une sorte d'emprunt forcé, avait d'abord trouvé grâce auprès du parlement, parce que Mazarin proposait de confier au parlement lui-même le soin de taxer arbitrairement les notables qui devaient participer à cet emprunt. Rien ne saurait mieux mettre en lumière son véritable mobile que la facilité avec laquelle il avait consenti à s'associer d'une manière aussi directe à l'accomplissement de cette iniquité. « Quelle singulière époque, s'écrie avec raison un historien, que celle où la notion générale du droit était aussi peu développée dans le cœur des plus nobles et des plus intègres magistrats1 ! » Depuis 1645, une sourde inimitié contre le premier ministre couvait dans son sein. Cette inimitié était entretenue par les manœuvres de ce qui restait des Importants, et surtout par celles de Retz qui avait de nombreux amis dans les rangs

1 . De Carné, Études sur les fondateurs de ? unité française.

du parlement, et qui, sans se déclarer ouvertement, ne cessait de les exciter à contrarier les desseins du cardinal. Il se formait, sous sa direction, une coalition de mécontents et d'ambitieux désappointés qui coloraient leurs secrets ressentiments des apparences d'un zèle ardent pour le bien public. L'expression de Mme de Motteville1 relevée par M. de Broglie dans le fragment de son discours académique que nous avons cité plus haut, appliquée à de tels hommes, est pleine de justesse; car ils étaient réellement infectés d'un faux amour du bien public, c'est-à-dire de la pire espèce d'hypocrisie.

4 ces mécontents et à ces ambitieux désappointés se joignaient les jansénistes de la chambre des Enquêtes, où la doctrine théologique de Saint- Cyran et de son école comptait ses plus chauds partisans. Ces Importants spirituels, comme on les a si bien appelés, étaient très-hostiles à Mazarin, qui, dans la fameuse dispute des jansénistes et des molinistes, avait fait pencher la balance du côté de ces derniers. Jaloux de se concilier peu à peu tous les adversaires de Mazarin, Retz affectait de se montrer favorable au jansénisme, de flatter les préjugés et de caresser l'orgueil de ses adeptes, quoique l'extrême sévérité de leur morale et la

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