Guy-Patin les appelle les Mazarinettes
de Concini, qu'on n'était déjà que trop porté à exploiter contre lui . Ses ennemis n'avaient pas manqué de s'en emparer pour lui nuire dans l'opinionc En même temps les événements d'Angleterre et du royaume de Naples avaient un grand retentissement à Paris , et les nouvelles qu'on recevait journellement de ces pays voisins, où, sous l'impulsion de Cromwell et de Masaniello, rien ne résistait au débordement du fanatisme puritain et à l'éruption de la lave populaire, y apportaient comme un souffle contagieux d'insoumission et de révolte. Il y avait dans l'air une agitation fiévreuse, et, si l'amour de la royauté restait profond dans les âmes, quoique « l'étoile fût alors terrible contre les rois, » selon le langage de Mme de Motte ville1, bien des esprits se sentaient néanmoins comme entraînés par de vagues aspirations vers des changements inconnus. Mazarin dit dans une de ses lettres : « Le coadjuteur a pris soin de faire écrire et imprimer les révolutions d'Angleterre par un homme à lui dans le commencement des troubles de Paris auxquels il travaillait par toutes sortes de voies, afin d'apprendre la méthode qu'on devait suivre, et de faire connaître par un tel exemple qu'il était facile de réussir. » .
1 . « Il y avait alors quelque constellation en rigueur contre les têtes couronnées, » dit Guy-Patin, exprimant en d'autres ternies la même pensée.
Tout concourait donc à préparer l'explosion que devait bientôt amener l'établissement de nouveaux impôts.
D'Emery avait imaginé de prélever un droit sur tous les objets destinés à la consommation de la ville de Paris. La création de cet impôt que toutes les classes sans distinction étaient appelées à supporter, et qu'Émery avait l'intention d'étendre ensuite aux autres villes du royaume, constituait, dans ce temps de privilège, une heureuse innovation. C'eût été comme un premier pas dans une voie de salut; le Trésor y eût trouvé des ressources plus régulières et plus sûres; mais l'esprit de routine et l'esprit de faction, ne tenant aucun compte des besoinsde l'Etat, et dédaignant les conseils d'une saine économie politique, se liguèrent dans le parlement avec l'intérêt privé pour s'opposer à la réalisation de ce progrès. Après de longs tiraillements où l'autorité royale reçut de graves atteintes du mauvais vouloir de cette compagnie, on fut forcé de retomber dans l'ornière fatale d'où l'intelligent financier avait vainement tenté de sortir.
L'année 1648 commençait sous les plus fâcheux auspices. Un édit que le parlement avait précédemment enregistré, mais qui n'avait pas été exécuté, obligeait certains propriétaires d'immeubles à racheter, au prix d'une seule année de revenu, le cens annuel dû au domaine royal à
perpétuité en vertu d'une loi ancienne. Au moment où l'on allait le mettre à exécution, le conflit qui s'était déjà élevé entre le parlement et la cour, descendit pour la première fois sur la place publique. Excitée dans l'ombre par des émissaires qui travaillaient à aigrir de plus en plus les esprits, la bourgeoisie qu'atteignait cet édit s'ameuta; il y eut dans plusieurs quartiers des rassemblements tumultueux, des cris menaçants, des décharges d'armes à feu. L'attitude de la population fut telle qu'après de vaines démonstrations, plutôt faites pour exciter le peuple que pour l'intimider, la cour, effrayée, crut devoir céder à l'orage et renonça à faire arrêter les plus mutins, dévoilant par là sa faiblesse et encourageant pour l'avenir toutes les résistances. Elle chercha le surlendemain à dissimuler cette faiblesse en environnant de beaucoup d'éclat un lit de justice que le roi tint au parlement pour l'enregistrement de plusieurs édits destinés à combler le vide du Trésor, mais l'effet moral était produit; ce grand appareil ne pouvant désormais imposer à personne. C'est dans ce lit de justice que l'avocat général Talon1 se permit, en face d'Anne d'Autriche, un
\ . Orner Talon était pourtant un parlementaire modéré ; car voici ce qu'il dit dans ses Mémoires sur le rôle que devait, selon lui, jouer le parlement :
« J'estime que l'autorité du parlement doit être perpétuellement interposée pour empêcher l'excès de la puissance ab-
langage qui, d'un côté, montre jusqu'où allait la liberté de parole accordée alors aux magistrats, puisque les représentants mêmes du roi pouvaient en user à ce point avec impunité, et, de l'autre, fait ressortir ce qu'il y avait d'équivoque, d'illogique, de contraire aux vrais principes dans la position de ces hauts fonctionnaires, que les devoirs de leurs charges forçaient de requérir l'enregistrement des édits présentés par la cour et
solue, pour tempérer les volontés des rois et de leurs ministres, lesquels, souvent par impétuosité, veulent que ce qui leur plaît soit exécuté et ne peuvent souffrir la contradiction des parlements, qui travaillent pour le soulagement du pauvre peuple.... Mais cette autorité, à mon sens, doit être ménagée adroitement; il faut qu'elle serve de montre de quelque sorte de défense, que ce soit une espèce de rempart pour l'opposer avec jugement, mais non pas pour servir de contradiction
absolue et d'opposition formelle Il serait de dangereuse
conséquence que l'autorité du parlement se rendît supérieure aux volontés des rois, parce que, pour maintenir l'autorité du parlement, il faudrait mettre les armes à la main des peuples, élever une puissance dans l'État, laquelle ceux qui l'auraient émue ne pourraient pas la conduire et n'en seraient plus les maîtres.... Nous sommes dans un état monarchique, il faut y demeurer; toutefois il est à souhaiter qu'il soit tempéré des avis et de l'interposition des compagnies souveraines, qui ont été établies dans le royaume nonseulement pour rendre la justice distributive , mais pour prendre quelque part à ce qui peut empêcher l'effet de cette même justice.... Après avoir fait entendre au roi nos raisons et résisté avec honneur, nous devons enfin obéir. » Par malheur, Orner Talon subissait quelquefois, comme tant d'autres, l'influence des passions qui dominaient dans le milieu où il se trouvait.
qui étaient souvent les premiers à les attaquer avec la dernière violence.
L'un de ces édits augmentait d'un cinquième le nombre des maîtres des requêtes. A peine les maîtres des requêtes avaient-ils eu connaissance de cette mesure, qu'ils s'étaient réunis pour protester contre une augmentation qui diminuait la valeur de leurs charges, et avaient juré sur l'Evangile de ne souffrir aucune création nouvelle, s'insurgeant contre l'exercice le plus légitime de la prérogative royale. Cette petite parodie anticipée du serment du Jeu de paume donne déjà, ce nous semble, à la Fronde, dont elle est le digne préliminaire, son caractère véritable, et marque bien la distance qui la sépare du grand mouvement de 89. La cour ayant accueilli une pareille manifestation comme elle méritait de l'être,, les maîtres des requêtes avaient adressé leurs plaintes au parlement, qui, toujours heureux d'entrer en lutte avec le pouvoir, et prêt à s'ériger en protecteur de toutes les séditions, s'empressa d'épouser leur querelle et fit entendre de très-vives remontrances. Puis il se mit à délibérer sur les édits, comme s'ils n'eussent pas été vérifiés par exprès commandement du roi. Mais, sommé par la reine de déclarer nettement s'il prétendait annuler ou modifier des édits enregistrés par ordre du souverain « séant en son lit de justice, en présence des princes du sang et des
grands du royaume, » il fit une réponse évasive à cette question pérernptoire, parce qu'ayant usurpé les droits des états généraux, il n'aimait pas à s'engager dans des discussions qui auraient pu tourner contre lui-même, et il ne persista pas dans son opposition.
Peu de temps après, sous la pression des nécessités de la guerre, un autre édit supprimait pour quatre années les émoluments de tous les membres des compagnies souveraines du royaume. A cette suppression, qui leur faisait subir une perte considérable, était attacbé le maintien d'un privilège dont elles jouissaient depuis Henri IV, et qu'elles tenaient beaucoup à conserver. Ce privilège, qui devait, être renouvelé tous les neuf ans, n'était rien moins que l'hérédité des charges, achetée par une redevance annuelle, le seul impôt qui s'acquittât volontiers. « C'est Louis XII, fait encore observer à ce sujet M. de Tocqueville1, qui achève de fonder la vénalité des charges, et c'est Henri IV qui en vend l'hérédité : tant les vices d'un système sont plus forts que la vertu des hommes qui le pratiquent2. »