Mémoires de Retz, tome I
tiormaires dont ils cumulaient les diverses attributions sans dommage pour le public et au grand avantage du pouvoir central. C'était, pour nous servir du langage expressif, de Retz, « toucher la cour à la prunelle de l'œil. » Puis, lorsque l'ennemi est à nos portes et que nos armées manquent souvent du nécessaire, lorsque l'épuisement du Trésor est tel que la régente se voit forcée de mettre en gage les pierreries de la couronne pour subvenir aux premiers besoins de la cour1, on ne trouve rien de mieux à faire que de voter la suppression d'une partie de l'impôt des tailles et
1. « Il n'y a pas, dit Orner Talon, de deniers comptant a à l'épargne, mais bien des promesses et des billets des « hommes d'affaires qui doivent payer de mois en mois les « sommes qu'ils ont promises, sur l'assurance desquelles « promesses les desseins de la guerre ont été entrepris. Néan- « moins ceux qui sont obligés n'ont pas ces deniers entre s leurs mains ; mais ils espèrent les trouver dans la bourse « de leurs amis, ou les recouvrer du paiement de la taille, de « laquelle ils ont traité avec le roi. Or les vexations auxquelles « ils sont en butte, tendent à leur enlever tout crédit. Quant « au recouvrement de la taille, ce qui se passe au sein du a parlement le rend très- difficile ; car il enhardit le peuple a à refuser le paiement de l'impôt. Ce sera pire encore, si « au moment où les besoins sont si pressants, toute l'organise sation financière du pays est brusquement changée par la « révocation des intendants et le rétablissement .des trésoriers a de France et des élus dans l'exercice de leurs charges. » {Mémoires, tome II, page 207). Le témoignage d'Orner Talon ne saurait être suspect ; car il est bien loin d'être hostile au parlement.
l'abandon de tout l'arriéré, sans se préoccuper le moins du monde des conséquences d'une mesure aussi inopportune, et tout en persistant à se soustraire au sacrifice momentané que le gouvernement, à bout de voies, demandait aux compagnies dans les circonstances les plus critiques. On annule, au mépris de la foi publique, tous les traités faits avec les partisans pour la perception de cet impôt, et, dans une réaction effrénée contre les financiers et les gens d'affaires, on va jusqu'à proposer d'annuler aussi d'un trait de plume la dette de l'État. On défend, sous peine de mort, « de lever aucuns deniers, de créer aucun office, autrement qu'en vertu d'édits vérifiés au parlement avec pleine liberté de suffrages; » mais on se garde bien de parler des états généraux, à qui seuls appartient le droit que s'arroge un corps purement judiciaire. Enfin, après avoir bouleversé toute l'administration des finances, et réclamé l'institution d'une chambre de justice chargée de rechercher et de punir les malversations commises dans son sein, on remet en vigueur une disposition de la fameuse ordonnance de Blois, que le besoin de réprimer dune manière prompte et énergique les entreprises incessantes des grands seigneurs , avait malheureusement fait tomber, pour ainsi dire , en désuétude : « Nul ne pourra être détenu plus de vingt-quatre heures sans être
interrogé et renvoyé à ses juges naturels. » Ici nous applaudissons de grand cœur; mais nous applaudirions encore davantage, si cet article n'avait, dans la pensée des réformateurs, d'autre but que de garantir la sûreté individuelle, si, par l'interdiction des détentions arbitraires, ils ne tendaient pas principalement à achever de constituer la puissance dominatrice des cours souveraines, en arrachant à la royauté les moyens de frapper ses ennemis sans le concours de la magistrature , et s'ils avaient eux-mêmes toujours respecté, à l'égard de leurs adversaires, cette sage et libérale prescription.
Telle est, en résumé, la célèbre déclaration de la chambre de Saint-Louis, que l'on a comparée au bill des droits, et où l'on a vu la glorieuse origine du gouvernement représentatif sorti de la révolution de 89. Nous croyons l'avoir réduite, par ce simple exposé, à sa juste valeur.
La cour avait échoué, non - seulement dans toutes ses tentatives d'intimidation, mais encore dans tous les essais de transaction, où le duc d'Orléans, le plus faible des hommes et le plus irrésolu, lui avait servi d'intermédiaire. Elle n'avait pas même obtenu que les délibérations de la chambre Saint-Louis ne fussent pas prolongées au delà d'un terme fixé d'avance. Cette assemblée ayant la conscience de sa force et de l'impuis-
sance de la cour, restait en permanence malgré des injonctions ou des instances réitérées. Le parlement avait commencé à sanctionner sous forme d'arrêt les votes de la chambre Saint-Louis, et la plus éclatante des usurpations était à la veille d'être consommée. D'après le conseil de Mazarin dont le génie temporisateur aimait mieux tourner les difficultés que de les aborder de front, qui ne craignait pas d'ailleurs de promettre ce qu'il entendait ne pas tenir, Anne d'Autriche prit le parti d'apporter elle-même au parlement une déclaration émanant du roi, qui octroyait, comme de son propre mouvement, et sans faire mention de celle de la chambre Saint-Louis, la plupart des réformes qui y étaient indiquées. C'était ce qu'elle appelait « jeter des roses à la tête du parlement1. » Ces concessions eurent le sort de toutes les concessions tardives : « 11 n'y a rien dans le monde, remarque Retz avec sa merveilleuse sagacité , qui n'ait un moment décisif, et le chef-d'œuvre de la bonne conduite est de savoir bien saisir ce moment. » La déclaration du roi fut reçue par le parlement au milieu d'un silence glacial, et n'y excita qu'un superbe dédain. Il se plaignit de son insuffisance, et il affecta de révoquer en doute sa sincérité. Puis