‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 39 sur 70 · Mme deMotteville · texte numérisé non relu

Mme deMotteville

il continua son audacieuse démolition de l'autorité royale.

Pendant que la royauté était ainsi battue en brèche par une assemblée factieuse qui semblait s'attacher à lui rendre le gouvernement impossible, Retz travaillait à accroître sa popularité par ses aumônes et par ses largesses, comme au temps de la conjuration du comte de Soissons. Du 28 mars au 25 août, veille de la première journée des barricades, c'est-à-dire au plus fort de la lutte du parlement et de la cour, il dépensait en libéralités trente-six mille écus, somme énorme à cette époque. C'est lui même qui nous l'apprend en avouant qu'il cherchait par là à s'attirer de plus en plus l'amour et la confiance du peuple. Cet aveu seul ne prouve-t-il pas clairement que, loin d'être étranger, comme il le prétend, et comme plusieurs historiens l'ont répété après lui, à tout ce qui se tramait alors contre la cour, il y avait sous main la plus large part?

« Je voyais, dit-il, la carrière ouverte pour la pratique des grandes choses dont la spéculation m'avait beaucoup touché dans mon enfance. Mon imagination me fournissait toutes les idées du possible; mon esprit ne les désavouait pas. »

Tandis qu'invisible et présent, il dirigeait en quelque sorte le parlement par ses affidés, il se

ménageait des intelligences clans les rangs de la garde bourgeoise. Il avait souvent des conférences avec d'anciens complices de ses conspirations contre Richelieu, hommes entreprenants, hardis, intrépides, pour qui les cabales et les complots étaient devenus une habitude et un besoin. Ses agents semaient partout des germes d'agitation en déclamant contre Mazarin ; et, sans se mettre en évidence, il prenait si bien ses mesures que sur tous les points les plus importants de la capitale, il eut bientôt comme une armée prête à se lever au premier signal. Pour qu'elle fût toujours en éveil, il faisait répandre le bruit qu'il était menacé par quelque coup d'État; ce qui le forçait à se tenir sur la défensive. Ces sourdes menées ne l'empêchaient pas de fréquenter la cour où il peignait la situation sous les couleurs les plus sombres, pour effrayer le cardinal, et où en même temps il faisait montre d'un profond dévouement à la personne de la reine. Mais, malgré son habileté , ses manœuvres n'échappaient pas entièrement à la pénétration d'Anne d'Autriche , et elle avait pour lui un éloignement instinctif.

Le 25 août, la fête du jeune roi, qui était aussi celle du plus saint de ses aïeux, fut célébrée avec la plus grande solennité. Le coadjuteur voulut prononcer lui-même , en présence de toute la cour, le panégyrique de saint Louis, pour avoir

l'occasion de parler des événements qui préoccupaient alors tous les esprits.

Condé venait de remporter, dans la plaine de Lens, une brillante victoire sur les Espagnols. Avec une petite armée de quatorze mille hommes, il avait taillé en pièces une armée bien supérieure en nombre et commandée par un des meilleurs généraux de l'Autriche- Un moment la fortune avait paru nous abandonner; mais le héros de Rocroy et de INordlingue avait soudain changé la face des choses par une de ces illuminations si familières à son génie, et, comme dit Retz dans ses Mémoires, « par un seul coup de cet œil d'aigle qui voit tout à la guerre et ne s'éblouit jamais. »

Cette heureuse nouvelle était arrivée à Paris le lendemain même du jour où le parlement avait mis le comble à l'irritation de la cour en supprimant l'article de la déclaration royale qui, pour assurer le service du Trésor, pour parer du moins aux nécessités les plus pressantes, maintenait formellement tous les impôts déjà établis , et en refusant d'ajouter à son arrêt la formule ordinaire : sous le bon plaisir du roi. Anne d'Autriche qui brûlait de venger la royauté de tant d'humiliations, résolut de profiter de l'impression produite par un succès aussi brillant qu'inattendu, pour frapper un grand coup. Mazarin et le duc d'Orléans luimême approuvèrent son dessein.

Telles étaient, le 25 août, les dispositions de la cour et les projets qu'elle dissimulait sous des apparences trompeuses , en fêtant un anniversaire cher à la religion, à la royauté et à la France.

Le coadjuteur monte en chaire au milieu d'un immense auditoire. Après avoir exalté les glorieux résultats de la bataille de Lens, l'un des plus beaux faits d'armes des temps modernes, il déplore vivement les malheurs inséparables d'une longue guerre, et il insiste pour que la paix soit enfin rendue au pays, avec une liberté de langage qui rappelle la hardiesse d'Orner Talon dans une autre enceinte et celle qu'il avait montrée luimême en haranguant la régente à la tête de l'assemblée du clergé en 1 645 :

« Sire, dit-il, je vous la demande, cette paix, au nom de vos peuples épuisés, et je vous la demande avec force, parce que je parle à Votre Majesté d'un lieu où je suis obligé par la conscience de vous dire et de vous dire avec autorité que vous nous la devez. »

N'oublions pas que de tous côtés on reprochait amèrement à Mazarin d'opposer à la pacification de l'Europe des obstacles calculés.

Puis, retraçant à grands traits la vie de saint Louis, l'orateur s'arrête à le contempler sur ce lit de mort d'où il donne à son fils Philippe de si sages conseils avant de rendre sa belle âme à Dieu.

« La mort des grands rois, s'écrie-t-il, touche par la seule vue de leurs tombeaux. Saint Louis expirant dans un pays ennemi, sur une terre étrangère, marque plus fortement la vanité du monde que tous les discours que l'on pourrait faire sur ce sujet, et à ce triste spectacle, je me contente de répéter avec le prophète : Ubi est gloria Israël? Où est la gloire d'Israël? Toutes les paroles par lesquelles il a fini sa noble vie, en épanchant son cœur dans celui de son fils, de son successeur sur la terre, sont autant de caractères illustres d'une mort toute grande, tout héroïque, toute sainte. »

Enfin, dans un magnifique mouvement d'éloquence , il invite le jeune Louis XIV à écouter à son tour les enseignements que ce même roi va lui faire entendre du haut du ciel « où il est dans sa gloire, » audi, flli mi, disciplinam patrls tui, et il met dans la bouche de saint Louis, s'adressant à son petit-fils, des leçons remplies, à certains égards, d'allusions d'autant plus transparentes qu'on y retrouve à peu près les expressions dont se servait le parlement dans ses remontrances.

Remarquons ici que dans ce discours où l'on rencontre de nombreux passages qui sont dignes de nos plus grands maîtres, Retz se montre encore supérieur à son temps , qu'à la constante élévation des pensées, il unit la vigueur, la netteté, la précision d'un style sans recherche , qualités

dont notre prose était presque entièrement dépourvue avant la publication des Provinciales qui ne parurent que six ans après. Quand on a lu ce panégyrique , on s'étonne moins de la grande réputation dont Retz jouissait comme prédicateur, et de l'enthousiasme de Balzac qui , dans le Socrate chrétien, va jusqu'à le comparer à saint Jean Chrysostome. Qu'on lise les discours prononcés dans la même année , devant le roi et la régente, par un des plus célèbres avocats généraux de l'époque, par Orner Talon. Qu'y verra-t-on? des phrases comme celles-ci i : « Faites que les nœuds d'amitié, de bienveillance , d'humanité et de tendresse se puissent accorder avec la grandeur et la pourpre de l'empire. Donnez à toutes ces vertus des lettres de naturalité dans le Louvre. S'il est vrai, comme le disent les astronomes, que la fortune royale et le bonheur des souverains soient attachés au mouvement des étoiles qui tiennent la plus haute région de l'air, le concours des astres inférieurs et des planètes qui président aux fortunes particulières, n'est pas moins nécessaire

1. Mémoires d'Orner Talon. Passim. Le mauvais goût se maintint longtemps encore au Palais, comme le prouve un discours fort ridicule débité au parlement en 1673, que Voltaire [Siècle de Louis X?y ', ch. 42) attribue faussement à Orner Talon, mort en 1652. Il y avait alors trois ans que Bossuet avait prononcé X Oraison funèbre d'Henriette d1 Angleterre et que Racine avait composé Britannicus.

I — Il

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au bien général de l'État. Aujourd'hui, grâce à ce concours si désiré , toutes les bonnes influences vont se répandre sur nos tètes, et la puissance du grand luminaire, roi du ciel et de la terre, étant soutenue et modérée par la vertu des milices inférieures , sa chaleur sera rendue favorable et bienfaisante à l'atmosphère qu'habitent les peuples. »

Partout les rapprochements les plus étranges, les figures les plus bizarres , les métaphores les plus extravagantes; partout l'emphase, l'enflure, le mauvais goût, et cela dans la chaire aussi bien qu'au barreau. Voilà ce qu'était alors cette éloquence française qui devait, quelques années plus tard, s'élever tout à coup à un si haut degré de perfection. Retz fait exception à la règle ; il sait être simple et vrai avec noblesse.

L'esprit qui lui avait dicté son panégyrique de saint Louis, est loin de mériter les éloges que nous accordons sans hésiter à ce discours sous le rapport littéraire. La chaire chrétienne ne doit jamais descendre des hauteurs d'où planent sur le monde les vérités éternelles. 11 est indigne de son caractère sacré de se prêter aux misérables calculs de l'ambition, et, quand les passions fermentent, c'est un crime irrémissible de la faire servir à leur donner un nouvel aliment. Les mécontents applaudirent à l'audace du coadjuteur ;

mais elle blessa profondément la cour , et la confirma plus encore dans ses idées de vengeance.

L'exécution de ses projets avait été fixée au lendemain. Un Te Deum fut chanté ce jour-là à Notre-Dame pour remercier Dieu de la victoire de Lens. La cour et les grands corps de l'État s'y rendirent au milieu d'un appareil militaire «qui ne semblait destiné qu'à rehausser l'éclat de la fête. Après la cérémonie , les troupes qui avaient accompagné le roi ou formé la haie sur son passage, occupèrent les divers points qu'on leur avait assignés, et l'on opéra l'arrestation des membres du Parlement les plus connuspar leur hostilité. Parmi eux se trouvaient le président Blancmesnil et le conseiller Broussel. Le président Blancmesnil n'avait pu pardonner à Anne d'Autriche et à Mazarin la disgrâce de son frère Potier, cet inepte ministre des premiers jours de la régence, qui proposait gravement d'obliger la Hollande à se convertir en masse avant de renouveler avec elle l'alliance contractée par Richelieu, et il avait juré à l'heureux successeur de Tévêque deBeauvais une haine implacable. Le conseiller Broussel était un vieillard de quatrevingts ans, qui avait blanchi, dit Retz, « entre les sacs, dans la poudre de la grand'chambre , avec plus de réputation d'intégrité que de capacité , » et que les jeunes conseillers des Enquêtes les plus ardents contre la cour reconnaissaient pour chef.

Retz le représente comme un esprit faible et crédule, et il ne l'appelle que le bonhomme Broussel. Ce prétendu bonhomme, le dernier par la science dans le parlement, le premier par l'esprit de faction, avait sollicité, pour son fils, le commandement d'une compagnie dans le régiment des gardes, et le refus de la reine n'avait pas peu contribué à le jeter dans l'opposition. Son désintéressement et son patriotisme, tant vantés par les Frondeurs, n'étaient que des vertus de parade qui recouvraient un grand fond de vanité. Les meneurs se servaient de lui, en le flattant, pour lancer tous leurs ballons d'essai, et il avait l'air de donner l'impulsion, quand il ne faisait que la recevoir. Poussé d'abord, comme plusieurs de ses collègues, par des rancunes personnelles , il avait fini par prendre au sérieux son rôle de régénérateur de la France, à force d'entendre répéter qu'il fallait réformer l'État , et que la patrie comptait sur lui pour l'accomplissement de cette grande œuvre. Il s'exagérait tellement son importance que Mathieu Mole, offusqué de ses ridicules prétentions, lui dit un jour avec humeur : « M. Broussel, vous n'êtes pas tout dans l'Etat, puisqu'il en faut neuf comme vous pour donner arrêt. » Bien des révolutions ont eu leur Broussel comme la Fronde, et plus d'un personnage historique pourrait se reconnaître dans ce 'portrait du vieux parlemen-

taire. Quand il s'agissait d'établir un impôt, quel qu'il fût, la cour n'avait pas d'adversaire plus redoutable; aucun édit fiscal ne trouvait grâce auprès de lui ; ce qui lavait rendu l'idole du peuple K

La nouvelle de son arrestation se répandit dans Paris avec la rapidité de l'éclair, et fut accueillie comme un malheur public. De la consternation et de la stupeur, le peuple passa bien vite à la colère, et de la colère à la sédition. Retz constate lui-même qu'en un clin d'œil tout Paris fut armé.

De la promptitude avec laquelle le mouvement s'effectua, ne ressort-il pas d'une manière évidente que les esprits étaient depuis longtemps travaillés par des manœuvres souterraines, et que tout avait été déjà préparé pour une levée de boucliers contre la cour?

Les séditieux demandent à grands cris et en vomissant les imprécations les plus outrageantes pour Anne d'Autriche et pour Mazarin, qu'on délivre sur-le-champ celui qu'ils nomment le protecteur, le père du peuple. Les gardes françaises venaient de se replier sur le Palais-Royal pour le mettre à l'abri de leur attaque, quand on voit pa-

\. Y! Histoire du temps, pamphlet de Ja Fronde, traite Broussel « de héros beaucoup plus illustre que ceux de l'antiquité, quand bien même on prendrait pour vérité les fables qu'on a inventées pour les rendre plus célèbres. »

raître le coadjuteur en rochet et en camail. Il traverse les flots tumultueux de ces forcenés en les apaisant par des paroles ambiguës qui décèlent en lui cr plutôt un conseiller qu'un ennemi de la rébellion. » Il se rend chez la reine pour se poser en médiateur. 11 espérait servir ainsi tout a la fois les intérêts de sa popularité et ceux de son ambition. Il feint d'être effrayé et pour la reine et pour son fils des conséquences de l'orage qui gronde au dehors, et il la supplie de céder au vœu du peuple pour conjurer le danger. Anne d'Autriche, qui le soupçonnait d'avoir allumé le feu qu'il voulait se donner, à ses yeux, le mérite d'éteindre, s'emporte d'abord contre lui. Mazarin, pénétré de la gravité de la situation, s'efforce, mais en vain, de modérer la fougue de ce caractère impétueux. Insensible aux clameurs de la populace et à la terreur qui s'est emparée de son entourage, elle déclare nettement qu'elle ne reculera pas. Mais les rapports qui arrivent de toutes parts, ne permettant plus de douter des progrès que fait à chaque instant l'insurrection, elle se radoucit tout a coup, et Mazarin qui, sous l'impression de la peur, n'a cessé de combler Retz de flatteries, la décide à charger le coadjuteur d'aller annoncer au peuple que Broussel sera mis en liberté, dès que l'ordre aura été rétabli dans la rue.

11 faut lire, dans le long récit que contiennent

les Mémoires de Retz, les détails de ce drame d'intérieur dont il déroule les péripéties avec une verve, un esprit, une finesse incomparables. C'est une scène de haut comique où tous les acteurs sont dessinés de main de maître. Ces pages dignes de Beaumarchais qui succèdent à des pages dignes, de Montesquieu, portent le cachet d'un artiste de premier ordre ; car Retz est bien plus artiste qu'historien; quand il ne fait pas de l'art pour colorer sa conduite au détriment de la vérité, ou se grandir aux dépens d'autrui, il fait de l'art pour l'art lui-même, selon l'expression consacrée, comme on l'a accusé d'avoir fait souvent de l'intrigue pour le seul plaisir d'intriguer :

« Tout le monde, dans le cabinet de la reine, jouait, dit-il, la comédie. Je faisais l'innocent, et je ne l'étais pas. Le cardinal faisait l'assuré, et il était loin de l'être. Il y eut quelques moments où la reine contrefit la douce, et elle ne fut jamais plus aigre. M. de Longueville témoignait de la tristesse, et il était dans une joie sensible, parce que c'était l'homme qui aimait le mieux les commencements de toutes les affaires. Le duc d'Orléans faisait l'empressé et le passionné en parlant à la reine, et je ne l'ai jamais vu siffler avec tant d'indolence qu'en entretenant Guerchi dans la petite chambre grise. Le maréchal de Villeroi faisait le gai pour faire sa cour au ministre, et il

m'avouait en particulier, les larmes aux yeux, que

l'Etat se trouvait sur le bord du précipice.... Bautru et JNogent bouffonnaient et représentaient pour plaire à la reine, la nourrice du vieux Broussel, qui animait le peuple à la sédition, (notez que Broussel avait quatre-vingts ans) quoiqu'ils connussent bien que la tragédie ne serait peut-être pas de la farce. Le seul et unique abbé de la Rivière était convaincu que l'émotion du peuple n'était qu'une fumée. Il le soutenait à la reine qui l'eût voulu croire, quand même elle eût été persuadée du contraire, et je remarquai dans un même instant, et par la disposition de la reine qui était la personne du monde la plus hardie, et par celle de la Rivière qui était le poltron le plus signalé de son siècle, que l'aveugle témérité ou la peur outrée produisent les mêmes effets, quand le péril n'est pas connu. Afin qu'il ne manquât aucun personnage au théâtre, le maréchal de la Meilleraye prit celui de capitan1.... »

Avec quelle habileté toutes les figures sont mises en relief dans ce morceau marqué au coin d'une spirituelle malice! Quelques coups de pinceau ont suffi à ce peintre sans pareil pour en faire un tableau achevé.

Retz sort du Palais-Royal revêtu des insignes de

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