Mémoires, tome I, pages
sa dignité. Le maréchal de la Meilleraye est avec lui. Une imprudence du maréchal, de cet homme « tout pétri, selon Retz, de bile et de contretemps, » augmente encore le tumulte, et des coups de feu partent de tous côtés. Au milieu de cette atfreuse mêlée, les jours du coadjuteur sont menacés. Un homme tombe à ses pieds mortellement frappé. Pour faire impression sur le peuple, Retz reçoit la confession du mourant, et il lui donne sa bénédiction. Une pierre l'atteint à la tête; un émeutîer qui ne le reconnaît pas, le couche en joue. Miraculeusement sauvé, grâce à son sangfroid, à son courage, à sa présence d'esprit, il parvient enfin à se faire entendre, et à sa voix le peuple pose les armes.
Il va rendre compte de sa mission à la reine, traînant à sa suite, en véritable triomphateur, quarante mille hommes désarmés, qui l'accompagnent de leurs acclamations, comme pour montrer qu'après avoir calmé une mer en courroux, ce Neptune populaire pourrait encore la soulever à son gré. La reine se borne à lui répondre d'un air moqueur : « Allez vous reposer, Monsieur : vous avez assez travaillé. »
Trompé dans l'espoir qu'il avait conçu de se concilier la reconnaissance d Anne d'Autriche par ce prompt apaisement d'une émeute formidable, tout en conservant son influence sur la population
parisienne, il se détermine à lever le masque, et à arborer ouvertement l'étendard de la révolte. Laissons-le ici parler lui-même; ses réflexions sont le digne pendant de celles que nous avons déjà citées au sujet de la résolution qu'il prit, au séminaire de Saint-Lazare , avant de recevoir l'onction sainte :
« Je m'abandonnai à toutes mes pensées; je rappelai tout ce que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de proportionné aux vastes desseins. Je permis à mes sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti que j'avais toujours honoré dans les vies de Plutarque. Mais ce qui acheva d'étouffer tous mes scrupules, fut l'avantage que je trouvai à me distinguer de ceux de ma profession par un état de vie qui les confond toutes. Je me soutenais, malgré mes dérèglements, par la Sorbonne, par des sermons, par la faveur du peuple; mais enfin cet appui n'a qu'un temps, et ce temps même ne saurait être fort long par mille accidents qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouillent les espèces; elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas, et les vices d'un archevêque peuvent être dans une infinité de cas les vertus d'un chef de parti \ »