‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 41 sur 70 · Mémoires, lome I, pages · texte numérisé non relu

Mémoires, lome I, pages

On n'analyse pas de telles paroles, on les reproduit textuellement, quand on est appelé à faire connaître celui qui a eu le malheur de les écrire, se clouant par là de ses propres mains au pilori de l'histoire. Nous ne saurions trop flétrir cet indigne prélat qui, de propos délibéré, va précipiter dans les horreurs de la guerre civile le troupeau dont il est le premier pasteur, et plonger la France entière dans un abîme de maux, non-seulement pour se venger d'une raillerie, non-seulement pour acquérir le triste renom des conspirateurs célèbres, mais encore pour mieux cacher ses vices et pouvoir s'y livrer plus impunément ! Nous ne comprenons pas qu'en présence de pareils aveux, il se soit rencontré des historiens qui aient cherché à l'environner d'une certaine auréole en saluant en lui l'ennemi de l'absolutisme et le champion de la liberté. Quand Retz met ainsi à nu, avec un cynisme révoltant, les mobiles qui le guident, peuton sérieusement le regarder comme un sincère défenseur de la nuble cause du progrès? L'amour de cette sainte cause n'est-il pas incompatible avec des sentiments aussi méprisables, et ne faut- il pas être aveuglé par les préventious de l'esprit de système pour ne pas voir qu'on la déshonore en quelque sorte en la plaçant sous le patronage d'un homme entièrement dépourvu de sens moral, et par conséquent incapable de se proposer un but

élevé? Qu'importe qu'en plus d'un endroit, il fasse, avec son admirable talent d'écrivain, un pompeux étalage de maximes libérales? En nous dévoilant le fond de son âme, il nous apprend luimême ce que nous devons penser de son libéralisme. Non, non, Retz n'est point tel que l'ont vu, à travers le prisme d'une imagination complaisante, ceux qui, égarés par une idée préconçue, se sont obstinés à rattacher la Fronde au mouvement national de 89, et à la mettre presque à son niveau. Loin d'êlre un de ces rares réformateurs aux vues larges, généreuses, désintéressées, qui ne sont possédés de la grande passion du pouvoir que pour réaliser, en servant leur pays, quelque grand dessein, Retz n'est qu'un factieux, et un factieux de la pire espèce, le plus personnel, le plus vaniteux, le plus corrompu des factieux; les motifs qui le font agir, ne sont puisés que dans les régions les plus infimes du cœur humain. Qu'avons-nous besoin d'invoquer à l'appui de notre opinion le témoignage de ses contemporains? Cette opinion n'est que trop justifiée par les déplorables confessions dont Retz a rempli ses Mémoires, sans en mesurer toute la portée à cause de l'excès même de son immoralité, sans s'apercevoir qu'aux yeux de tout homme impartial, elles le feraient descendre du piédestal sur lequel il avait voulu se placer. Toutes les fois que

dans le cours de cette étude, nous rencontrerons un de ces passages où il laisse échapper son secret et se montre sous son vrai jour, nous ferons ressortir en le signalant les enseignements qu'il renferme. Continuons à suivre Retz dans la voie fatale où il est entré et où il va s'engager de plus en plus.

Une nuit lui suffit pour combiner son plan. Ce plan consistait à renouveler dès le lendemain ces fameuses journées des barricades qui, en 1588, avaient forcé Henri III à quitter Paris.

«Je donnai mes ordres, dit-il, en deux paroles, et ils furent exécutés en deux moments.... Ce fut comme un incendie subit et violent qui s'étendit du Pont-Neuf à toute la ville. L'on vovait des enfants de cinq et six ans avec des poignards à la main; on voyait les mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris, en moins de deux heures, plus de douze cents barricades bordées de drapeaux et de toutes les armes que la

Ligue avait laissées entières Je vis, entre autres,

dans la rue Neuve-Notre-Dame une lance traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit ou dix ans, qui était assurément de l'ancienne guerre des Anglais. Mais j'y vis encore quelque chose de plus curieux, un hausse-col de vermeil doré où la figure du Jacobin qui tua Henri III était gravée avec cette inscription : saint Jacques Clément.

Je fis une réprimande à l'officier qui le portait, et j'ordonnai de rompre le hausse-col à coups de marteau, publiquement, sur l'enclume d'un maréchal. Tout le monde cria: vive le roi; mais l'écho répondit: point de Mazarin1. »

On reconnaît bien Retz à ce récit: toujours le plaisant mêlé au sérieux, le tableau de genre ou la caricature au tableau d'histoire; toujours le crayon d'un Callot se mariant au pinceau d'un Paul Delaroche. Là du reste nous voyons parfaitement dépeint le début invariable de toutes les insurrections parisiennes : les souvenirs mal éteints des révolutions précédentes se réveillant, et les habiles qui les ont ranimés, en modérant l'explosion ; les barricades s'éîevant de tous côtés comme par enchantement; les insurgés prenant pour devise : respect à la royauté ; guerre à ses ministres; et jusqu'à ce petit démon incarné qui, sous le nom de gamin de Paris, a justement acquis une célébrité européenne, paradant au premier rang sur le théâtre de l'émeute. Souvent, quand les ministres sont tombés sous les coups des factieux, la royauté qui semblait devoir être épargnée en les sacrifiant, les suit de près dans leur chute. Ici la royauté, dans la personne d'une femme énergique , soutiendra résolument son

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