Mémoires, tome I, pages
son père, avait échangé le titre de duc d'Enghien contre celui de prince de Condé, se trouvait alors auprès d'Anne d'Autriche. Blessé à Fûmes, il était arrivé de l'armée trois jours avant l'incartade du parlement. Tous les regards se tournaient en ce moment vers lui. Chacun pressentait qu'il avait un grand rôle à jouer, et qu'il ferait pencher la balance du côté où il mettrait le poids de son épée. Plein de mépris pour tous ces gens de robes, pour tous ces bonnets carrés, comme il les appelait, qui, en ajoutant comme à plaisir à la pénurie du Trésor, l'avaient empêché de poursuivre le cours de ses succès1, poussé d'ailleurs par son penchant naturel à soutenir la royauté, à la condition toutefois de la dominer, il s'était empressé, à la première nouvelle des troubles, d'offrir ses services à Anne d'Autriche, en se plaignant vivement des atteintes portées à l'autorité royale; mais Mazarin craignait que ces services ne fussent mis à trop haut prix. Il savait de plus qu'il ne pouvait guère compter sur la bienveillance du prince, qui se liguerait peut-être avec ses ennemis pour le renverser; aussi avait-il cherché à le retenir à l'armée le plus longtemps possible. Comprenant
J. « Faute de cent mille francs, dit Orner Talon, l'armée « de Flandre perdit l'occasion de faire quelque chose de « grand après la bataille de Lens. » {Mémoires , tome II, page 349 )
bien que le rétablissement de l'ordre à l'intérieur était d'une tout autre importance que la prise de quelques villes, si Ton voulait conserver en Europe une prépondérance si chèrement acquise, Condé avait bien vite deviné la pensée de Mazarin, et son éloignement pour le cardinal s'en était accru. Chavigny l'avait entretenu dans ces dispositions par une correspondance secrète dont Mazarin avait eu vent et qui avait hâté la perte de cet ancien ministre.
Depuis l'arrivée du prince, Retz avait essayé de le circonvenir et de le tourner entièrement contre la cour. Condé était combattu entre le désir de se délivrer d'un ministre odieux, et la crainte de donner au parlement, en appuyant ses prétentions, une puissance dont il ne manquerait pas d'abuser pour asservir la royauté : « Je m'appelle Louis de Bourbon, disait-il à Retz, et je ne veux pas ébranler le trône. » Hélas! pour le malheur de la France, il n'oubliera que trop tôt les devoirs que ce grand nom lui impose. Alors il eût volontiers secondé la vengeance de la reine; car, nous l'avons dit, il n'aimait pas le parlement : mais il aimait encore moins le cardinal, et il sentait bien que s'il prêtait son bras à Anne d'Autriche, Mazarin qui avait sur elle tant d'empire, rien serait que mieux affermi. Il eut voulu que le parlement lui laissât le temps de s'insinuer dans l'esprit de la
reine, d'y miner peu à peu le crédit de Mazarin, de persuader à Anne d'Autriche que lui seul avait causé tout le mal, d'amener ainsi doucement sa chute, au lieu de le précipiter violemment, au risque de compromettre les plus chers intérêts du pouvoir, du haut rang où sa souveraine l'avait fait monter. L'ardeur impétueuse du parlement dérangeait ses calculs, contrariait son plan. Il résolut de tenter d'assoupir, au moins pour un temps, une querelle qui, en l'état, l'aurait forcé à s'engager trop avant soit d'un côté, soit de l'autre. C'est dans ce but qu'il demanda que des députés choisis par le parlement eussent avec les princes une conférence à Saint-Germain pour régler à l'amiable toutes les questions en litige sans l'intervention de Mazarin. La reine qui avait perdu quelque chose de son assurance, depuis qu'elle n'avait trouvé que les conseils d'une froide prudence là où elle avait cru trouver de l'élan et du dévouement, le duc d'Orléans à qui souriait toute mesure destinée à détourner les coups, le parlement qui redoutait au fond Condé et son armée victorieuse, acceptèrent un armistice d'où pouvait sortir un traité de paix. Mazarin même qui tremblait de voir ressusciter contre lui le terrible arrêt de 1617, y adhéra sans hésiter malgré l'affront sanglant qu'il avait à subir. La conférence eut lieu chez le duc d'Orléans. Tous les articles de
dSfi LE CARDINAL DE RETZ
la déclaration de la chambre Saint-Louis v furent débattus, et plus d'une fois Condé faillit tout gâter par sa hauteur et par la vivacité de son caractère qui s'accommodait peu des exigences, des arguties, du formalisme de Messieurs du parlement. Il y eut de longues discussions sur l'article relatif à la sûreté individuelle, où la reine voyait, dit Mme de Motteville, comme l'assassinat de l'autorité royale et qu'elle persistait à repousser. Les princes ne l'ayant combattu qu'à contre-cœur, à cause des garanties qu'il leur offrait à eux-mêmes, Anne d'Autriche finit par se rendre, après une résistance opiniâtre, et le programme de la chambre Saint-Louis fut adopté tout entier.
Anne d'Autriche signa en frémissant la déclaration qui donnait à ce programme la sanction royale. Il lui sembla qu'elle signait lacté d'abdication de la royauté. Le quatrième article de cette déclaration que le parlement avait rédigée luimême, sur l'invitation de la reine, accordait de grands avantages aux officiers de judicature. Il les exemptait de toute espèce de taxes pendant quatre ans, leur assurait sans condition nouvelle le droit d'hérédité, mettait leur traitement à l'abri de toute atteinte, et défendait toute création de nouveaux offices pour un temps déterminé. Le parlement s'était réservé à perpétuité le droit de veto surtout édit qui tendrait à amoindrir le moins du monde la
situation privilégiée de cette catégorie de fonctionnaires. Noble témoignage du désintéressement de ces fiers parlementaires, de ces pères de la patrie, comme on disait alors. Voilà comment ils répondaient aux vœux des états généraux de 1614, qui s'étaient élevés avec énergie contre la vénalité et l'hérédité des charges, et qui avaient demandé, outre leur abolition, la suppression des épices, la simplification des procédures. Ce désintéressement, cette abnégation patriotique, ne sont pas moins empreints dans ce fameux article « de la sûreté individuelle » dont leurs admirateurs ont fait tant de bruit. Tandis que le parlement n'y avait formulé qu'en termes très-vagues les règles générales qui devaient sauvegarder la liberté des citoyens, toutes les garanties qui ne concernaient que ses propres membres, y étaient stipulées de la manière la plus claire et la plus précise. Il n'y avait de nettement défini que ce qui touchait aux intérêts particuliers de la compagnie. La déclaration fut solennellement enregistrée le 24 octobre 1648. La cour rentra dans Paris au milieu des plus vives démonstrations de joie. Le parlement triomphait. Il venait tout à la fois de reconquérir son roi et les privilèges exorbitants qu'il avait perdus sous Richelieu. Associé à la puissance législative et souveraine , de façon à l'absorber en quelque sorte, puisqu'en cas de conflit le dernier
mot lui restait, il était parvenu à confondre, dans une monstrueuse unité, des pouvoirs essentiellement distincts, des pouvoirs toujours séparés dans les gouvernements réguliers, le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire.
Le jour même où la royauté était si profondément abaissée au dedans, s'accomplissait au dehors un événement qui la couvrait de gloire. Le traité de Westphalie était signé, et elle pouvait revendiquer l'honneur de ce grand succès diplomatique qui terminait la guerre de Trente ans, changeait les bases de tous les États de l'Europe centrale, et indemnisait largement la France de ses sacrifices. « On ne peut se défendre, dit un historien1, d'une impression de respect en présence de ce pacte, le plus admirable monument du grand siècle de la diplomatie. C'est là comme l'arc de triomphe, sur lequel le génie de la Renaissance a écrit sa victoire achetée par les veilles ardentes de Richelieu, par
le sang de Henri IV et de Gustave- Adolphe La
France s'assied enfin sur la rive tant désirée du Rhin. La Germanie restitue l'Alsace à la vieille Gaule qui franchit joyeusement les Vosges pour retrouver son humide frontière- » — « Le roi, disait un écrivain du temps en appréciant les résultats de ce glorieux traité, pourra désormais