Pierre le Grand
ploits de Condé. Les Frondeurs faisaient trop bien ses affaires, pour qu'elle se résignât sitôt à nous, abandonner nos conquêtes, et le traité des Pyrénées fut ainsi retardé de dix ans. Voici le service que venaient de rendre à la France le coadjuteur et ses amis du parlement.
Ce qui prouve à quel point les questions soûle- . vées par la lutte du parlement et de la cour préoccupaient et passionnaient les esprits, c'est qu'un des événements les plus considérables de l'histoire moderne les trouva presque indifférents, fut sans action sur l'opinion publique, et ne servit en rien la cause de la régente eh de son ministre à qui pourtant la France était redevable de cet immense bienfait. Le bruit que fit un instant la nouvelle de la paix de Westphalie fut couvert par les applaudissements qu'excita la déclaration du 24 octobre. Nos annales nous offrent plus d'un exemple de cette froide indifférence pour les succès les plus capables de flatter l'orgueil national, au milieu de la surexcitation produite par quelque grand débat intérieur.
La Fronde, avons-nous fait observer en commençant cette seconde partie de notre étude, est un drame tragi-comique en trois actes; mais chaque acte a plusieurs tableaux, comme les prétendus chefs-d'œuvre dramatiques qui font les délices de notre époque. La déclaration du 24 octobre
ton avait une éloquence insinuante, des manières pleines d'affabilité et de douceur, qui contrastaient avec la rudesse, l'impétuosité, l'humeur impatiente de Condé. Plus le premier était propre à remplir le rôle de modérateur, moins ce rôle convenait au second. Condé avait des instincts très-peu parlementaires; la moindre contradiction l'irritait. 11 s'emporta au milieu de la délibération contre plusieurs conseillers qu'il menaça du geste et de la voix; ce qui excita ies plus violents murmures et le plus scandaleux tumulte. Condé sortit furieux et se plaignit amèrement de l'insolence de ces bourgeois, de ces gens de chicane qui non-seulement avaient la prétention de faire la loi au roi, mais encore poussaient l'audace jusqu'à huer un prince du sang. A partir de ce jour il se sentit plus porté à se rapprocher de Mazirin.
Depuis deux mois le coadjuteur et le premier ministre se disputaient ce grand homme en qui chacun d'eux avait mis sa suprême espérance* Retz nous a donné sous forme de discours un éloquent résumé des arguments qu'il faisait valoir auprès de lui pour le déterminer à s'associer à ses desseins. C'est un de ces morceaux dans lesquels il pose, il se drape devant la postérité. Il nous dit qu'il eut soin de le dicter à son secrétaire à la suite d'une de ses conférences avec Condé, comme si déjà il eût songé à ses Mémoires. Nous croyons
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devoir citer quelques fragments de ce discours qui abonde en traits lumineux et où brille toute l'habileté de Retz.
« Tout branle aujourd'hui dans l'Etat. Votre Altesse seule est capable de fixer ce mouvement par l'éclat de sa puissance, par celui de sa réputation et par l'opinion où l'on est qu'il n'y a qu'elle qui puisse remédier au mal.... N'oubliez pas que le Mazarin est l'objet de la haine et du mépris des peuples, et que le parlement est leur
idole Les peuples doivent être comptés pour
beaucoup, quand ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là maintenant, et ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu'ils croient pouvoir. »
Ne dirait-on pas ici que c'est l'abbé Sieyès qui parle ?
« Si le cardinal Mazarin ne réussit pas dans ses projets, il peut vous entraîner dans sa ruine, et s'il y réussit, il se servira pour vous perdre de tout ce que vous aurez fait pour l'élever.... Je n'ignore pas les justes raisons qu'a Votre Altesse d'appréhender les manières d'un corps composé de plus de deux cents têtes, qui n'est capable ni de gouverner, ni d'être gouverné, où tout se dit et tout se fait dans l'esprit des procès, qui, ayant l'air de la chicane, en a la pédanterie et l'entêtement, qui manque enfin des qualités nécessaires au manie-
ment des grandes affaires. Mais aurez-vous plus de peine à soutenir ce poids que votre aïeul et votre bisaïeul n'en ont eu à s'accommoder aux caprices des ministres de la Rochelle, et des maires de Nîmes et de Montauban ? El Votre Altesse trouverait-elle plus de difficulté à ménager le parlement de Paris que M. du Maine n'en a trouvé dans le temps de la Ligue, c'est-à-dire dans le temps de la faction du monde la plus opposée à toutes les maximes du parlement? Certes votre naissance et votre mérite vous élèvent autant au-dessus de ce dernier exemple, que la cause dont il s'agit est au-dessus de celle de la Ligue. J'ose vous répondre que si vous voulez vous déclarer comme protecteur du public et des compagnies souveraines, vous en disposerez, au moins pour un temps, absolument et presque souverainement.... Lorsque les compagnies font du mal, ce n'est que parce qu'elles ne savent pas bien faire le bien même qu'elles veulent. La capacité d'un ministre qui sait ménager les particuliers et les corps, les tient dans l'équilibre où ils doivent être naturellement, par un mouvement qui balance ce qui est de l'autorité des princes et de l'obéissance des peuples. L'ignorance de celui qui gouverne aujourd'hui ne lui laisse ni assez de vue ni assez de force pour régler le poids de cette horloge. Les ressorts se sont mêlés. Ce qui n'était que pour modérer le
mouvement, veut le faire, et je conviens qu'il le fait mal, parce qu'il n'est pas lui-même fait pour cela : voilà où gît le défaut de notre machine. Votre Altesse qui sent la nécessité de la redresser, ne doit pas se joindre à ceux qui, comme Maza-
rin, veulent le rompre Ce parlement qui souffle
le feu, peut avec les meilleures intentions, s'il est abandonné à sa propre impulsion, l'enflammer à un point qui l'embrasera et qui le consumera luimême, mais qui, dans les intervalles, peut plus d'une fois perdre l'Etat. Les corps poussent toujours avec trop de vigueur les fautes des ministres, quand ils ont tant fait que de s'y acharner »
On voit que, tout en se servant du parlement pour arriver à ses fins, il le connaît bien, il le juge et l'apprécie sainement. Puis il mêle à ces considérations les vues politiques les plus élevées :
« Si le parlement eût répondu à la ridicule et pernicieuse proposition que le cardinal lui fit de déclarer s'il entendait mettre des bornes à l'autorité royale, la France, à mon opinion, courait fortune, parce que la compagnie se déclarant pour l'affirmative, comme elle fut sur le point de le faire, eût déchiré le voile qui couvre le mystère de l'État. Chaque monarchie a le sien. Celui de la France consiste dans cette espèce de silence religieux et sacré dans lequel on ense-
velit, en obéissant presque toujours aveuglément aux rois, le droit que l'on ne veut croire avoir de s'en dispenser que dans les occasions où il ne serait pas même de leur service de leur plaire. »
L'antique et vague constitution de la France fut-elle jamais mieux définie ?
« Ce fut un miracle que le parlement ne levât pas dernièrement ce voile et ne le levât pas en forme et par arrêt; ce qui serait bien d'une conséquence plus dangereuse et plus funeste que la liberté que les peuples ont prise depuis quelque temps de voir à travers. »
En lisant les réflexions qui précèdent, ne se sent-on pas comme transporté au sein du parlement de 1 788 remettant au peuple l'autorité provisoire qu'il avait exercée jusque-là? Retz ne semble-! -il pas avoir entendu d'avance d'Epresménil1? Ce discours est vraiment à la bauteur du magnifique morceau qui sert d'introduction à son récit des commencements de la Fronde. Il y a là les signes manifestes d'une intelligence supérieure, le cacbet fortement empreint d'un penseur et d'un écrivain de premier ordre. Si, dans les Mémoires de Retz, de tels morceaux n'étaient pas accompagnés de tant de révélations affligeantes, qui prouvent qu'au fond de tout cela il n'y avait qu'un libéralisme