‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 48 sur 70 · Mémoires, tome I, page · texte numérisé non relu

Mémoires, tome I, page

poussait si loin l'injure et la calomnie, que l'auteur fut banni par une sentence du Châtelet. Cet affreux libelle était digne des plus mauvais jours de notre histoire.

Le parlement était à la veille de se réunir pour se prononcer sur les prétendues violations de la charte du 24 octobre, dont l'examen avait été renvoyé à une commission. Il importait de prévenir le coup. La cour se décida à brusquer le dénouement. Il ne s'agissait de rien moins que de bloquer Paris, et de le réduire par la terreur et par la famine à rentrer dans le devoir. Condé brûlait d'exécuter le plan qu'il avait arrêté de concert avec Anne d'Autriche et Mazarin. L'action était son élément. Il retrouvait sur ce terrain tout l'élan, toute la vigueur de son génie, comme Antée retrouvait toute sa force ? dès que ses pieds touchaient le sol.

La nuit du 6 janvier 1 649 fut témoin du second enlèvement du roi. Anne d'Autriche renouvelait la fuite du 13 septembre 1648, méditant cette fois une vengeance éclatante. La cour tout entière prit le chemin de Saint-Germain où rien n'avait été préparé pour la recevoir. Le château de Saint- Germain, entièrement démeublé, offrait l'aspect d'une solitude vaste et nue. Lu froid glacial ajoutait encore à ce que cette solitude avait de morne. Anne d'Autriche et ses deux fils couchèrent sur

des lits de camp : il y avait là comme une frappante image de l'état d'abaissement dans lequel la royauté était tombée. De hautes et puissantes dames, accoutumées à toutes les douceurs de l'opulence, n'eurent qu'un peu de paille pour se reposer, dans la saison la plus rigoureuse de l'année. C'est au milieu de ce triste dénûment, qui formait un si grand contraste avec l'appareil ordinaire du pouvoir souverain, que la cour lança sa déclaration de guerre. Il fut enjoint au parlement de se transporter à Montargîs, et une partie de l'armée de Flandre s'avança vers Paris.

Le parlement et le peuple s'étaient émus du départ de la cour, qui laissait la capitale sans roi, sans princes, sans ministres. Une foule furieuse avait fermé précipitamment les portes de la ville et menaçait de mort quiconque chercherait à en sortir. Le parlement paraissait encore plus consterné qu'irrité.

Retz , mandé à Saint-Germain où l'on avait tenté de l'attirer pour l'éloigner de Paris, n'avait pas voulu désobéir ouvertement à la reine, avant que le parlement eût donné lui-même l'exemple de la rébellion. Il s'était tiré d'embarras par une de ces comédies dans lesquelles il excellait. Il avait feint de partir malgré les conseils, malgré les instances de tous ceux qui l'entouraient; mais

un compère, aposté «on loin de l'archevêché, avait arrêté ses chevaux et battu son cocher. « Le peuple, dit-il, accourant en foule renversa mon carrosse, et les femmes du Marché-Neuf firent d'un étau une machine sur laquelle elles me rapportèrent pleurantes et hurlantes à mon logis. » Ovation populaire digne en tout point d'un tel héros ! Le tour avait très-bien réussi. Retz et son compère s'étaient regardés sans rire ; ils avaient l'un et l'autre joué leur rôle avec un sérieux qu'eussent pu leur envier deux augures romains. Ainsi retenu au milieu de ce bon peuple qui venait de s'ameuter pour s'opposer à son départ, et qui seul, comme toujours , ignorait le secret de la comédie, Retz se mit à l'œuvre. Pour aiguillonner le parlement, il lui dénonça une lettre adressée au prévôt des marchands de par le roi, dans laquelle des magistrats étaient accusés d'avoir conspiré avec les ennemis de l'État, et d'avoir forcé le roi à fuir pour mettre sa personne à l'abri d'un coup de main. Cette lettre qui avait le tort d'engager la lutte par une accusation mensongère, produisit l'effet que le coadjuteuren attendait. Tous les conseillers protestèrent avec l'accent de l'indignation la plus vive contre ces imputations calomnieuses. Puis le parlement répondit à l'injonction qui lui avait été faite de quitter Paris pour se rendre à Montargis, par un

arrêt qui ordonnait à la garde bourgeoise de prendre les armes , et par d'autres mesures défensives qui annonçaient la ferme intention de ne pas céder. Cependant il fut décidé que les gens du roi , c'est-à-dire le procureur général et les avocats généraux, iraient porter à la reine l'assurance des sentiments de fidélité dont tous les membres du parlement étaient animés , et lui demander les noms des calomniateurs, pour qu'ils fussent poursuivis selon la rigueur des lois. C'était un moyen que les plus modérés avaient imaginé dans le but d'entrer en pourparlers avec la cour et d'ouvrir la porte aux négociations; mais forts de l'appui de Condé, Anne d'Autriche et Mazarin étaient bien déterminés à ne faire aucune concession et à exiger la soumission la plus absolue. L'autorité royale trop longtemps humiliée voulait enfin se relever. La reine refusa de recevoir la députation du parlement, et lui fit signifier durement que si les ordres du roi n'étaient pas exécutés dans les vingt-quatre heures, Paris serait assiégé par vingt-cinq mille hommes.

Quand le parlement fut instruit de l'accueil fait à ses députés , il y eut dans son sein une immense explosion de colère. L'assemblée tout entière se sentait blessée dans sa dignité, et le plus irritable de tous les amours-propres est, sans contredit, celui qui naît de l'esprit de corps.

L'orgueil de l'homme ne se montre jamais plus violent, plus implacable que lorsqu'il peut s'abriter derrière cette solidarité d'honneur qui unit entre eux tous les membres d'une même compagnie. Le parlement rendit sur-le-champ un arrêt qui déclarait Mazarin, « auteur de tous les désordres de l'État, ennemi du roi, perturbateur du repos public, » et qui enjoignait à tous les Français « de lui courir sus, si dans huit jours il n'était pas sorti du royaume. » Un seul magistrat eut le courage de résister à l'entraînement général, et ce magistrat n'était pas Mathieu Mole. Retz a essayé de le vouer à l'immortalité du ridicule par un de ces traits satiriques qu'il aime tant à laisser couler de sa plume; ce modeste conseiller n'en est pas moins resté, pour tout homme qui juge froidement les choses, le représentant de la raison, de la modération, de la sagesse, de la justice, au milieu des passions déchaînées. Cet arrêt inouï qui, sans autre forme de procès, proscrivait un prince de l'Eglise, un premier ministre , l'heureux négociateur de la paix de Westphalie, en un mot, le personnage le plus considérable de l'État après les princes du sang, au mépris de toutes les garanties que la loi donne au plus humble citoyen, qui, bien plus , provoquait son assassinat , cet arrêt fut publié à son de trompe dans tout Paris aux applaudissements du peuple.

C'en élait fait, Retz voyait ses vœux accomplis; la guerre civile ne pouvait plus être évitée. Tout espoir de conciliation était perdu.

Le dernier entretien que Retz avait eu avec Condé, n'avait laissé aucun doute dans son esprit sur l'imminence d'une lutte décisive. Ils s'étaient séparés convaincus qu'ils auraient bientôt à combattre l'un contre l'autre, quoique Retz eût dit en riant à Condé, qui lui demandait si, dans le cas où les bourgeois de Paris sortiraient pour livrer bataille , il marcherait avec eux : « Ce serait mauvais signe ; cela sentirait fort la procession de la Ligue. » Depuis cet entretien , le coadjuteur s'était remué en tous sens pour chercher des alliés dans les rangs de la haute aristocratie. Il en avait trouvé dans la famille même du prince. « C'est aux dames surtout, remarque M. Cousin, qu'appartient la Fronde ; elles en sont presque toujours les mobiles et les instruments. » Le premier instrument de Retz, dans ce monde aristocratique, fut Mme de Longueviile, sœur de Condé. Mme de Longueville, cette brillante élève de l'hôtel de Rambouillet, qui joignait à une beauté éblouissante un esprit distingué et un caractère fortement trempé, mais qui, égarée par un cœur trop tendre et trop accessible aux inspirations de la vanité, devait « accumuler en trois ou quatre années assez de fautes pour les pleurer pendant

vingt-cinq ans aux Carmélites et à Port-Royal *, » Mme de Longueville nourrissait un amour coupable pour le prince de Marcillac, ennemi juré de Mazarin, né, pour ainsi dire, Important et Frondeur, si célèbre comme écrivain sous le nom de la Rochefoucauld, et elle s'était donnée à lui tout entière. Le futur auteur des Maximes, chez qui le cœur n'était pas à la hauteur de l'esprit, ne songeant qu'à tirer parti, dans l'intérêt de son ambition, de l'aveugle passion qui s'était emparée d'elle, lui avait fait partager sa haine contre la cour. La tendresse et l'admiration de Mme de Longueville pour l'illustre chef de la maison de Condé, n'avaient pu balancer dans son âme l'influence toute-puissante de celui qui l'avait détournée du sentier de la vertu. Maintenant elle ne pouvait pardonner au frère qu'elle avait tant aimé, d'avoir dédaigné ses conseils et repoussé ses prières pour se rapprocher de Mazarin. Elle avait accueilli avec joie des ouvertures qui flattaient ses plus chers instincts, promettant au coadjuteur le concours de Marcillac, du duc de Longueville et du prince de Conti, son second frère, quelle maîtrisait à son gré. Le prince de Conti était en ce moment trèscourroucé contre son aîné qui voulait le forcer à être cardinal pour avoir sa part de i-héritage pa-

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