Cet hôte était un singe
telligences avec l'Espagne. La duchesse de Chevreuse qui, de Bruxelles où elle était réfugiée, ne cessait, depuis son exil, de déployer une prodigieuse activité pour soutenir en France les restes des Importants, lui avait garanti celle de la maison de Lorraine. Le duc de Beaufort, tout récemment échappé de Vincennes, devait accourir au premier signal, du fond de la retraite où il était caché depuis son évasion.
Le soir même du jour où Mazarin fut déclaré perturbateur du repos public, une assemblée composée de députés des cours souveraines et des corps et métiers de la capitale, du gouverneur de Paris, du prévôt des marchands et des échevins, se réunit à l'hôtel de ville qui fut toujours le quartier général des insurrections parisiennes, ordonna une levée de douze mille hommes , la réparation immédiate de toutes les brèches des murailles, la saisie de tout l'argent des partisans de la cour, qu'on pourrait découvrir au moyen de visites domiciliaires, la confiscation de tous les biens de Mazarin, et reçut le serment des colonels et des capitaines de la garde bourgeoise qui jurèrent de s'unir pour la défense commune. Le lendemain de nombreuses offrandes pécuniaires furent apportées sur l'autel de la patrie. Le parlement y déposa, à lui seul, un tribut d'un million payé par tous ses membres. Vingt conseillers créés
par Richelieu, malgré les réclamations de la compagnie, voulurent profiter de l'occasion pour effacer leur tache originelle. Ils versèrent chacun quinze mille francs! Us n'y gagnèrent que l'honneur d'être appelés par dérision les Quinze-vingts. On forma un régiment de cavalerie qu'on désigna sous le nom de régiment des portes-cochères , parce que chaque maison à porte-cochère avait dû fournir un cavalier monté. Retz lui-même leva un corps de troupes qu'on nomma le régiment de Corintke, du titre épiscopal de son propriétaire. On voyait sur la bannière des flèches avec ces mots : In corda inirnicoruni régis , (droit au cœur des ennemis du roi). Mazarin et ses partisans étaient pour le peuple de Paris, que les faiseurs de révolutions ont toujours trouvé si crédule, ces ennemis du roi dont le cœur devait être le point de mire des soldats de la Fronde. Ce régiment ayant été mis en déroute à la première sortie, les plaisants dirent de cet échec que c'était la première aux Corinthiens . L'esprit léger, frivole et railleur de la Fronde se montrait déjà, au moment même de la plus grande effervescence , lorsque l'exaltation générale était telle qu'on prodiguait aux factieux pour combattre la royauté, ce qu'on avait refusé d'accorder à la royauté pour combattre les ennemis de la France.
Il fallait un général à cette armée improvisée.
Le coadjuleur, nous l'avons vu, avait jeté les yeux sur un prince du sang, sur le prince de Conti ; mais le départ inopiné de la cour avait dérangé tout son plan. Condé, ayant entraîné son frère à Saint-Germain , l'y retenait malgré lui. Mme de Longueville qui était à la veille de donner le jour à un nouveau rejeton, avait pu seule rester a Paris sans éveiller les soupçons de la reine. Retz comprenant combien les instants étaient précieux, cherchait à hâter, par tous les moyens, l'arrivée de Conti. Pendant qu'il était ainsi dans l'attente, parut le duc d'Elbeuf, prince lorrain, ruiné et mal famé, qui avait plus d'une fois porté les armes contre la France et qui venait offrir son épée au parlement, dans l'espoir de relever sa fortune. « 11 n'a pas trouvé à dîner à Saint-Germain, disait à Retz le duc de Brissac, son parent, et il vient voir s'il trouvera à souper à Paris. » C'était exprimer, avec autant de justesse que d'originalité , la véritable pensée qui guidait ce grand seigneur besogneux et rapace. La trivialité de ce langage était bien en harmonie avec la bassesse de ses sentiments. Impatient d'avoir un chef pour son armée, le parlement s'était empressé d'accepter les services du duc d'Elbeuf, au grand déplaisir du coadjuleur qui ne l'aimait pas et qui se défiait de lui. Le prince de Conti et le duc de Longueville, étant parvenus à échapper à la vigi-
lance de Condé, arrivèrent à Paris le jour même de la nomination du duc d'Elbeuf. Pour frapper l'imagination du peuple et pour calmer par sa présence les craintes de trahison qui s'étaient manifestées à la première nouvelle d'une apparition aussi inattendue, Retz alla au-devant d'eux avec un nombreux cortège armé de flambeaux et leur ménagea ainsi, en quelque sorte, une entrée triomphale. Le prince de Conti, poussé par Retz, réclama le titre de général en chef. Le duc dElbeuf soutint énergiquement ses droits; mais Retz, qui avait au plus haut degré le génie de l'intrigue, manœuvra si bien que le pauvre duc qui n'était pas de force à lutter contre un pareil adversaire, fut en quelques heures complètement discrédité. Retz dit à ce sujet, dans ce style ravissant qui n'appartient qu'à lui : « Le crédit parmi les peuples, cultivé et nourri de longue main, ne manque jamais d'étouffer, pour peu qu'il ait le temps de germer, ces fleurs minces et naissantes de la bienveillance publique que le pur hasard fait quelquefois pousser. » Une chanson, pleine de sel et de malice, que le coadjuteur fit composer contre le malencontreux général, contribua plus encore à lui enlever sa popularité d'un jour, que le bruit habilement répandu de sa secrète connivence avec Mazarin. De tout temps en France le ridicule fut une arme plus redoutable que la calomnie elle-même. Le
duc d'Elbeuf ne put résister au mouvement imprimé par le coadjuteur. Il se vit forcé à descendre au second rang et à se contenter de n'être que le premier lieutenant de Gonti , malgré l'appui que lui prêtèrent quelques magistrats désireux de l'opposer à Retz et de faire avorter la guerre civile en fomentant la discorde parmi ses plus dangereux promoteurs.
Quand le prince de Conti eut été proclamé généralissime de l'armée parisienne , beaucoup de grands seigneurs qui ne s'étaient pas encore déclarés vinrent se ranger sous le drapeau de la Fronde. Hélas! ils n'avaient tous que des rancunes et des convoitises à satisfaire. Les duchesses de Longueville et de Bouillon allèrent s'installer à l'hôtel de ville où Retz les conduisit lui-même triomphalement, au milieu d'une foule immense. Une scène, préparée par ce régisseur sans pareil, acheva de tourner toutes les têtes. Les deux princesses, dans tout l'éclat de leur beauté, se montrèrent sur le perron à la population parisienne, tenant chacune un jeune enfant dans leurs bras, « des enfants, dit Retz, beaux comme leurs mères, » et elles annoncèrent qu'elles venaient se mettre en otage entre les mains du peuple. Ces paroles furent accueillies par les acclamations les plus vives, et le coadjuteur mit le comble à l'enthousiasme général par une largesse vraiment
royale : des fenêtres de l'hôtel de ville, il fit tomber une pluie d'or sur les flots pressés de la multitude. Devenu le palais de la reine de la Fronde, l'hôtel de ville présentera bientôt le spectacle le plus singulier. Le bruit des violons se mêlera à celui des trompettes guerrières, la galanterie la plus raffinée, douce réminiscence des beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, à toute la licence des camps, les plus aimables saillies aux déclamations les plus violentes, tous les plaisirs, tous les enchantements de la vie de cour au sévère appareil des conseils de guerre et au triste aspect des assemblées de la Ligue. La Fronde, en un mot , s'y reflétera tout entière avec ses caractères si divers, avec ses contrastes si bizarres.
Le coadjuteur appela bientôt à Paris le duc de Beaufort qui devait partager avec lui la faveur populaire, grâce à une vulgarité de langage « qui n'est pas ordinaire, dit Retz, aux enfants d'Henri le Grand, et (c'est encore Retz qui parle), à de beaux cheveux bien longs et bien blonds, » qui impressionnèrent vivement le peuple. De tous les acteurs delà pièce qui allait se jouer sous la direction du coadjuteur, c'était sans contredit le moins capable, mais aussi le plus facile à mener. Retz avait besoin d'un mannequin derrière lequel il pût quelquefois se mettre à couvert et qu'il fit mouvoir à volonté. Ce petit- fils de Henri IV remplissait admi-
rablement les conditions voulues. Sous le patronage de Retz, il aura auprès des masses un succès prodigieux. Le coadjuteur le sacrera en quelque sorte roi des Halles1, doublant sa propre puissance par la popularité de ce précieux auxiliaire. Le parlement le releva de l'accusation portée contre lui en 1641, à l'occasion du complot des Importants, et l'adjoignit aux autres lieutenants de Conti.
Conti inaugura son commandement par un facile triomphe, qui ne fut en réalité, pour la population parisienne, qu'une grande représentation théâtrale. La Bastille, gardée par quelques
1 . Voici un curieux passage de Guy-Patin sur la popularité du duc de Beaufort :
« On ne parle ici que de M. le duc de Beaufort, pour qui les Parisiens^ et particulièrement toutes les femmes ont une dévotion très-particulière. Les femmes de la Halle aiment à aller le voir jouer à la paume L'une d'elles lui disait, dans un moment où il perdait son argent : « Monsieur de Beau- « fort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; « ma commère que voilà et moi vous avons apporté deux « cents écus, et, s'il en faut davantage, je suis prête d'en re- « tourner quérir autant. » Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu'elles en avaient, elles aussi, à son service. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes. Une autre fois, ces mêmes femmes de la Halle sont allées jusqu'à lui offrir de lui faire une pension de soixante mille livres. Il a dit tout haut que, si on le persécutait à la cour, il viendrait se loger au milieu des Halles, où plus de vingt mille hommes le garderaient ; c'est ce qui l'a fait appeler le roi des Halles. » (Tome I1I? pages 513-514.)
vieux soldats sans vivres et sans munitions, se rendit après un simulacre d'attaque et de résistance. « On voyait, dit Retz, les femmes, à ce fameux siège, porter leurs chaises dans le jardin de l'Arsenal, où était la batterie des assiégeants, comme au sermon. » Nous ne pouvons nous défendre, en ce moment, d'un rapprochement qui s'offre naturellement à l'esprit. Cent cinquante ans plus tard, c'est encore la prise de la Bastille, qui marquera le début d'une révolution bien plus sérieuse que la Fronde; mais cette fois, l'attaque sera terrible; le sang coulera des deux côtés; les hautes et sombres murailles de ce vieux donjon où la raison d'État, l'abus des lettres de cachet, l'arbitraire ministériel ensevelirent tant de victimes, tomberont sous les coups d'une insurrection formidable, et seront arrachées de leurs fondements. La Fronde est à cette révolution ce que la comédie du 16 janvier 1648 est au grand drame du 14 juillet 1789. Qu'un tel rapprochement met bien en lumière la différence des deux époques!
Le parlement s'était en quelque sorte érigé en comité de salut public, et concentrait en lui tous les pouvoirs1. Le prince qu'il avait placé à la
\ . « On établit, dit Orner Talon, une chambre des finances, composée d'officiers du Parlement, de la chambre des comptes
tête de son armée, de cette armée « que Paris avait enfantée en huit jours, sans douleur, » selon l'expression de Retz, reconnaissait hautement son autorité. Tous les comptables des deniers publics obéissaient à ses ordres, et il disposait en maître de tous les fonds de l'Etat. Les rênes du gouvernement avaient passé entre les mains de la magistrature. Elle était de fait investie de toutes les prérogatives de la souveraineté, appuyée par quelques grands seigneurs, qui comptaient bien exploiter à leur profit cette alliance d'un jour.
Parmi les actes qui signalèrent l'exercice de cette souveraineté, il en est un que nous nous reprocherions de n'avoir pas fait connaître; car il honore non-seulement la compagnie qui eut le mérite de l'accomplir, mais encore le coadjuteur qui eut celui de le provoquer. Nous avons trop peu à louer chez Retz, en dehors du talent de l'écrivain, pour que nous ne saisissions pas avec empressement, quand elle se présente, l'occasion
et de la cour des aides, et de trésoriers de France, une chambre des passe-ports, une chambre pour examiner les avis donnés par les délateurs des détenteurs des fonds à confisquer, une chambre des dépèches pour examiner les lettres et les paquets interceptés. » [Mémoires, tome II, page 398.) — C'était, on le voit, comme autant de sections d'un véritable comité de salut public qui s'appuyait sur une véritable garde nationale.
d'applaudir à une heureuse inspiration de son cœur.
Depuis le départ de la cour, la royale épouse de l'infortuné Charles Ier, Henriette de France, que la révolution d'Angleterre avait forcée de venir demander un asile à son pays natal, traînait au Louvre sa triste existence dans le plus complet abandon, et au sein des privations les plus cruelles. Sa fille, pauvre enfant dont la santé faible et délicate se ressentait des terribles événements qui avaient marqué son entrée dans la vie, s'était vue réduite, au milieu des rigueurs de l'hiver, à garder le lit faute de feul Retz, à qui cette malheureuse reine avait révélé sa misère, sous l'impression de l'amour maternel, comprit qu'un tel abandon était une honte pour la France. Après avoir subvenu lui-même à ses premiers besoins, il s'adressa au parlement, et il le conjura avec cette éloquence entraînante qui lui était naturelle, d'effacer cette honte. Il obtint que le parlement envoyât à la pauvre Henriette, un secours digne d'elle, digne de lui, digne de la nation la plus hospitalière, la plus généreuse, la plus compatissante qu'il y ait au monde. « La postérité aura peine à croire, dit-il à ce sujet, qu'une fille d'Angleterre, une petite-fille d'Henri le Grand, ait manqué d'un fagot pour se lever au mois de janvier dans le Louvre. Nous avons hor-
reur, en lisant les histoires, de lâchetés moins monstrueuses que celle-là, et le peu de sentiment que je trouvai dans la plupart des esprits sur ce fait, m'a obligé de faire bien des fois cette réflexion que les exemples du passé touchent, sans comparaison, plus les hommes que ceux de leur siècle. Nous nous accoutumons à tout ce que nous voyons, et je ne sais si le consulat du cheval de Caligula nous, aurait autant surpris que nous nous l'imaginons. »
Le* parlement invita tous les parlements de province à s'associer à sa cause. Les compagnies d'Aix et de Rouen, répondirent à son appel. Elles étaient mues l'une et l'autre par une question d'argent. Elles voulaient, avant tout, l'abolition d'une mesure qui avait considérablement diminué le prix de leurs charges. Cette mesure, connue sous le nom de semestre, consistait à doubler le nombre des offices de la compagnie, et à la partager ensuite en deux divisions, dont chacune n'exerçait que pendant six mois. On rencontre partout, dans ces tristes conflits, le même désintéressement ! Plusieurs villes importantes suivirent l'exemple de la capitale. L'une d'elles chassa son évêque par cela seul qu'il était attaché à la cour. Le mouvement menaçait de s'étendre
à la France entière.
Le parlement avait en même temps formulé un
nouveau manifeste où Richelieu n'était pas mieux traité que Mazarin, un réquisitoire en règle contre ce qu'il appelait le despotisme ministériel, c'està-dire contre l'influence prépondérante d'un ministre. Quand la royauté se trouvait représentée par une femme et par un enfant, le moment était mal choisi pour attaquer si violemment cette influence. Si jamais le ministériat, comme on disait alors, pouvait se concilier avec l'intérêt de l'État, c'était évidemment pendant les minorités; car la puissance du ministre suppléait à la faiblesse du souverain.
Pour répondre à cette nouvelle agression, la cour avait déclaré le parlement et tous ses alliés coupables de lèze-majesté, leur reprochant amèrement de seconder par leur rébellion les desseins des ennemis de la France. Puis, dans l'espoir de détacher la bourgeoisie du parlement, de rompre ainsi le faisceau formé contre elle, elle avait solennellement annoncé, pour le 15 mars, la convocation des étals généraux qui seraient constitués arbitres entre la royauté et ses adversaires. Mais les passions étaient trop surexcitées pour que sa voix fût entendue. Le parlement qui ne voulait à aucun prix se voir détrôné par les états généraux, persuada aisément à la bourgeoisie, accoutumée depuis longtemps à suivre l'impulsion d'une compagnie à laquelle elle tenait par
tant de liens, que cet engagement solennel n'était qu'un leurre.
«Les citoyens de Paris, dit un historien1, voyaient dans le parlement un corps auguste, qui n'aimait que le bien de l'Etat, et bornait son ambition à la gloire de réprimer celle des favoris, et, sans examiner l'origine de ses droits et de son pouvoir, on lui supposait les droits les plus sacrés et le pouvoir le plus incontestable. Quand il affectait de défendre la cause du peuple contre des ministres détestés, on le saluait du nom de Père de l'État, et on faisait peu de différence entre le droit qui donne la couronne aux rois, et celui qui donnait au Parlement le pouvoir de modérer les volontés des rois. »
Les grands seigneurs, unis au parlement, n'attendaient pas des états généraux la satisfaction des intérêts qui leur avaient mis les armes à la main, et comptaient bien plus sur la guerre civile pour avoir raison de la royauté.
On lit dans le Manuel du bon citoyen*, publication de la Fronde qui parut à cette époque : « Pourquoi nous amuser à une convocation des états généraux? Chaque parlement n'est -il pas composé des mêmes personnes qui composent