M. Henri Martin, Histoire de France
mystères y sont tournés en dérision, et l'athéisme même y étale ses désolantes doctrines. Retz se plaint lui-même des fâcheux effets de cette licence, qui scandalisait tous les cœurs honnêtes, et discréditait ainsi la cause de la Fronde. Il aurait dû comprendre qu'on ne remue jamais impunément les bas-fonds de la société; il sort toujours de cette fange des miasmes pestilentiels, qui pénètrent dans les âmes pour les corrompre, et détruisent dans son germe tout ce qui constitue la vie morale de l'humanité, la vie morale des nations comme celle des individus.
Chose singulière! au milieu de leurs saturnales les plus effrénées, ce que tous les libellistes respectent comme d'un commun accord, c'est la personne du roi. De même que les milices bourgeoises inscrivent sur leurs bannières : Quœrimus regem nostrum, les pamphlétaires s'inclinent devant la majesté royale, et aucun d'eux n'ose l'outrager. Ce respect si profond pour la personne du roi que professent ceux mêmes qui se déchaînent le plus contre son premier ministre, est un des caractères les plus saillants de la Fronde et un de ceux qui la distinguent le plus de la révolution du siècle suivant. 11 y a un mot de Mlle de Montpensier qui exprime admirablement la disposition générale des esprits : « Contre le roi, je ne vis jamais quelqu'un qui avouât d'en avoir été. » Tout
le monde, en effet, fut pour le roi à toutes les époques de la Fronde, à quelques rares exceptions près ; le roi était véritablement hors de cause; tous ces misérables débats ne l'atteignaient pas1. S'il n'en était pas de même de la régente, c'est qu'aux yeux des Frondeurs elle n'avait pas. comme Retz le soutient dans les Maximes morales e{ chrétiennes y la plénitude de l'autorité royale.
Voilà ce qui mettait également un abîme entre la Fronde et la révolution d'Angleterre. Le prestige qu'avait conservé la royauté dans son représentant le plus direct, fut une des causes de l'heureux avortement de la Fronde, et par conséquent du salut de la monarchie. Nous n'avons pu nous empêcher d'insister sur un point aussi important dans une étude historique.
Retz écrivait souvent lui-même sous le voile de l'anonyme; mais aux traits qu'il lançait contre
1. « Le 20 février, dit un historien, au plus fort de la lutte, on célébrait à Notre-Dame avec le même éclat, avec la même pompe, avec le même concours de peuple que par le passé, la messe commémorative de l'entrée de Henri IV à Paris. — Pendant le blocus même, les pourvoyeurs du roi étaient privilégiés sur le marché de la capitale. — Il arriva une fois, dit le Manuel du bon citoyen, que, par un stratagème qu'on ne peut honnêtement nommer, on fit cesser l'ordinaire des officiers du roi. Il n'y eut bon bourgeois qui n'en fût indigné et qui ne fît offre de sa bourse pour réparer le scandale. »
son rival, à cette vive originalité, à ces formes rapides et familières qui lui étaient propres, qui n'appartenaient qu'à lui, il était facile de le reconnaître.
En s'efforçant d'avilir par le ridicule celui qu'il veut écraser sous le poids de l'animadversion publique, Retz connaît le secret de remuer la fibre populaire. Il a bien l'accent de l'éloquence séditieuse, ce puissant instrument d'agitation. Il est habile à l'assaisonner de ce sel gaulois, qui, s'il n'a pas la délicatesse du sel attique, en a au moins tout le piquant; mais de l'ironie et du sarcasme, il ne descend jamais, lui, jusqu'à la bouffonnerie. Il laisse cette arme grossière à ses subalternes. Le pamphlet était le journal de l'époque, et Retz, qui brilla toujours par la verve et la spontanéité, avait au plus haut degré les qualités du journaliste.
Parmi les publications les plus curieuses de ce temps-là, il en est une que Mazarin attribue au coadjuteur: c'est le Contrat de mariage du Parlement avec la ville de Paris, espèce de charte en style de notaire qui renferme le programme des chefs de la Fronde dans le parlement :
« Devant Dieu le créateur, et en présence de très-hauts et très-puissants princes et princesses, le Devoir, l'amour, la Raison et la Nécessité, illustre et sage seigneur le Parlement de Paris, tant
en son nom que stipulant pour l'Ordre, la Police et la Justice, et pour toutes les lois, ordonnances et maximes de la France, d'une part, et puissante et bonne dame la Ville de Paris, aussi tant en son nom que stipulant pour tous ses bourgeois et habitants, et généralement pour tous les bons Français, d'autre part, déclarent se prendre mutuellement pour époux, et se promettent d'être unis perpétuellement et indissolublement, de s'entr'aimer et de s'entr'aider cordialement et sincèrement, étant communs en tous leurs désirs, actions, passions et intérêts quelconques, suivant le bien de l'État et la conservation du roi et du royaume. »
Après avoir stipulé « que Dieu sera toujours servi et honoré, que les athées, impies, libertins et sacrilèges seront punis d'une façon exemplaire ; que le soulagement du pauvre peuple sera procuré autant que possible, » ils déclarent que le parlement présentera les personnes qui devront avoir part au gouvernement du royaume et à l'éducation du roi; qu'il pourra provoquer leur destitution à son gré ; qu'il recevra le serment des mi-» nistres et des conseillers d'Etat; qu'il régnera et gouvernera, en un mot, pendant la minorité, et que de grandes réformes seront opérées dans l'administration des finances, dans la distribution des bénéfices, dans l'assiette et la perception de fini-
pot. L'inévitable conclusion, c'est que le règne de la justice se lèvera pour la France le jour où elle sera délivrée de Mazarin
« Ainsi l'ont juré ledit seigneur Parlement et ladite bonne Ville sur les saints Évangiles en l'église Notre-Dame. »
Il ne manque qu'une chose dans cet écrit, c'est que ledit seigneur et ladite bonne Ville ont reçu la bénédiction nuptiale du coadjuteur.
Le parlement régnait en effet et gouvernait; voilà jusqu'à présent le seul article du contrat qui fût réellement exécuté.
La cour ne laissait pas sans réponse les pamphlets dirigés contre elle. Elle avait, elle aussi, ses écrivains à gages, et dans ces combats sans trêve ni merci de la presse, l'avantage n'était pas toujours du côté de ses ennemis sous le rapport du talent.
On lit dans le Bandeau levé de dessus les yeux des Parisiens, où le parlement est rudement attaqué :
« Ils devraient commencer leurs réformes par eux-mêmes, ôtant ou du moins diminuant leurs épices et autres droits, puisqu'ils sont obligés de rendre la justice gratuitement, abolissant les chicaneries, abrégeant la longueur des procès et jugeant sommairement ceux que l'on peut vider sur-le-champ, au lieu de les appointer, comme
ils (ont contre l'ordonnance, et les rendre immortels.
« Ils se montrent grands zélateurs du bien public, lorsqu'ils ne trouvent point d'autre remède pour se garantir des taxes qu'on leur demande pour jouir de la Paillette; ce qui fait appeler par quelques-uns nos désordres la guerre du droit annuel
« Ils ont voulu qu'un prisonnier d'Etat ne pût être détenu plus de vingt- quatre heures sans être interrogé, et ils ont rempli la Bastille de plus d'accusés qu'il n'y en a eu durant les six années de la régence.
« Ils ont blâmé les partisans d'avoir ruiné les affaires du roi, et ils ont fait raffle sur toutes les tailles et tous les deniers publics, vendant le sel des greniers de Sa Majesté à moitié prix, sans oublier l'argent des particuliers sur lequel ils ont pu mettre la main.
« Ils se sont plaints qu'on leur ôlaitleur liberté, et ils ont tenu jusqu'aux ambassadeurs et aux évêques prisonniers dans leur ville. »
La cour a ici raison contre le parlement. De tous les reproches qu'elle lui adresse, il n'y en a pas un seul qui ne soit mérité. Elle avait à Paris des émissaires dévoués qui semaient partout de petites feuilles destinées à éclairer le peuple ou les placardaient à tous les coins de rue. L'un d'eux, interrogé par Retz au moment où il venait d'être
arrêté, lui répondit avec une noble fierté : « Je ne crains rien ; je sers mon roi. » Deux de ces placards portaient en tête : A qui aime la vérité. — Lis et fais. Ils justifiaient bien leur titre; car ils étaient pleins de bonnes vérités et de sages conseils1.
\ . En voici quelques fragments :
« Pauvre peuple de Paris, que je plains ta simplicité et ton aveuglement ! T'imagines-tu que Rroussel eût fait si fort le tribun s'il eût pu obtenir pour son fils la compagnie aux gardes qu'il poursuivait? Que te soucies-tu si le président Viole n'a pu être admis aux fonctions de chancelier de la reine ? T'a-t-on offensé parce qu'on n'a pu satisfaire le conseiller Guiry sur la charge qu'il voulait d'introducteur des ambassadeurs? Et crois-tu que les barbes vénérables de Vialar et de Bachaumont et d'autres jeunes insensés de cette partie, qui se nomment eux-mêmes par ironie les petits pères du peuple et les tuteurs des rois, soient fort propres à réformer l'Etat?... Le duc de Longueville n'est avec toi que parce qu'on lui a refusé le Havre, après qu'on lui avait déjà donné Caen et le comté de Jous. La rhétorique naturelle du duc d'Elbeuf pourra-t-elle persuader qu'il prenne autre intérêt en cette affaire que d'avoir le gouvernement de Montreuil, qu'on a refusé avec raison à une personne de sa condition et qui a si longtemps porté l'écharpe rouge? Le duc de Bouillon veut Sedan, et serais-tu si enragé que de contribuer à donner une entrée sûre aux ennemis pour ravager la Champagne par leurs courses, et venir jusqu'à tes portes quand l'envie leur en prendrait?... Enfin rien ne se meut dans cette grande machine que par des ressorts intéressés. Cependant tu lui prêtes ton bras comme si elle ne travaillait que pour ton avantage, tandis qu'elle ne travaille qu'à ta
destruction Ne sais-tu pas que ces grands seigneurs, pas-
sementés et brodés à tes dépens, se moquent de toi dans le temps même que tu sers à leurs fins? Qu'ils boivent tous les jours à la santé des badauds de Paris? S'ils triomphent avec
On voit là que la cour savait défendre habilement sa cause. L'histoire impartiale n'a rien à retrancher des assertions contenues dans cette défense. Mais quand les passions sont en mouvement, le langage de la raison et de la justice est-il jamais écouté?
le Parlement, auquel ils sont unis, au lieu d'un roi, d'un légitime souverain, qui te chérirait avec tendresse et ne s'occuperait que de ton bonheur, tu auras quatre cents tyranneaux qui te déchireront et t'accableront de mille taxes, comme ils ont déjà commencé, et ton opiniâtreté n'aura servi qu'à allumer et nourrir une guerre civile, qui rendra la France la proie de ses ennemis et changera ta ville, la plus belle et la plus heureuse du monde, en un théâtre d'horreurs et de misères.... Tu dissipes plus d'argent en une semaine pour faire au roi une méchante et impuissante guerre et pour enrichir des princes, que le roi n'en dépensait en deux mois, soutenant la guerre en tant d'endroits et avec tant de gloire et d'avantage contre toute la maison d'Autriche On en veut au cardinal ; cependant qui ne sait que,
s'il eût voulu satisfaire les chefs du parti du parlement que je t'ai nommés, et conseiller qu'on donnât Sedan, le Havre, Montreuil et autres choses de pareille nature, le bien public se fût bien porté? Il n'en serait pas le perturbateur, il aurait étéls meilleur ministre qui fut jamais; il faudrait le canoniser— Est-il possible, après cela, que tu sois encore dupe et que tu laisses si longtemps abuser de ta bonté? Venge plutôt ton roi désobéi, maltraité, offensé; venge-toi toi-même des maux que tu souffres et de ceux où l'on ne se soucie guère de te plonger à l'avenir. Quand tu n'aurais autre chose à craindre que de perdre pour toujours la présence de ton roi, ce qui est infaillible si tu t'opiniâtres dans ta rébellion, ne considères-tu point quelle serait pour toi la grandeur de cette perte, et que cette présence est ce qui t'enrichit et te donne la splendeur et l'opulence par-dessus les autres villes? »
Tandis que, sur le champ de bataille de la presse, l'encre coulait à flots, le sang coulait aussi dans les fréquentes escarmouches de l'armée parisienne avec l'armée royale, trop peu nombreuse pour frapper un coup décisif ou pour forcer la capitale à se rendre par un blocus rigoureux. « La gaieté la plus folle n'en présidait pas moins dans Paris à toutes les opérations militaires; on riait des défaites qu'on essuyait journellement comme des petites victoires qu'on remportait quelquefois1. » Vainqueurs, les héros de la Fronde revenaient, couverts de leurs armes et parés de leurs écharpes, recueillir le prix de leurs exploits auprès des dames qui formaient cette charmante cour de Mme de Longueville, où se passaient, selon Retz, des scènes dignes du roman de l'Astrée ; car « l'amour était alors la grande affaire de tous ceux qui voulaient réformer ou bouleverser l'Etat2. » Vaincus, ils se consolaient par des chansons, et tournaient souvent leurs railleries contre euxmêmes. Cette incroyable légèreté, qui, dans un tel moment, choque comme une dissonnance, étonne moins, quand on pense qu'il n'y avait dans la Fronde que des intérêts en jeu, et que l'exaltation religieuse ou politique y était complètement étrangère.