‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 55 sur 70 · Mémoires, tome I · texte numérisé non relu

Mémoires, tome I

compagnies, c'est d'échauffer les jeunes contre les vieux. » Réflexion bien digne d'un professeur de cabales et de complots! Ce moyen lui réussit encore une fois. Les clameurs des plus ardents couvrent la voix des plus modérés et des plus sages, et finissent par entraîner l'assemblée. La motion du prince de Conti est adoptée à une forte majorité, et l'envoyé de l'archiduc est introduit. Mole et de Mesmes, navrés de douleur, courbent la tête devant cette honteuse profanation du sanctuaire de la justice, contre laquelle soixante-et-treize membres ont inutilement protesté. Le faux gentilhomme prononce gravement le discours que lui ont appris Retz et Bouillon. Il dit, en résumé, que Mazarin qui a tout fait pendant deux ans pour perpétuer la guerre,, a offert tout à coup à l'Espagne la paix la plus avantageuse, afin d'avoir toute sa liberté d'action pour châtier le parlement ; que le roi son maître, instruit de ce qui se passe en France, a repoussé l'offre du cardinal, parce qu'il ne veut pas favoriser ses projets de vengeance et d'oppression, et qu'il ne croit pas devoir traiter avec un ministre déclaré ennemi de l'Etat par la première cour souveraine du royaume ; que Sa Majesté Catholique a préféré s'adresser à cette illustre compagnie à qui appartient en France la tutelle des rois mineurs, et la rendre arbitre des conditions de la paix. Jl ajoute que vingt mille

Espagnols sont prêts à marcher au premier signal pour protéger le parlement et qu'ils ne franchiront la frontière que s'il a besoin de leur secours. Voilà ce que de graves magistrats paraissent prendre au sérieux dans l'enivrement de l'orgueil ! Sur l'invitation du président, le noble ambassadeur dépose sur le bureau ses propositions écrites. On lui vote des remercîments; mais Orner Talon, secondé par Mole, fait décider qu'une députation ira faire connaître à la reine le grave incident qui s'est produit, et lui demander ses volontés; le parlement ne délibérera qu'après avoir reçu sa réponse. C'était en réalité assurer le triomphe des partisans de la conciliation ; le dernier mot du parlement était pour eux; il défaisait heureusement d'un côté ce qu'il avait fait de l'autre; car le fil des négociations devait bien vite être renoué, quand, par ses députés, le parlement se trouverait de nouveau en contact avec la cour. En présence d'un tel arrêt, d'une telle fin après un tel début, n'est-il pas évident que la Fronde n'a été qu'une parodie de la Ligue? Son véritable caractère apparaît tout entier dans cette fameuse séance : beaucoup de bassesse et d'odieux calculs ; peu de franchise et d'énergie dans le mal comme dans le bien ; des ruses, des surprises, des manœuvres plus ou moins habiles, des demi-mesures, des décisions contradictoires, de perpétuelles équivo-

ques, des velléités impuissantes. Elle aurait dû inscrire sur sa bannière ce titre si connu d'une des meilleures comédies de Shakspeare : Much ado about notking, Beaucoup de bruit pour rien. Retz ne se méprit point sur la portée de la détermination à laquelle le parlement s'était arrêté. Bouillon qui, selon lui, avec la physionomie d'un bœuf, avait la perspicacité d'un aigle, mesura aussi d'un coup d'œil l'étendue du danger dont ils étaient menacés. Ils sentaient bien l'un et l'autre que, malgré la faute immense qu'il avait commise en écoutant l'envoyé de l'archiduc, en autorisant en quelque sorte par son exemple ceux qui voudraient former avec l'étranger des liaisons coupables, le parlement tendait à se rapprocher de la cour, qu'il dépendait de cette compagnie de terminer la guerre civile, et qu'ils ne pourraient l'empêcher de négocier à son gré qu'en soulevant le peuple contre elle. Bouillon n'hésiterait pas à recourir à cette terrible extrémité pour l'agrandissement de sa maison; mais Retz ne veut pas le suivre dans une voie qui lui paraît pleine de périls et où il entrevoit sa propre ruine. Il est convaincu qu'une sédition populaire contre le parlement mettrait les Frondeurs à la merci des Espagnols qu'elle amènerait infailliblement dans le Louvre, et il craint qu'après la victoire, le premier soin du comte de Fuensaldagne ne soit de l'anéantir lui-

même, de briser l'instrument dont il se serait servi pour parvenir à ses fins. Il ne redoute pas moins dans cette hypothèse le duc de Bouillon.

« Je considérais, dit-il, M. de Bouillon soutenu par l'Espagne avec laquelle il avait, à cause de Sedan, les intérêts les plus naturels. (Notons en passant cette expression malheureuse qui indique un si grand défaut de sens moral!) Je considérais M. de Bouillon comme un nouveau duc du Maine, qui en aurait mille autres au premier jour tout à fait séparés de ceux de Paris, et qui pouvait bien avec le temps, assisté de l'intrigue et de l'argent, de Castille, chasser le coadjuteur de Paris comme le vieux duc du Maine en avait chassé à la Ligue le cardinal de Gondi, mon grand-oncle. »

Nous arrivons ici à ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans les Mémoires de Retz, après le célèbre préambule du second livre. Ses conversations avec le duc de Bouillon, une des fortes têtes de la Fronde, quoiqu'il prétende, avec la fine malice qui le distingue, que « ce duc n'était pas aussi capable qu'on l'a cru des grandes choses qu'il n'a jamais faites, » sont loin d'être au-dessous de ses entretiens avec Condé sous le rapport de l'éloquence et de l'habileté. Nous les regardons comme de vrais chefs-d'œuvre. Le génie de Retz s'y montre dans tout son éclat. Il y

met à nu tous les côtés faibles de son parti avec une sagacité qu'on ne saurait trop admirer et, quel que soit au fond le motif qui l'inspire, il y joue un rôle moins ingrat. Là du moins, au lieu de chercher, par de belles paroles, à détourner son interlocuteur de la ligue du devoir, il s'efforce de le retenir sur le bord d'un effroyable abîme où il le voit prêt à se précipiter en y entraînant la France après lui.

« Le gros du peuple qui est ferme, dit-il, fait que l'on ne s'aperçoit pas encore de ce démanchement des parties qui s'affaibliraient et se désuniraient en fort peu de temps, si l'on ne travaillait avec application à les lier et à les consolider ensemble.... Les peuples sont las quelque temps avant de s'apercevoir qu'ils le sont. La haine contre le Mazarin soutient et couvre cette lassitude. Nous égayons les esprits par nos satires, par nos vers, par nos chansons. Le bruit des trompettes, des tambours et des timbales, la vue des étendards et des drapeaux réjouissent les boutiques; mais au fond paye- 1- on les taxes avec ponctualité comme on les a payées au commencement? Y at-il beaucoup de gens qui nous ont imités, vous, M. de Beau fort et moi, quand nous avons fait porter notre vaisselle à la monnaie? N'observezvous pas que quelques-unes des personnes qui se croient encore très-bien intentionnées pour la

cause commune, excusent déjà dans les faits particuliers les personnes qui le sont le moins? Voilà les marques certaines d'une fatigue d'autant plus significative qu'il y a à peine six semaines que l'on a commencé à courir. Jugez de celle que produiront de plus longs voyages.... Ceux qui sont fatigués, s'imaginent qu'ils ne sont qu'en colère, et cette colère est contre le Parlement, c'est-à-dire contre un corps qui était, il n'y a qu'un mois, l'idole du public et pour la défense duquel il a pris les armes. »

Retz, on le voit, a mis le doigt sur la plaie. Toutes les insurrections font figurer entête de leur programme la réduction de l'impôt, et le lendemain même de leur explosion, quand il s'agit, non plus seulement de détruire, mais d'organiser, elles ont toujours à subir ces nécessités impérieuses qu'elles avaient imputées à crime au gouvernement, objet de leurs attaques. Comme le rocher de Sisyphe, l'impôt de la veille retombe de tout son poids et bien souvent d'un poids plus lourd sur le pauvre peuple qu'elles avaient bercé des plus décevantes espérances pour le faire sortir de « son pauvre gîte » où, selon son éternelle destinée, il rentre non moins pauvre qu'auparavant, après avoir fait les affaires de quelques ambitieux. La leçon qu'avaient voulu donner au pouvoir ces bourgeois de Paris dont nous avons vu plusieurs

fois les héritiers à l'œuvre, leur avait déjà coûté une somme énorme, absorbée en partie par l'avidité des généraux1, sans compter les pertes que leur avaient fait éprouver la dévastation des campagnes et l'interruption des relations commerciales. Tout récemment il avait fallu user de violence pour se procurer quelques ressources. Le nerf de la guerre manquait à peu près de même dans les deux camps.

Quelle profonde connaissance des révolutions dénotent les réflexions que suggère à Retz le plan du duc de Bouillon qui médite de renverser le parlement en déchaînant le lion populaire ! Le plus pacifique des hommes a dit que les Mémoires du coadjuteur, qu'on a appelés le bréviaire des révolutionnaires , le rendaient ligueur, frondeur, en un mot séditieux par contagion. Quoiqu'ils produisent sur nous un effet tout contraire, quoique nous fussions plutôt porté à partager l'opinion de d'Argenson qui croyait, à l'époque où furent publiées les confessions de Retz, que personne, après les avoir lues, ne serait encouragé à l'imiter, nous comprenons cependant que cer-

1 . « Les généraux ont mis dans leur pochette une partie de notre argent, en ont payé leurs dettes et acheté de la vaisselle; ils ne veulent faire durer la guerre que pour leur intérêt particulier. » {Lettres de Guy-patin, tome I, page "2 61.)

taines natures puissent en être impressionnées de la sorte ; mais s'il est vrai qu'on trouve dans ce livre une théorie complète de l'art de conspirer et que pnrfois il soit capable d'ébranler les cerveaux faibles, que d'enseignements il renferme en même temps à rencontre des amateurs de conjurations, sans parler du plus éloquent de tous, de celui qui ressort de son insuccès et de ses malheurs! Qu'on en juge par cette citation : « Quand nous nous serons misa la place du parlement, dit Retz au duc de Bouillon, quand nous aurons ruiné son autorité dans l'esprit de la populace, quand nous aurons établi la nôtre, nous tomberons nécessairement dans les mêmes inconvénients, parce que nous serons obligés de faire les mêmes choses que fait aujourd'hui le parlement Il n'y aura entre lui et nous qu'une différence : ce sera que la haine et l'envie que nous exciterons dans le tiers de Paris, c'est-à-dire dans la bourgeoisie, attachée de tant de manières à cette compagnie, dès que nous l'aurons attaquée, diminuée ou abattue, produiront et achèveront contre nous, dans les deux autres tiers, en huit jours, ce que six semaines n'ont encore que commencé contre le parlement. Nous avons dans la Ligue un exemple fameux de ce que je viens de vous dire. M. du Maine trouvant dans le parlement cet esprit que vous lui voyez, cet esprit qui

va toujours à unir les contradictoires et à faire la guerre civile, selon les conclusions des gens du roi, se lassa bientôt de ce pédantisme. Il se servit des seize quarteniers de la ville pour abattre cette compagnie. 11 fut obligé, dans la suite, de faire pendre quatre de ces seize qui étaient trop attachés à l'Espagne. Ce qu'il fit dans cette occasion pour se rendre moins dépendant de cette couronne, fut ensuite cause qu'il eut plus besoin d'elle pour se soutenir contre le parlement dont les restes commençaient à se relever. Qu'arriva-t-il de tous ces mouvements? M. du Maine, l'un des plus grands hommes de son siècle., fut forcé de signer un traité qui a fait dire à toute îa postérité qu'il n'a su faire ni la paix ni la guerre. Voilà le sort de M. du Maine, chef d'un parti formé pour la défense de la religion, cimenté par le sang de MM. de Guise, tenus universellement pour les Machabées de leur temps, d'un parti qui s'était déjà répandu dans toutes les provinces et qui avait déjà embrasé tout le royaume. En sommes-nous là ? La cour ne nous peut-elle pas ôter demain le prétexte de la guerre civile, et par la levée du siège de Paris, et par l'expulsion, si vous le voulez, du Mazarin ? Sans doute, les provinces commencent à branler; mais enfin le feu n'y est pas encore assez allumé pour ne pas continuer avec plus d'application que jamais de faire de

Paris notre capitale.... Est-il sage d'ailleurs de faire dans noire parti une division qui a miné celui de la Ligue, sans comparaison plus formé, plus établi et plus considérable que le nôtre ?... Il faut que le parlement soit toujours le milieu par lequel nous tenions le peuple dont on n'est jamais plus assuré que lorsqu'on ne le tient pas immédiatement; sans le parlement, nous ne pouvons rien faire qui soit solide. »

Le souvenir des Seize lui inspire une autre réflexion non moins remarquable sur ce qu'il appelle « la manie du peuple » pour M. de Beaufort et pour lui, sur la force que donne cette popularité inouïe au roi des paroisses et au roi des Halles :

« Si nous étions de la lie du peuple, nous pourrions peut-être avoir la pensée de faire ce que Bussy le Clerc fit au temps de la Ligue, c'està-dire d'emprisonner le parlement. Nous pourrions avoir en vue de faire ce que firent les Seize, quand ils pendirent le président Brisson, si nous voulions être aussi dépendants de l'Espagne que les Seize l'étaient ; rien ne serait plus aisé à exécuter; mais M. de Beaufort est petit-fils de Henri le Grand, et moi, je suis coadjuteur de Paris. »

Voilà certes des sentiments faits pour relever un peu notre béros qui, jusqu'ici, nous a montré dans toute sa conduite qu'il n'avait pas moins oublié qu'il était coadjuteur de Paris, que le duc

de Beaufort n'avait oublié qu'il était petit-fils de Henri le Grand. Pourquoi faut-il qu'il se hâte de diminuer singulièrement son mérite en insistant à plusieurs reprises sur T intérêt qu'ils ont l'uu et l'autre à ménager le parlement? Cette idée revient à chaque instant et sous toutes les formes. On dirait que Retz tient à ce qu'on sache bien que ïintérêt est en toute circonstance son principal mobile, que l'honneur et le devoir ne viennent pour lui qu'en seconde ligne, alors même qu'il semble obéir à leur impulsion. Au fond, la vérité est qu'il ne veut pas s'exposer, en rompant violemment avec le parlement, « à devenir le second jour l'aumônier ou le valet du comte de Fuensaldagne, après avoir été tribun du peuple le premier1, » voilà pourquoi il se rappelle qu'il est coadjuteur de Paris! Si nous paraissions trop sévère à son égard, nous ferions remarquer que nos appréciations sont basées sur ses propres paroles; nous ne le condamnons presque toujours que d'après ses aveux. Ce sont là des éléments de conviction que ses plus chauds partisans ne sauraient récuser.

Ces entretiens de Retz avec le duc de Bouillon qui occupent une si large place dans ses Mémoires et qui mettent si bien en lumière les prodigieuses

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