Mémoires, tome I
ressources de son esprit, sont émaillés à chaque page de tant d'observations où la finesse le dispute à la profondeur, qu'il est difficile d'y faire un choix ; on se laisserait aisément aller à tout citer. Qu'il est regrettable que d'aussi belles facultés n'aient pas été mises au service d'une meilleure cause !
Ne reconnaît-on pas dans les lignes suivantes l'aveuglement ordinaire des gouvernements que des révolutions qu'ils n'ont pas su prévoir malgré d'éclatants avertissements, surprennent au milieu d'une funeste sécurité?
« Y a-t-il un ministre ou un courtisan qui jusqu'au jour des barricades n'ait tourné en ridicule tout ce qu'on lui disait de la disposition du peuple pour le parlement? Et pourtant il n'y avait pas un seul courtisan, ni un seul ministre qui n'eût déjà vu des signes infaillibles de la révolution. »
A-t-on jamais mieux signalé qu'il ne l'a fait les inconvénients d'un pouvoir uniquement fondé sur la faveur de la multitude, d'un pouvoir qui dispose de cette force brutale qu'on appelle le peuple?
« Voilà, remarque-t-il, le destin et le malheur des pouvoirs populaires: ils ne se font croire que lorsqu'ils se font sentir, et il est très-souvent de l'intérêt et même de l'honneur de ceux entre les
mains de qui ils sont, de les faire moins sentir que
croire Ils ont encore cela de fâcheux qu'ils
vous rendent responsables de ce que le peuple fait
malgré vous On ne saurait prendre trop de
précautions en tout ce qui regarde le peuple, parce qu'il n'y a rien de si déréglé; on ne saurait trop aussi les cacher, parce qu'il n'y a rien de si défiant. »
La conclusion de Retz est qu'il faut agir sur l'esprit de la compagnie sans la menacer, ranimer son ardeur, réveiller son énergie sans l'opprimer; lui inspirer une crainte salutaire sans l'exposer à la fureur du peuple; la convaincre, en un mot, sans recourir aux moyens violents, qu'elle ne peut se séparer de ses alliés; et pour cela, selon lui, il ne saurait y avoir rien de plus efficace que de faire camper hors de Paris l'armée de la Fronde, de la soustraire ainsi à l'action du parlement « où le moindre conseiller se croit maître de la com^ mander au moins autant que les généraux, tant qu'elle est enfermée dans l'enceinte des murailles. » Le comble de l'habileté serait d'amener le parlement à provoquer lui-même cette mesure, et il ne désespère pas d'y parvenir en lui insinuant qu'il ne faut attribuer les dernières défaites de l'armée parisienne qu'à la lenteur de ses mouvements; que si elle s'établissait dans la campagne, il serait plus facile de la porter rapidement sur
26i LE CARDINAL DE RETZ
les points où sa présence serait nécessaire, que les soldats y seraient mieux exercés et mieux disciplinés, et que le parlement n'aurait plus à craindre qu'ils vinssent troubler ses séances par leurs clameurs. Le succès de cette manœuvre jointe à l'alliance avec l'Espagne, rétablirait, à son avis, les affaires de la Fronde en prévenant les négociations qui se préparent.
Retz apprend alors du duc de Bouillon que Turenne est à la veille de se déclarer pour la Fronde, de marcher sur Paris, et d'apporter à la cause populaire le secours de sa puissante épée.
Ébloui par les espérances de son frère qui ne rêvait rien moins qu'une souveraineté indépendante comme celle du duc de Lorraine, entraîné par ses sollicitations à subordonner, à sacrifier, comme lui, l'amour de la patrie aux intérêts de sa maison , poussé enfin par les ressentiments personnels qu'il nourrissait contre Mazarin, Turenne travaillait en effet à tourner contre son roi l'armée que son roi lui avait confiée pour combattre les ennemis de la France. La sainte notion du devoir s'était un moment altérée dans cette âme simple et droite, sous l'influence de l'orgueil féodal et de l'esprit de vertige qui s'était emparé de toutes les têtes à cette époque d'égarement où, pour employer le langage de Retz, « il n'était pas permis aux plus sensés de se conduire en sages. »
Le maréchal de Turenne, jusque-là une de nos gloires les plus pures, embauchant ses colonels pour le compte de la révolte et dans une misérable pensée d'ambition, le maréchal de Turenne, un des caractères les plus nobles et les plus élevés, ternissant sa renommée par une infâme trahison, c'est là un de ces spectacles qui étonnent et affligent si profondément que l'on serait comme malgré soi tenté de s'écrier avec un fameux personnage de l'antiquité : Vertu, tu nés quun nom, c'est-à-dire de douter de la vertu elle-même, si l'on s'abandonnait à sa première impression. Quel déplorable exemple de la fragilité humaine! Voilà donc ce que deviennent les meilleurs des hommes, quand il plaît à Dieu de les laisser un instant livrés à leur propre sens! Qui ne délesterait, qui ne maudirait, à la vue d'une défection aussi extraordinaire, ces querelles intestines qui démoralisent à ce point les plus grands cœurs? Retz apprécie cet acte coupable, dans une de ces rares lueurs de sens moral qui contrastent trop avec ce qui les précède et avec ce qui les suit pour donner le change au lecteur sur ses véritables sentiments, mais qui semblent néanmoins indiquer que le coadjuteur a conservé dans un des replis de son âme quelque chose de cette lumière intérieure qui éclaire tout homme venant en ce monde :
« Turenne, qui n'avait jamais voulu entendre parler d'intrigues, s'avise de faire une action sur laquelle je suis persuadé que le Balafré et l'amiral Coligny auraient balancé. Il a fallu un mérite aussi éminent que le sien pour ne pas être obscurci par un événement de cette nature. »
Si son mérite n'en a pas été obscurci, c'est qu'il a plus tard noblement réparé ses torts sous le drapeau qu'il n'eut jamais dû quitter, et « qu' il est d'un plus grand homme, comme Retz le remarque fort bien, de savoir racheter sa faute par une réparation éclatante que de savoir ne pas la faire. » La mémoire de Retz serait plus honorée, si à l'exemple de ce grand homme il avait mis lui-même en pratique la belle maxime qu'il a si admirablement formulée.
Pendant que Turenne méditait sa criminelle entreprise, le maréchal d'Hoquincourt, follement épris de cette duchesse de Montbazon qui comptait au nombre de ses adorateurs le duc de Beaufort et exerçait un empire absolu sur ce triste descendant d'Henri IV, s'engageait à lui livrer Péronne, en lui envoyant ce billet qui peint si bien les mœurs du temps : Péronne est à la belle des belles] Telle était alors l'influence des femmes, même sur les hommes en apparence les moins accessibles à leurs séductions. La duchesse de Longueville ne fut pas, dit-on, étrangère à la
fatale détermination de Turenne. Il s'était senti, comme tant d'autres, en la voyant, fasciné par ses charmes, et il se souilla d'un crime pour plaire à une femme qui se moquait de sa passion.
En apprenant ces nouvelles inattendues qui viennent tout à coup changer la face des choses, Retz promet au duc de Bouillon de l'aider à s'affranchir de ce qu'il nomme « la tyrannie ou plutôt le pédantisme du parlement, » lui qui avait si obstinément refusé de s'associer à ses projets, tant qu'il n'avait eu en perspective que la dangereuse protection de l'Espagne, comprenant bien que, s'il contribuait à perdre cette compagnie, sans pouvoir s'appuyer sur un parti « dont le fond tout français ne fût pas odieux à la nation i » et fût capable de contenir l'étranger, après avoir profité de son secours, il serait bientôt « réduit à n'être dans Bruxelles qu'une copie des exilés de la Ligue 2. » Dans l'ivresse de sa joie, l'ardente duchesse de Bouillon le force à signer de son sang, par une espièglerie de jeune femme, l'engagement de s'unir à son mari contre le parlement, dès que la déclaration de Turenne sera connue. On voit ce qu'il faut penser de ces grands mots d'honneur et de devoir qu'il faisait tout à l'heure sonner bien haut, en se plaisant à les mê-
\ , Mémoires. — 2. Idem,
1er aux véritables motifs qui lui dictaient son refus. A peine est-il rassuré pour lui-même sur les conséquences de cette union par l'intervention de Turenne, Yhonneur et le devoir ne le retiennent plus; l'idée de renouveler les violences des Seize, de se débarrasser par l'exil ou par la prison des parlementaires suspects de mazarinisme, n'a rien qui lui répugne; il n'a plus horreur des lauriers de Bussy le Clerc, quoiqu'il ne soit pas de la lie du peuple ; il ne se souvient plus alors qu'il est coadjuteur de Paris! Ici, on ne saurait s'empêclier de le reconnaître, quelque prévenu que l'on pût être en sa faveur, il n'y a plus d'illusion possible; le masque tombe, l'homme reste, et le héros s évanouit. Il est vrai que peu de jours après Retz semble revenir sur la promesse qu'il a faite au duc de Bouillon; car il lui dit dans un autre entretien : « Si nous ne pouvons pas retenir le parlement parles moyens dont nous avons parlé, mon avis est encore que, plutôt que de nous servir du peuple pour l'abattre, nous devrions le laisser suivre sa pente et nous abandonner à la sincérité de nos intentions. » Mais il avoue plus tard qu'il avait alors comme un pressentiment de l'insuccès de Turenne ; ce qui explique ce nouveau revirement ; mais il n'en est pas moins bien établi que si Turenne eût pu se rendre à l'appel de son frère, Retz n'eût pas hésité à seconder
Bouillon dans l'exécution de son plan contre le parlement.
Les événements devaient épargner au coadjuteur un tel surcroît de honte : les chefs de la Fronde s'étaient trop hâtés de se réjouir. Turenne n'avait sous ses ordres que des mercenaires allemands qui se vendaient au plus offrant. Il échoua dans sa tentative d'embauchage, parce qu'il trouva dans Mazarin un redoutable enchérisseur. Averti à temps , Mazarin acheta les troupes weymariennes, par l'intermédiaire du gouverneur de Brisacb, pour une somme de huit cent mille francs qui lui fut, dit-on, prêtée par Condé. Abandonné de son armée, Turenne fut obligé de se réfugier chez la landgrave de Hesse, sa parente, et de là il écrivit au cardinal pour lui témoigner son repentir et solliciter humblement sa grâce.
Cependant le parlement avait bientôt entamé avec la cour, comme Retz l'avait prévu, une négociation sérieuse. Mole, de Mesmes, Orner Talon qui aimaient sincèrement l'État et désiraient vivement la paix, apportaient dans cette négociation autant de prudence que de fermeté. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les tiraillements qui faillirent plusieurs fois la faire avorter. Qu'il nous suffise d'indiquer les principaux incidents qui signalrèent les conférences de Rueil. Mazarin en avait été écarté dès le début, la députaiion du
parlement ayant exigé avant tout qu'on ne la mît pas en contact avec un ministre condamné par un arrêt. Dans l'état actuel des esprits, c'était une condition qu'il fallait subir pour négocier. Mazarin y avait consenti, malgré la profonde irritation d'Anne d'Autriche, parce qu'il préférait mille fois traiter avec Paris que d'accepter de l'Espagne une paix honteuse, qui eût détruit l'édifice si péniblement élevé par Richelieu; mais il n'en était pas moins l'âme de toutes les conférences, et Retz luimême rend justice à l'habileté qu'il déploya.
Le désir de terminer la guerre civile tempérait chez les députés les plus influents les tendances hautaines de l'esprit de corps. Ils avaient d'une part à défendre contre la cour les prérogatives de leur compagnie, de l'autre à lutter contre les prétentions exagérées de leurs collègues et contre les intrigues des Frondeurs qui leur suscitaient chaque jour quelque nouvel obstacle. Quand ils revenaient à Paris, une populace soldée par les généraux qui avaient refusé de se joindre à eux, dans l'espoir de se faire plus chèrement acheter, faisait retentir sur leur passage et jusque dans les cours du palais les cris de : Point de paix! point de Mazariril et leur prodiguait l'insulte et la menace; mais rien ne pouvait intimider leur courageux président. Excités par son exemple, ils poursuivaient leur œuvre patriotique avec une intrépide
sérénité. Un jour Mole avait été assailli par des furieux prêts à attenter à sa vie : « IVies amis, leur dit-il avec un sang-froid héroïque, quand je serai mort, il ne me faudra que six pieds de terre. » Et il leur avait imposé par sa Hère contenance. C'est là un trait bien digne du successeur de cet Achille de Harlay qui disait au duc de Guise : « Mon âme est à Dieu; mon cœur est à mon roi, et mon corps est entre les mains des méchants; qu'on en fasse ce qu'on voudra. »
Mole et de Mesmes se sentaient soutenus parles vœux de la majorité delà bourgeoisie, que manifestait clairement le succès toujours croissant des écrits dirigés contre la Fronde. Dans un de ces écrits, l'auteur, après avoir qualifié la Fronde de comédie « où les uns jouaient le personnage du roi, les autres des personnages de princes, de valets et de fous, » trouvait que la comédie était beaucoup trop prolongée et qu'elle coûtait beaucoup trop cher. Un autre représentait « les Parisiens aux pieds de Leurs Majestés, demandant la paix, « et se faisait 1 écho de leurs doléances.
Dès qu'elle était entrée en communication avec les députés, la cour avait retardé d'un mois la réunion des états généraux fixée au 15 mars, sauf à l'ajourner ensuite indéfiniment, s'ilétait possible de l'éviter après ce nouveau délai. C'était une première satisfaction qu'elle donnait au parlement, tout en
laissant cette épée de Damoclès suspendue sur sa tête pendant la durée des négociations; car il ne redoutait rien tant que de se voir dépossédé de ses prétendus droits législatifs par une assemblée vraiment nationale.
A l'instigation de Retz et de Bouillon, les généraux, dans le but d'effrayer Mazarin, venaient de conclure avec l'Espagne un traité par lequel l'archiduc s^bligeait à faire immédiatement avancer ses troupes jusqu'à Pontavert, petite ville sur les bords de l'Aisne. L'armée de la Fronde était sortie de Paris sur la demande même du parlement, grâce aux menées du coadjuleur, pour former un camp entre la Seine et la Marne, et attendre dans cette forte position l'arrivée de Turenne. Le duc de Longueville annonçait qu'il était prêt à marcher sur Saint-Germain avec un corps de dix mille hommes. Le parlement entièrement livré, en l'absence de Mole, de de Mesmes et de Talon, à l'influence des Frondeurs, autorisait le maréchal de Turenne et le duc de la Trémouille à puiser partout dans les caisses de l'État pour entretenir les armées qu'ils devaient amener l'un de l'Alsace, l'autre de la Bretagne. Il sanctionnait en même temps h révolte de la ville de Reims qui avait maltraité son gouverneur, et il mettait aux enchères la* dépouille de Mazarin. Il édictait les peines les plus sévères contre les émissaires de la cour qui
levaient des troupes pour le compte du roi ; et il invitait les communes à se rassembler au son du tocsin pour leur faire la chasse. La guerre civile semblait à la veille de se rallumer avec un redoublement de fureur. Jamais l'horizon n'avait paru plus sombre. Tout était à craindre dans une pareille situation, même l'union de l'Espagne avec le parlement. Don José de Illescas était sur le point de triompher ; des représentants de la loi et de la tradition allaient être entraînés à se déshonorer en s'alliant ouvertement à l'étranger pour battre en brèche le gouvernement royal ; ce que la France n'avait jamais vu.
D'un autre côté l'impétueux Condé, qui supportait impatiemment tant de lenteurs, commençait à faire entendre un langage menaçant, et le duc d'Orléans se montrait offensé des exigences de la compagnie. De plus le cardinal était instruit des efforts que faisait l'abbé de la Rivière, sous l'impulsion de la Rochefoucauld et de Mme de Longueville qui s'étaient éloignés de Retz, pour déterminer Gaston à s'emparer de la régence avec leur concours et celui de leurs amis, et à nommer ensuite Châteauneuf premier ministre.
Mole et Mazarin comprennent alors tous les deux qu'ils doivent à tout prix empêcher la rupture des conférences et conjurer l'orage qui est près d'éclater; car il y va du salut de l'État qu'ils
voient avec effroi sur le point de tomber du faîte de la gloire et de la puissance dans un gouffre sans fond. Ils se rapprochent par de mutuelles concessions, et les conditions de la paix sont signées au moment même où le parlement vient de révoquer les pouvoirs de ses députés. Le cardinal lui-même appose sa signature à coté de celles du duc d'Orléans et du prince de Coudé, au bas de cet acte solennel qui est en grande partie son ouvrage, quoiqu'il ait été exclu de la négociation, et qui porte en effet l'empreinte de son talent diplomatique ; car, en définitive, la cour n'avait rien cédé de ses droits; elle n'avait fait aucun sacrifice qui compromît réellement son autorité; soit pour le fond, soit pour la forme, sa dignité était complètement sauvegardée. Elle se bornait en quelque sorte à amnistier le passé, à promettre vaguement de diminuer les impôts, de travailler à la paix générale, mais en dehors de l'action du parlement qui devait congédier sans réponse l'envoyé de l'archiduc ; et la compagnie tout entière était tenue de se transporter à Saint- Germain pour y recevoir du roi, dans un lit de justice, la déclaration qui lui serait octroyée en échange de sa soumission respectueuse. Un délai de quatre jours était accordé à tous les chefs de la Fronde pour demander à être compris dans le traité. Du reste ce traité ne touchait à aucune des
ET SON TEML'S. 275
questions politiques et administratives soulevées depuis le commencement de la lutte, et il n'y était pas même fait mention des états généraux. Voilà en résumé à quoi venait aboutir ce grand mouvement qui devait renouveler la face de la monarchie.
A la nouvelle de ce dénouaient imprévu, les généraux se réunirent pour délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre. Déjà plusieurs d'entre eux avaient commencé à négocier avec la cour, et ils n'avaient tous, au fond, qu'une pensée, celle de traiter aux meilleures conditions possibles. « Mazarin, a dit M. de Carné dans son excellente étude sur ce cardinal, Mazarin aimait à appliquer le procédé immémorial usité depuis la guerre du Bien public, la méthode de Louis XI, qui consistait à dissoudre toutes les ligues en traitant à part avec chacun des associés. Il accueillait toutes les prétentions avec une sorte de complaisance, et, conformément à la maxime d'un de ses plus illustres adversaires, la Rochefoucauld, il promettait selon ses espérances en ne tenant jamais que dans la mesure de ses craintes. »
Retz seul affectait le plus complet désintéressement. Il ne demandait rien pour lui, disait-il; ce qu'il voulait c'était l'expulsion d'un ministre odieux au pays; ce qu'il voulait, c'était la gloire de donner à la France cette paix générale qui était son vœu le plus cher. Pour forcer la cour à
l'accepter, pour accomplir une action si belle, selon lui, si éclatante, il proposait d'enlever, avant le retour des députés, en ayant l'air d'ignorer le résultat des conférences de Rueil, l'adhésion du parlement à l'alliance avec le roi d'Espagne, envers qui l'on s'engagerait à ne poser les armes qu'après la conclusion de la paix. Les grands mots de Retz ne peuvent ici tromper personne. 11 est évident que cette fantasmagorie de la paix générale n'est là que pour l'effet de la mise en scène; car Retz avait trop de pénétration pour ne pas comprendre que ce n'était pas en se liguant avec l'Espagne contre l'autorité royale, en ouvrant nos frontières à son armée, en l'introduisant au cœur du royaume, qu'on pouvait avoir une paix honorable pour la France, une paix qu'il y eût quelque gloire à lui procurer. La succession de Mazarin, tel est l'objet de son ambition. Il faut avant tout que Mazarin descende du pouvoir pour lui faire place. Les offres les plus brillantes ne sauraient le séduire, si son heureux rival conserve le poste éminent où il aspire à monter porté par le flot de l'opinion.
Le duc de Bouillon, qui ne visait qu'à rentrer en possession de la ville de Sedan et qui avait alors l'espoir de l'obtenir du cardinal, se refusait maintenant à faire de la paix générale la condition préalable de tout accommodement, dans la crainte
ET SON TFAIPS. 277
de fermer ainsi la porte aux traités particuliers. 11 préférait qu'on manœuvrât pour gagner du temps, qu'on laissât les députés faire leur rapport sans exciter le peuple contre eux, qu'on fît rejeter par le parlement le traité qu'ils avaient conclu, et qu'on les renvoyât sous prétexte de négocier sur de meilleures bases, afin de dicter plus sûrement la loi au cardinal, et de lui arracher de plus grands avantages, quand les trois armées de l'archiduc, de Turenne et du duc de Longueville seraient près de Paris. Retz épuisait toutes les ressources de son esprit pour convaincre Bouillon que l'intérêt bien entendu de tous les chefs de la Fronde était de « s'attacher avec éclat à la paix générale, » que tous les autres avantages dépendaient de celui-là, et que, pour les avoir, il fallait montrer qu'on les méprisait ; que si l'on essayait d'amuser le parlement, si on ne le liait pas promplement par un acte public, il ne tarderait pas à retomber sous l'influence des partisans du traité, selon des tendances naturelles, « dont il ne s'éloignait que par saillies; » que le peuple pourrait alors se portera des violences qu'ils chercheraient vainement à empêcher, et qui les rendraient « formidables le premier jour, mais odieux le second, » parce qu'ils seraient responsables quand même aux yeux du public. Puis, dans un bel élan de générosité, ce parfait comédien offrait de sacri-
fier de très-bon cœur au ressentiment de la reine et à la haine de Mazarin sa dignité de coadjuteur, si son conseil était suivi. Bouillon se croyait en ce moment trop sûr d'atteindre son but par d'autres moyens pour être sensible à de pareils arguments. Sa proposition répondait parfaitement aux vues intéressées de tous les généraux ; aussi fut - elle adoptée sans difficulté malgré l'éloquence de Retz et le magnanime sacrifice qu'il était prêt à faire sur l'autel de la patrie.
Retz dit à cette occasion : « Il n'y a point de défaut qui dépare tant les qualités d'un grand homme que de ne pas savoir saisir le moment décisif de sa réputation. L'on ne le manque presque jamais que pour mieux prendre celui de sa fortune, et c'est en quoi l'on se trompe doublement soi-même pour l'ordinaire. Bouillon ne fut pas, à mon avis, habile dans cette circonstance, parce qu'il voulut être fin. Cela arrive assez souvent. »
Retz peint à merveille l'attitude embarrassée de la plupart de ces généraux qu'animaient en secret des sentiments qu'ils n'osaient manifester :
« Le prince de Gonti, dit-il, parla si obscurément que personne n'y entendit rien. M. d'Elbeuf s'étendit beaucoup; mais il ne conclut pas. Le duc de Beaufort employa son lieu commun qui était d'assurer qu'il irait toujours son grand chemin Les oraisons du maréchal de la Mothe
n'étaient jamais que d'une demi-période.... Le duc de Bouillon s'évertua à brouiller les es^ pèces.... »
Quand les députés vinrent rendre compte au parlement de l'accomplissement de leur mission, ils furent accueillis par des murmures. On leur reprocha dans les termes les plus vifs d'avoir traité après la révocation de leur mandat, d'avoir abandonné les généraux et tous ceux à qui la compagnie avait accordé arrêt d'union. Leduc de Bouillon dit qu'il ne lui restait qu'à demander pour toute grâce au parlement de solliciter pour lui un passe-port qui lui permît de sortir du royaume en sûreté. Le duc de Beaufort s'écria, en mettant la main sur la garde de son épée : « Vous avez beau faire, messieurs les d pûtes, celle-ci ne tranchera jamais pour le Mazarin. »
Aux généraux qui se plaignaient qu'on eût signé sans leur concours, Mole répondit ironiquement qu'ils avaient toujours protesté qu'ils ne séparaient pas leurs intérêts de ceux de la compagnie, que d'ailleurs ils avaient été invités aux conférences et qu'ils n'avaient pas envoyé de députés. Puis, les apostrophant à son tour : « Vous nous reprochez, leur dit- il avec émotion, de n'avoir pas consulté le parlement; lavez-vous consulté vous-mêmes, quand vous avez traité avec l'Espagne? » Et il dénonça le pacte secret que l'ar-
restation d'un écuyer du prince de Conti, chargé de lettres pour l'archiduc, avait fait connaître à la cour. Cette révélation inattendue opéra un changement soudain dans les dispositions de rassemblée, et les généraux baissèrent la tête sans mot dire. Alors un affidé du duc de Bouillon proposa de renvoyer la députation à Saint-Germain pour faire réformer les articles qui seraient repoussés par la compagnie, et pour régler les intérêts des généraux. En ce moment un grand bruit se fit entendre. Le palais était envahi par une foule irritée que conduisait un avocat sans clients, nommé du Boisle, un de ces génies incompris qu'on a vus de tout temps briller beaucoup plus dans les émeutes qu'au barreau, comme si leur instinct révolutionnaire, paré du nom de patriotisme, était en raison inverse de leur talent. Cette populace en délire qu'entretenait dans une surexcitation perpétuelle la Gazette des Halles, digne précurseur du Père Duchesne et de U Aimable Faubourien, journal de la canaille, vomissait mille imprécations contre les députés en brandissant des sabres, des piques, des poignards, et menaçait de jeter dans la rivière tous les Mazarins. Au milieu de cette effroyable tempête, du Boisle avait sommé le président de Novion, Frondeur bien connu, qui avait voulu chercher à apaiser le tumulte, de lui livrer le traité pour faire brûler par la main du
bourreau, en place de Grève, la signature du cardinal. Le président Novion lui avait fait observer qu'il était impossible de brûler la signature du cardinal sans brûler celle du duc d'Orléans, du premier prince du sang, de l'oncle même du roi, et ni le chef ni les soldats de cette armée séditieuse n'avaient insisté. Cette observation et l'effet qu'elle produisit dans un tel moment, sont des traits de mœurs que l'historien ne saurait passer sous silence. Vers la fin du siècle suivant, une pareille réflexion n'eût fait que redoubler la rage des émeutiers. Curieuse époque, en vérité, que celle où la bourgeoisie, en faisant la guerre au gouvernement royal, prenait pour devise, comme nous l'avons déjà fait remarquer : Quœrimus regem nostrum, et où le bas peuple, dans son plus grand accès de colère, s'écriait ; Allons à Saint- Germain quérir notre bon roi!
Mole ajouta ce jour-là une belle page à sa vie et aux annales de la France sur qui doil lejaillir sa gloire. La journée du 13 mars 1649 mérite d'y figurer à côté de la fameuse journée des barricades. Citons ici le récit même de Retz, en rappelant, à l'honneur de l'un et de l'autre, que c'est là le témoignage d'un adversaire déclaré de l'illustre magistrat.
« L'intrépidité du premier président ne parut jamais plus complète ni plus achevée qu'en cette
rencontre. Il se voyait l'objet de la fureur et de l'exécration du peuple. Il le voyait armé ou plutôt hérissé de toutes sortes d'armes, en résolution de l'assassiner. Il était persuadé que M. de Beaufort et moi, l'avions soulevé avec la même intention. Je l'observai, et je l'admirai. Je ne lui vis jamais un mouvement dans le visage, je ne dis pas qui marquât de la frayeur, mais je dis qui ne marquât une fermeté inébranlable et une présence d'esprit presque surnaturelle, qui est encore quelque chose de plus grand que la fermeté, quoiqu'elle en soit au moins en partie l'effet. Elle fut au point qu'il prit les voix avec la même li^ berté d'esprit qu'il avait dans les audiences ordinaires.... Il répondit à ceux qui lui proposaient de sortir parles greffes, afin qu'il pût rentrer chez lui sans être vu : « La cour ne se cache jamais. Je « ne commettrai pas cette lâcheté qui, de plus, ne « servirait qu'à donner de la hardiesse aux sédi- « tieux. Ils me trouveraient bien dans ma maison, « s'ils croyaient que je les eusse appréhendés ici. » Comme je le priais de ne pas s'exposer au moins que je n'eusse fait mes efforts pour adoucir le peuple, il se tourna vers moi d'un air moqueur, et il me dit cette mémorable parole : Eh 1 mon bon seigneur, dites le bon mot. » Quoiqu'il me témoignât assez par là qu'il me croyait l'auteur de la sédition, en quoi il me faisait une horrible
injustice, je ne me sentis touché d'aucun mouvement que de celui qui me fit admirer l'intrépidité de cet homme. »
11 avait déjà dit ailleurs du même personnage : a si ce n'était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un, dans notre siècle, de plus intrépide que le grand Gustave et M. le Prince, je dirais que c'a été Mole, premier président. »
Retz a raison d'égaler au moins le courage de Mole à celui de Gondé et de donner presque à entendre qu'il le met encore au-dessus. Nous avons toujours professé une vive admiration pour le courage militaire. Nous plaçons bien haut dans notre estime le guerrier qui verse son sang pour son pays sur un champ de bataille, depuis le général en chef jusqu'au plus humble soldat; cependant nous admirons peut-être davantage le courage civil, ce courage si rare et si beau qui n'est pas le fruit de l'exaltation née de celte passion de la gloire, dont le propre est d'enfanter des prodiges en doublant les facultés par l'enthousiasme, mais qui n'a pour aliment et pour soutien que le sentiment du devoir, l'amour de la justice, et une confiance sereine en celui de qui émanent ces deux grandes choses1. Lew'rjustus et tenax
\ . Napoléon Ier a dit ; a La plus belle mort serait celle « d'un soldat qui périt au champ d'honneur, si la mort d'un
propositi d'Horace, relevé encore par l'idée chrétienne, offrira toujours au monde le plus merveilleux spectacle qu'il nous soit donné de contempler ici -bas.
Du reste Retz n'est jamais plus heureusement inspiré que lorsqu'il parle de la grandeur d'âme de Mole. La manière dont il paraît sentir tout ce qu'il y a de noble dans la conduite du premier président, n'est certes pas d'une âme ordinaire. Là où ce qui est vraiment grand, trouve de pareilles cordes à faire vibrer, on peut affirmer que la main de Dieu a mis cette forte empreinte qui est l'indice des organisations privilégiées, et que le souffle du vice n'est pas entièrement parvenu à l'effacer.
Mole était resté calme sur son siège sans vouloir interrompre un seul instant la délibération commencée, et la séance n'avait été levée qu'à l'heure accoutumée. Avant que le parlement ne sortît de la Grand'Chambre, Retz alla haranguer le peuple et essaya de le calmer, s'il faut ajouter foi à son récit. 11 nous apprend qu'il joua, en un quart d'heure, trente personnages différents, et nous n'avons pas de peine à le croire ; car il était sans pareil dans ce genre d'exercice : «Je menaçai,
« magistrat périssant en défendant le souverain, le trône et « les lois n'était plus glorieuse encore. »
dit-il, je caressai; je commandai; je suppliai. » Enfin le parlement put traverser les flots de la multitude, huissiers en tête, sous la protection du coadjuteur et du duc de Beaufort qui couvraient de leur corps le premier président et le président de Mesmes. Le peuple poussa de grandes clameurs ; quelques voix firent entendre le cri de république . C'était comme un écho bien affaibli des bruits sinistres qui arrivaient de l'autre côté de la Manche. Mais alors, en France, les masses comprenaient à peine la signification de ce mot. Le véritable esprit qui les animait, était tout entier dans un autre cri que nous avons déjà signalé : Point de Mazarin ; allons à Saint-Germain quérir notre bon roi. Tous les membres du parlement rentrèrent chez eux, sans qu'on eût à déplorer aucune violence.
Retz se défend énergiquement d'avoir contribué le moins du monde à ce mouvement populaire. Nous sommes peu tenté de révoquer en doute la vérité de son assertion à cet égard, puisqu'il nous a si bien prouvé qu'il était de son intérêt de ne pas abattre le parlement par le peuple: mais nous ne saurions nous empêcher de remarquer que Mole pouvait bien s'y tromper; car ce même peuple était le peuple des barricades, celui que le coadjuteur avait lui-même appelé à la révolte quelques mois auparavant, celui qu'il se vantait
en toute occasion de faire avancer ou reculer à son gré.
Le parlement avait adopté, dans la séance orageuse du 13 mars, la proposition que le duc de Bouillon avait fait mettre en avant pour gagner du temps, selon la décision prise en commun par les généraux. Le lendemain les articles du traité de Rueil furent examinés, et la compagnie arrêta les modifications que les députés devaient demander à la cour. Les désordres de la veille avaient servi de leçon aux conseillers les plus ardents en les éclairant sur la gravité de la situation, et, à trèspeu d'exceptions près, chacun au fond du cœur avait hâte d'en finir. Un moment cependant la discussion s'échauffa de manière à faire craindre de nouveaux orages; mais le premier président lut une lettre du chancelier qui témoignait à la compagnie de la part du roi les dispositions les plus bienveillantes, et « cette petite pluie, dit Retz, qui parut douce, abattit le grand vent qui s'était élevé au commencement de l'assemblée. » Le mandat des députés fut formulé en des termes qui leur laissaient une grande liberté d'action pour la solution de toutes les difficultés. Les généraux et tous ceux qui s'étaient engagés à leur suite dans la Fronde, furent invités à faire connaître leurs prétentions particulières à la députation chargée de les soutenir.
Ce même jour, un courrier vint annoncer au duc de Bouillon qu'il ne fallait plus compter sur l'armée de Turenne. Ce fut pour lui comme un coup de foudre. Un instant il eut la pensée de revenir au plan qu'il avait d'abord conçu d'ameuter le peuple contre le parlement. Un autre envoyé de l'archiduc, don Gabriel de Tolède, était arrivé à Paris, et il répandait l'or à pleines mains dans le but de favoriser l'exécution d'un plan où l'Espagne entrevoyait pour elle de si grands avantages. La duchesse de Montbazon, cette femme sans pudeur quia fait dire au coadjuteur, « qu'il n'avait jamais vu personne qui eût conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu, » recevait la promesse d'une somme de vingt mille écus et d'une pension de six mille, pour exercer sur le duc de Beau fort le pouvoir de ses charmes au profit de cette triste cause. Aussi Beaufort criait-il bien haut qu'il n'y avait plus qu'à fermer les portes de Paris aux députés, qu'à chasser les Mazarins du parlement, qu'à se rendre maître de l'hôtel de ville, et qu'à faire avancer l'armée d'Espagne dans les faubourgs de la capitale1. Don Gabriel de Tolède
1 . Le duc de Beaufort ayant demandé au président de Bellièvre s'il ne changerait pas la face des affaires en donnant un soufflet au duc d'Elbeuf : « Je ne crois pas, répondit ce magistrat, que cela puisse changer autre chose que la face du duc d'Elbeuf. »
achetait à bon marché le duc d'EIbeuf « qui ne cherchait que de l'argent comptant, et topait, selon l'expression de Retz, à tout ce qui lui en montrait. » Ces grands seigneurs, égarés par la convoitise ou par l'orgueil, auraient trouvé des complices au sein même du parlement ; car le conseiller Longueil ne cessait de répéter qu'il fallait purger la compagnie. « 11 n'y a jamais eu, dit Retz, d'esprit si décisif ni si violent; mais il n'y en a jamais eu qui ait pallié ses décisions et ses violences par des termes plus doux. » C'est là comme un type que l'on rencontre dans toutes les révolutions. Cent cinquante ans plus tard, Longueil s'appellera Barrère1. Heureusement le duc de Bouillon renonça
bientôt à un dessein qui pouvait avoir de si funestes conséquences, et tous les généraux ne songèrent plus qu'à tirer leur épingle du jeu, en insistant toutefois, au moins pour la forme, sur le renvoi de Mazarin. Faire les braves au parlement le matin, négocier le soir avec la cour, ce rôle leur convenait à merveille.
Retz s'attribue l'honneur de ce résultat. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fit une prodigieuse dé-
\. Nous n'entendons pas comparer entièrement Longueil, marquis de Maisons, à celui que ses plaidoyers en style fleuri en faveur des plus odieuses mesures a fait surnommer l'Anacréon de la guillotine; nous avons voulu seulement signaler le trait de caractère qui leur fut commun à tous les deux.
pense d'esprit pour détourner le duc de Bouillon d'une voie fatale. Depuis l'avortement des projets de Turenne, il avait vu s'évanouir la chimère de la paix générale, et il avait résolu de laisser faire la paix avec la cour, d'y contribuer même sous main, de s'y opposer cependant en apparence en se tenant en dehors des négociations, bien plus en protestant par son vote, afin de conserver, à l'aide de ce semblant d'opposition, la faveur du peuple, d'être toujours à la tête d'un parti qu'il serait facile d'armer dans des circonstances plus propices, et d'attendre ainsi les événements. Un historien prétend qu'il encouragea les généraux à traiter, dans le but de rester seul chef de ce parti.
Le recueil des Mazarinades renferme la longue nomenclature des demandes qui furent adressées au premier président par les généraux et les personnages marquants de la Fronde pour être soumises à la cour. Cette pièce officielle est un des plus précieux documents de l'époque. Il n'y a rien de plus curieux comme étude de mœurs. Elle est loin de jeter un grand éclat sur la noblesse française ; ce n'est pas assurément une page de son livre d'or. Nous ne connaissons pas de satire plus sanglante de la Fronde; on pourrait l'intituler: la Fronde jugée par elle-même. Elle réduit à sa juste valeur le fameux serment d'union qu'avaient fait ces * 1 — 19
prétendus réformateurs au commencement de la guerre civile, en invoquant l'intérêt de l'Etat, et en prenant rengagement solennel de n'avoir jamais en vue que le bien public. On cherche vainement dans cet incroyable amas de bassesses et d'extravagances un seul mot qui ait trait à cet intérêt de l'Etat si pompeusement invoqué, quand il fallait séduire la bourgeoisie par de belles paroles. Des avantages personnels, c'est là tout ce que réclamaient ces grands citoyens avant de poser les armes. Aucun temps ne nous offre un plus scandaleux étalage d'ambitions désordonnées ou ridicules. Voici un court échantillon des exigences de cette aristocratie non moins avide qu'orgueilleuse :
« Le prince de Conti demandait entrée au Conseil et une place forte dans son gouvernement de Champagne. — Le duc de Bouillon demandait pour lui, comme on sait, la restitution de Sedan, pour Turenne le gouvernement de l'Alsace et celui de Philisbourg. — Le duc d'Elbeuf demandait pour lui le gouvernement de Picardie, pour son fils aîné le gouvernement de Montreuil. — Le duc de Eeaufort demandait la charge de grand amiral. »
« Le duc de Vendôme, dit Retz, avait envoyé en forme sa malédiction à son fils, s'il n'obtenait au moins la surintendance des mers — Les plus
désintéressés s'imaginèrent qu'ils seraient dupes des autres, s'ils ne se mettaient sur les rangs. »
Il ne s'agit de rien moins, on le voit, pour les princes et les généraux, que de s'emparer de la moitié du royaume. Ajoutez à cela, pour chacun d'eux, des demandes d'argent énormes, dans lesquelles aucun des leurs n'est oublié et qui font regretter que le patriotisme ne soit pas chez eux au niveau de l'esprit de famille. Ce même duc d'Elbeuf que nous avons vu accepter l'or de l'Espagne, non content d'avoir jeté son dévolu sur le gouvernement' de Picardie et sur celui de Montreuil, veut encore de l'argent pour sa femme, de l'argent pour le second de ses fils, de l'argent pour son frère. Le désintéressement des subalternes égale le désintéressement des chefs et fait éclore une fourmilière de prétentions de tout genre. « Ce qui est tout dire, selon Retz, le chevalier de Fruges en eut de grandes, la Boulaye en eut de considérables, le marquis d'Alluïen eut d'immenses. » C'est comme une curée de places, de titres, de pensions, digne du fouet vengeur qu'un poêle énergique de nos jours a si bien manié dans ses Ïambes. Le duc veut être prince; le marquis veut êtreduc; la vanité ledisputeàla cupidité. Les daines qui ont pris une si large part à la guerre, à cette guerre où dominaient le caprice et la folie, ont aussi leur part dans les conditions de la paix. Il
leur faut à toutes des tabourets à la cour. Un tabouret à la cour était alors une affaire de la plus haute importance. « Pendant les plus grands troubles, dit un historien, la noblesse s'assembla en corps aux Augustins, nomma des syndics, tint des séances réglées, comme si elle était occupée de quelque -grave question. C'était à l'occasion d'un tabouret accordé par la reine à Mme de Pons !... »
N'est-ce pas ici le cas de s'écrier avec le poète latin : Parturiunt montes; nascetar ridiculus mus ? Le singulier manifeste que nous venons d'analyser succinctement, est le ridiculus mus enfanté par la montagne de la Fronde qui semblait grosse de réformes.
Pour mieux assurer la conclusion de la paix en discréditant les généraux, le premier président s'empressa de livrer à la publicité ces irrécusables témoignages d'un honteux égoïsme qui s'était jusque-là dissimulé sous des dehors trompeurs. Ils furent accueillis par un immense éclat de rire, et ils excitèrent la verve railleuse du Courrier burlesque, joyeux enfant du vieil esprit gaulois, qui retrouva dans cette circonstance quelques-unes des inspirations de la Satire Ménippée. Ils dessillèrent bien des yeux dans les rangs de cette bourgeoisie qui s'était laissé abuser par des protestations menteuses. L'effet moral fut tel que les
généraux sentirent la nécessité de déclarer hautement, pour se réhabiliter dans l'opinion, qu'ils avaient seulement voulu qu'on leur donnât des sûretés contre Mazarin, et qu'ils renonceraient à tout ce qu'ils avaient demandé, si le cardinal n'était pas maintenu au pouvoir. Mais tandis que d'un côté ils envoyaient à Saint-Germain, pour y faire en leur nom cette déclaration, le comte de Maure que Retz appelle le « replâtreux du parti, » le seul d'entre eux qui eût quelque velléité de se montrer austère, le seul qui fût capable de prendre au sérieux une telle mission, de l'autre, ils chargeaient secrètement « des députés à basses notes,» selon l'expression de Mme de Motteville, d'appuyer toutes leurs prétentions.
Retz conserva, il faut le reconnaître, une attitude plus digne. Il ne cessa de déclamer jusqu'à la fin contre le cardinal, et de pousser le parlement à exiger son renvoi d'une manière absolue, quoiqu'il ne se fît pas illusion sur le dénoûment, sachant bien que la reine ne consentirait pas à sacrifier son ministre et que le parlement se résignerait à le subir; mais il se tint à l'écart au milieu de ce débordement de cupidités seigneuriales1, et comme
d . « Le prince de Conti ayant couché dans ses articles un « par lequel il demandait que la charge de général des ga- « 1ères fût rendue au duc de Retz, M. le coadjuteur de Paris,
il eut bien soin de faire ressortir ce contraste, le discrédit des généraux ne rejaillit pas sur lui, et sa popularité ne reçut aucune atteinte. C'était là ce qu'en l'état, il désirait par-dessus tout, à cause des éventualités de l'avenir. Il se retirait momentanément de la lice avec la ferme intention d'y rentrer, dès que l'occasion lui paraîtrait favorable pour recommencer une lutte qui était comme un duel entre le cardinal et lui ; il restait assez de germes de mécontentement pour qu'il pût espérer qu'elle se présenterait bientôt, et il voulait ne rien perdre de ses avantages. Voilà tout le secret de sa politique. Avec l'imperturbable aplomb qui le caractérise, il la colore en disant que s'il a refusé d'être compris dans l'amnistie, « c'est qu'il n'a fait, pendant la guerre, que ce qu'il a cru être du service du roi et du véritable intérêt de l'État, et qu'il avait mille raisons de souhaiter que le roi en fût informé à sa majorité. » Au point de vue où il se plaçait, sa conduite fut fort habile. Toutefois le besoin qu'il éprouvait de se donner à tout prix de l'importance, lui fit commettre une faute grave. L'archiduc, sur la foi de son traité avec les généraux, était arrivé avec son armée jusqu'aux envier son frère, déclara qu'il avait prié Messieurs les députés de a rayer cet article, et de n'en point faire mention ; ce qui « fut certifié véritable par M. le premier président. » ( Mémoires d'Orner Talon, torne II, page 445.)
rons de Laon. Il s'agissait maintenant de lui ménager une retraite honorable. Retz se prêta à fabriquer, à l'aide des blancs-seings qu'il tenait du moine espagnol transformé en gentilhomme sous le nom de don José de Illescas, une lettre dans laquelle l'archiduc mandait au prince de Conti qu'il n'était entré en France que pour procurer à la chrétienté le plus grand des bienfaits, c'est-à-dire la paix générale, et qu'il était prêt à retirer ses troupes, dès qu'il aurait plu au roi de désigner un lieu et de nommer des députés pour entamer les négociations. Ensuite il se chargea de la remettre, en grande cérémonie, au parlement qui fit à celte prétendue dépêche l'accueil qu'elle méritait. C'était en quelque sorte se poser publiquement en affidé de l'Espagne, et assumer en pure perte la honte attachée à un pareil rôle. Il confesse lui-même son tort sous le rapport de l'habileté; malheureusement c'est le seul genre de satisfaction qu il nous donne; le côté moral de toute chose semble lui échapper.
Nous avons trop rarement le plaisir de louer le coadjuteur pour que nous puissions passer sous silence une noble action qui faillit lui nuire dans l'esprit du peuple, en le rendant, qui le croirait? suspect de mazarinisme.
Le cardinal était parvenu à réunir une magnifique collection de richesses bibliographiques; il
en avait fait en quelque sorte une bibliothèque publique, où les hommes studieux, à qui elle était libéralement ouverte, trouvaient les éditions les plus rares et les manuscrits les plus précieux. A cette collection d'oeuvres littéraires, « ramassées avec tant de soins es quatre coins du monde, » dit Gabriel Naudé, l'intelligent bibliophile chargé de les mettre en ordre, se joignaient des œuvres d'art admirables, des statues et des tableaux que Mazarin avait fait venir de Rome pour servir de modèles à la jeunesse française. Toutes ces richesses et tous ces chefs-d'œuvre avaient été saisis en vertu d'un arrêt du parlement, avec le mobilier du cardinal. On était maintenant sur le point de les vendre à l'encan. Retz eut l'honneur d'empêcher un tel acte de vandalisme; il ne craignit pas de compromettre pour cela cette popularité dont il était pourtant si jaloux. Il rétablit son crédit par une de ces comédies qui lui étaient si familières : il s'opposa fortement à la prolongation de la trêve, en jouant la colère et l'indignation, alors qu'il savait que la paix était faite.
La paix venait, en effet, d'être définitivement conclue. Peu de modifications avaient été apportées au traité de Rueil. Mazarin n'avait pas d'égal sur le terrain de la diplomatie : « Le fort de M. le cardinal Mazarin, dit Retz, était de faire espérer, de jeter des lueurs, de les retirer, de donner des
vues, de les brouiller, et son génie était tout propre à se servir des illusions que l'autorité royale a toujours abondamment en main pour les négociations. » 11 était d'ailleurs aidé cette fois par le premier président, qui avait un grand ascendant sur ses collègues, et qui comprenait la nécessité de rendre au pouvoir, dans une juste mesure, sa force et son prestige. Il manœuvra de telle sorte que, tout en restant premier ministre, il amena les généraux qui avaient offert de se désister de leurs prétentions, si Anne d'Autriche voulait l'éloigner du ministère, à se contenter de quelques vagues promesses consignées dans une simple lettre adressée au parlement. Cette lettre n'est pas moins curieuse à certains égards que la nomenclature des demandes auxquelles elle répond. Les paroles mielleuses y sont prodiguées à chaque ligne; mais elle ne renferme pas un seul engagement formel. Sous l'art qui a présidé à sa rédaction semble percer une fine ironie qui indique assez clairement qu'il n'y a là rien de sérieux. Afin de donner une idée de cette pièce singulière, où règne, avec ce ton doucereux et légèrement railleur que le cardinal Mazarin savait si bien prendre, une obscurité calculée pour laisser le champ libre à l'interprétation, nous en citerons quelques extraits; on va voir que nous n'exagérons pas :
« Sa Majesté, ayant toujours affectionné la mai-
son de Vendôme, désire favoriser le duc de Beaufort en toutes les occasions qui se présenteront, et emploiera son autorité auprès des États de Bretagne pour le dédommagement qu'ils lui doivent à cause de la démolition de ses châteaux.
« Sa Majesté fera en faveur des comtes d'Harcourt, de Rieux et de Lillebonne tout ce qui sera possible, et leur donnera les emplois que méritent leurs services. Le comte de Rieux surtout sera payé aussitôt que les affaires de Sa Majesté le pourront permettre.
a Quand Sa Majesté mettra quelque armée en campagne, elle considérera le sieur maréchal de Turenne, et le gratifiera, dans les occasions qui se trouveront, de ce qui lui conviendra selon sa qualité.
« Le maréchal de la Mothe-Houdancourt, continuant à rendre ses services à Sa Majesté, elle y fera toute la considération qui se doit, tant pour le passé que pour l'avenir, et lui répartira toutes les grâces qu'il pourra mériter.... »
Tout est à peu près écrit de ce style. C'est, à notre avis, le sublime du genre. Il est impossible de se moquer plus finement de ses adversaires et de s'en venger avec plus d'esprit et de modération tout à la fois. Le duc de Bouillon lui-même n'obtient que la promesse d'une somme d'argent dont le chiffre n'est pas déterminé, pour la principauté
de Sedan qu'il cède au roi. On éprouve une secrète satisfaction à voir trompés dans leur attente tous ces ambitieux dont les uns tendaient à reconstituer le vieil édifice féodal, dont les autres n'avaient pour but que d'arracber quelques lambeaux des libéralités royales, selon le langage de Mme de Motteville, et l'on ne peut se défendre d'une vive admiration pour celui qui déjoua ainsi leurs calculs et les couvrit d'un ridicule ineffaçable en mettant d'une manière si adroite les rieurs de son côté. Mazarin avait bien raison de dire qu'il avait fait évanouir cette nuée de prétentions absurdes avec un peu de poudre d'alchimie. Retz ajoute qu'il eût sagement agi en y mêlant un peu d'or. Mazarin n'y eût pas manqué sans doute, s'il ne se fût trouvé en présence d'un trésor vide; car il avait au plus haut degré, on le sait, le défaut d'être prodigue des deniers de l'État. S'il était inflexible quand on lui demandait des provinces et des forteresses, il se résignait aisément à faire taire par des largesses pécuniaires les exigences politiques des seigneurs mécontents.
La déclaration de paix fut enregistrée par le Parlement le 1er avril 1649, en la forme ordinaire, et annoncée dans Paris à son de trompe. La cour avait consenti à renoncer au lit.de justice qu'elle devait tenir à Saint-Germain dans tout l'appareil delà puissance royale. Il y eut quelques murmures
parmi le peuple; mais cette légère agitation fut bientôt apaisée, et l'on alluma des feux de joie sur plusieurs points de la capitale. Retz prétend que c'est à lui seul qu'on dut l'attitude calme de la population parisienne. Ce jour-là il faisait à Notre- Dame la cérémonie des saintes huiles : « J'affectai, dit-il, de la finir un peu tard pour être en état de marcher au secours du parlement, s'il était attaqué. » En sortant de l'église, il se dirigea vers le palais. Il rencontra sur son passage de nombreux attroupements. Quoiqu'ils parussent fort animés, il ne fallut pour les dissiper qu'un coup de la baguette magique de ce grand enchanteur, à qui le peuple ne savait jamais résister. Quand il entra dans la grand'chambre, le premier président dit assez haut pour être entendu : « Il vient de faire des huiles qui ne sont pas sans salpêtre. » Mole se défiait tellement du coadjuteur, malgré le service qu'il lui avait rendu dans la journée du 13 mars, qu'il était porté à lui attribuer les moindres mouvements populaires.
Feu de jours après, on célébra le rétablissement de la paix intérieure en chantant à Notre-Dame un Te Deuni solennel, au milieu d'une foule immense. Le coadjuteur y assista à la tête des chanoines de la métropole, méditant dès lors de nouveaux complots contre le cardinal, et pouvant déjà compter autour de lui ses futurs complices; car personne
au fond n'était satisfait1, et il était facile de prévoir que cette paix de tarderait pas à être troublée. Pour le malheur du pays, le duel de Retz et de Mazarin ne devait pas sitôt finir.
Telle fut cette première époque de la Fronde qui a été si diversement jugée, et dans laquelle nous ne saurions voir, quant à nous, qu'une misérable contrefaçon de l'anarchie de la Ligue, qu'un pêle-mêle, non moins risible qu'odieux, de vanités, de rancunes, de jalousies, de cupidités. Condé l'a bien qualifiée, quand il a dit qu'elle était digne d'être racontée en vers burlesques.
Oui, il n'y eut, dans les mobiles qui firent mouvoir les ressorts si compliqués de ce premier acte de la Fronde, rien de grand, rien de noble, rien de généreux, rien de fécond, et c'est à peine si l'on peut citer à sa louange, parmi les résultats de tant d'agitations, ce fameux article de la déclaration du 24 octobre relatif à la liberté individuelle, qui, nous l'avons vu, n'était qu'un emprunt fait à une ancienne ordonnance royale, que la compagnie qui l'avait formulé avait violé ellemême pendant la guerre à l'égard de ses ennemis,
1 . « De bonne intention, de sincère affection au bien pu- « blic, de parfaite réconciliation, il y en a peu que je voie, « quanta présent.... Le principe de défiance, de haine, de « vengeance et de faction qui travaillait les esprits existe « toujours. » {Mémoires d'Orner Talon, tome II, page 471.)
et qui, ainsi renié par elle en quelque manière, devait rester à l'état de lettre morte.
Oui, Retz, l'âme de cette révolte de magistrats entraînés par l'esprit de corps, de seigneurs impatients du joug salutaire de la royauté, avides de domination, d'honneurs et de richesses, ne fut en définitive qu'un factieux réduit à l'impuissance, et ci ses intrigues souterraines, ses pamphlets anonymes, ses sermons hypocrites dans la chaire sacrée, ses discours étudiés au parlement1, » ses menées séditieuses, sa popularité de mauvais aloi, son commerce honteux avec l'archiduc et avec le comte de Fuensaldagne, ne servirent qu'à le déshonorer sans profit pour son ambition.
Pendant que le coadjuteur profanait la sainteté de son caractère et contristait la religion dont il était le ministre, en se posant en chef de parti, et en excitant la guerre civile, son vieux précepteur la consolait par ses vertus surhumaines, et vouait le nom de Vincent de Paul à féternelle vénération des hommes en épanchant de son cœur, comme d'une source intarissable, les flots d'une charité toute divine. Par ses soins la France se couvrait de fondations admirables où les plus grandes misères de l'humanité trouvaient un asile, un refuge, un soulagement assurés. En 1648, l'année même