L'Angleterre en compte plus d'un dans ses annales
Voici une juste appréciation des causes de l'élévation de César, qui a peut-être appartenu dans l'origine à cette œuvre inconnue de la jeunesse de Gondi :
« César avait au suprême degré toutes les qualités nécessaires à un grand prince, et néanmoins il est certain que ni sa courtoisie, ni sa prudence, ni son courage, ni son éloquence, ni sa libéralité, ne l'eussent élevé à l'empire du monde, s'il n'eût trouvé de grandes résistances dans la république romaine. Le prétexte que lui fournit la persécution de Pompée, la réputation que leurs démêlés lui donnèrent occasion d'acquérir, le profit qu'il tira des divisions de ses concitoyens ont été les véritables fondements de sa puissance. »
Retz a formulé ce jugement dans son Histoire de la conjuration du comte de Fiesque, où abondent des pensées non moins empreintes d'une ma-* turité d'esprit, qui est ordinairement le fruit d'une longue expérience. Il écrivit cette histoire à l'âge de dix-sept ans.
La conjuration du comte de Fiesque, où Schiller a puisé un de ses plus beaux drames, fut l'œuvre d'un ambitieux qui voulut abattre la puissance des Doria, uniquemeut parce qu'elle lui faisait ombrage et qu'elle Téloignaitdu rang suprême auquel il aspirait. Préparée avec habileté et conduite avec audace, elle eût infailliblement changé la face de
la république de Gênes, sans un de ces accidents par lesquels la Providence se plaît à déjouer quelquefois les projets les mieux concertés. Fiesque tomba dans la mer ou y fut précipité par un traître, comme le suppose Schiller, quand déjà partaient d'un groupe de conjurés les premiers cris de victoire.
Le choix d'un pareil sujet ne peut qu'étonner de la part d'un jeune écolier de Sorbonne; la façon dont il Ta traité étonne encore davantage.
Ce petit livre est curieux à étudier à plus d'un point de vue. Pour bien juger de son mérite littéraire, il faut se reporter à l'époque où il parut, à 1631. 11 y avait eu jusque-là plus de compilateurs d'anecdotes, plus de chroniqueurs que d'historiens. La langue noble qui convient à la majesté de l'histoire était à peine formée. Quelques années 'auparavant, un écrivain non moins remarquable par sa science que par l'indépendance et l'impartialité dont il fit preuve dans un temps de fanatisme et de fureur, le judicieux de Thou , avait choisi, pour revêtir les riches matériaux qu'il avait recueillis avec tant de soin, le vieil idiome qui, rajeuni par la Renaissance, servait de lien à toute l'Europe savante. La langue nationale ne manquait alors ni de nerf ni d'originalité; mais elle n'avait ni la régularité, ni la gravité, ni la souplesse nécessaires à l'histoire, et elle était trop
familière pour un genre de composition qui exige une noblesse soutenue. De Thou avait compris qu'elle ne lui fournirait qu'un instrument peu capable de se maintenir à ce diapason. Sans doute quelques progrès s'étaient accomplis dans l'intervalle; mais ces progrès avaient été si lents que l'instrument était encore bien imparfait.
Maintenant, si nous jetons les yeux sur l'ensemble de la littérature, nous voyons que partout le bon goût était loin d'avoir triomphé des difficultés qu'il avait à vaincre pour donner aux diverses productions de l'esprit ce cachet de perfection qu'il parviendra à leur imprimer dans la seconde moitié du siècle. Quoique, grâce aux heureux efforts de Malherbe, le niveau de la poésie se fût élevé plus tôt que celui de la prose, le madrigal aux fadeurs alambiquées faisait toujours les délices de la société polie. La Marianne de Tristan et la Sophonisbe de Mairet, infectées de l'enflure espagnole et de l'afféterie italienne, étaient les merveilles de notre théâtre1.
Retz ne trouvait donc autour de lui aucun modèle; il fallait, pour ainsi dire, qu'il tirât tout de son propre fonds. Comme écrivain, il devait, en quelque sorte, naître de lui-même. Si l'on tient
1 . Le Cid et Cinna ne brillèrent sur la scène que cinq ans après.
compte de cette circonstance, que la langue dont il était appelé à se servir n'était pas arrivée à son entier épanouissement, on ne saurait trop admirer la vigueur, la précision, l'éclat même de son style, et le ton constamment digne qui règne dans ces excellentes pages d'histoire où Retz devance réellement son temps. Il y a là parfois je ne sais quoi d'achevé qu'on ne rencontre que plus tard dans les chefs-d'œuvre de ce grand siècle. La Conjuradon de Fiesque rappelle la manière de Salluste, qui, lui aussi, n'eut pas sous la main une langue toute faite, et fut comme obligé de la créer. Avant 1ère inaugurée par Caton l'Ancien, Rome avait vu souvent ses Annales écrites en grec, sa propre langue ne pouvant encore porter le poids de l'histoire, et depuis Caton l'Ancien jusqu'à Salluste, l'idiome latin ne s'était façonné qu'avec beaucoup de lenteur. Retz a évidemment cherché à imiter l'historien romain. Forme sententieuse mêlée à l'exposé dramatique des faits, expression nerveuse, énergique, incisive, gravant plus qu'elle ne peint, harangues de longue haleine venant souvent interrompre le récit, mensonges de l'art répudiés par le goût moderne, tout ce qui caractérise enfin plus particulièrement Salluste frappe plus, ou moins le lecteur dans la Conjuration de Fiesque. Les deux discours que Retz met dans la bouche des amis de Fiesque, véritables plaidoyers pour et
contre les conspirations, où il est aisé de voir de quel coté Retz fait pencher la balance, ont un certain air d'amplification de rhétorique; mais ils sont semés, comme le reste de l'ouvrage, d'aperçus lumineux, de vues fines ou profondes, de traits brillants1.
1. Voici quelques-unes des pensées qui nous ont le plus frappé :
— « Il ne faut jamais rien attendre des personnes qui se font craindre, qu'une extrême défiance et un abaissement continuel de ceux qui ont quelque mérite et qui sont capables de s élever. »
— « C'est un malheur ordinaire aux plus grands princes de ne pas assez considérer les hommes qui leur ont rendu des services, quand une fois ils croient être assurés de leur fidélité. »
— « Les grandes actions ressemblent aux coups de foudre. Le tonnerre ne fait jamais de violents éclats que quand les exhalaisons dont il se forme se sont longtemps combattues; autrement ce n'est qu'un amas de vapeurs qui produit un bruit sourd et qu'on entend à peine. Il en est ainsi des résolutions dans les grandes affaires ; lorsqu'elles entrent d'abord dans l'esprit et qu'elles y sont reçues sans y trouver que de faibles résistances, c'est une marque infaillible qu'elles n'y font qu'une impression légère et de peu de durée, incapable de produire aucun effet considérable. »
— « Les hommes lancés dans les grandes affaires sont comme sur une mer agitée, où l'on ne découvre aucun endroit qui ne soit marqué par quelque naufrage. »
— « Les fortunes qui s'élèvent sans peine à des degrés éminents, tombent presque toujours d'elles-mêmes, parce que ceux qui ont les qualités nécessaires pour y monter n'ont pas d'ordinaire celles qu'il faut avoir pour s'y soutenir, et lorsque quelqu'un, que le bonheur a porté à ces élévations précipitées, atteint le comble sans broncher, il faut qu'il ait trouvé, dès le
Quand il nous montre la Providence « prenant plaisir à faire connaître la vanité de la prudence humaine et à confondre l'orgueil de ceux qui se flattent de pouvoir démêler les replis du cœur des hommes et d'avoir un discernement infaillible pour toutes les choses du monde, » ne dirait-on pas en vérité que c'est Bossuet qui parle? Quand il trace le tableau de la révolution opérée dans Gênes par les Doria, n'écrit-il pas réellement l'histoire des révolutions? Rien ne manque dans cette
commencement, beaucoup de difficultés qui lui aient appris peu à peu à rester ferme sur un endroit si glissant. >»
— « Ceux qui servent un rebelle croient l'obliger si fortement que, ne pouvant jamais être récompensés selon leur gré, ils deviennent presque toujours ses ennemis. »
— « Les grands fleuves ne font jamais de mal tant qu'ils demeurent dans leur lit naturel et que rien n'arrête leur cours; mais, au moindre obstacle qu'ils rencontrent, ils s'imposent avec violence, et la résistance d'une petite digue est cause bien souvent qu'ils inondent les campagnes qu'ils arrosaient avec utilité. »
— « La plupart de ces hommes extraordinaires que les autres hommes vont consulter comme des oracles, et qui pénètrent si vivement dans l'avenir sur les intérêts qui leur sont indifférents, deviennent presque toujours aveugles sur ceux qui leur importent davantage , »
— « L'homme, pour l'ordinaire, se considère trop luimême , c'est-à-dire que , de ce qu'il croit pouvoir, il fait la règle de ce qu'il peut, et qu'il juge toujours peu sûrement des autres, parce qu'il en juge par rapport à lui plutôt que par rapport à eux, et qu'il regarde comme ils peuvent le servir et non pas comme ils le doivent , ou comme ils le veulent, pour leur intérêt. »
— « La trop grande subtilité du raisonnement amollit le
esquisse rapide : sur le premier plan, les meneurs qui lancent leur ballon d'essai et leurs affidés qui les acclament ; puis les hommes du lendemain qui s'empressent de s'associer aux hommes de la veille pour partager les profits de la victoire, ou, sous l'impression de la peur, enflent leur voix et feignent l'enthousiasme, derrière le char des vainqueurs du jour, pour faire oublier leur passé; enfin la tourbe qui suit en aveugle, applaudissant à toutes les nouveautés.
courage et s'oppose souvent aux actions les plus généreuses. »
— a II faut que les grandes pensées soient suivies de grands effets; il faut qu'elles soient comme la lumière du soleil, qui produit ce qu'elle éclaire. »
— * Il s'est trouvé bien des conquérants, qui ont ravagé des États et renversé des couronnes, qui n'avaient pas cette grandeur de courage qui fait regarder d'un œil indiffèrent les élévations et les abaissements, le bonheur et le malheur, les plaisirs et les peines, la vie et la mort; et cependant c'est cette hauteur d'âme qui fait les hommes véritablement grands et qui les élève au-dessus du reste du monde. »
— « Dans toutes les actions qui peuvent être attribuées indifféremment au vice ou à la vertu, quand il n'y a que la seule intention de celui qui les fait qui peut b?s justifier, les hommes, qui ne sauraient juger que par les apparences, expliquent rarement les innocentes en bonne part. »
— « Il y a des vertus si belles qu'elles forcent même l'envie de leur rendre hommage; mais la haine s'accroît à mesure que le mérite s'élève, et la vertu ressemble, dans ces rencontres, aux vaisseaux agités par la tempête, qui n'ont pas sitôt surmonte une vague qu'ils sont incontinent attaqués par une autre plus violente que la première. »
Tallemant des Réaux dit que Retz avait un goût prononcé pour la stratégie militaire, qu'il ne passait pas devant une place « qu'il ne la prit d'assaut ou autrement. » L'examen détaillé que fait Retz du plan arrêté par le comte de Fiesque en comparant avec beaucoup de sagacité les divers moyens d'exécution dont il pouvait disposer, semble témoigner de l'exactitude de cette assertion. De même on voit poindre en quelque sorte l'homme d'État dans la discussion à laquelle il se livre sur les fautes commises par les deux partis.
On sent dans cet écrit quelque chose de cette sève puissante qui parcourait alors la société française, préparant par un travail mystérieux les merveilles du règne de Louis XIY. On y sent quelque chose de cette virilité féconde qui devait enfanter tant de beaux génies sortis tout à coup des entrailles de la France.
Par malheur cette sève et cette virilité s'y manifestent aussi par de dangereuses hardiesses. On les remarque d'autant plus que l'on sait qu'un jour Retz mettra ses principes en actions. Ses leçons de politique par maximes que nous retrouverons avec plus de développement dans ses Mémoires, renferment des préceptes à Kusage des conspirateurs, que Machiavel n'eût pas désavoués, comme celui-ci par exemple: « On ne doit jamais faire la moindre démonstration de colère contre
ceux que l'on hait, avant que l'on ne soit h même de les accabler. » Quand on songe à la jeunesse de l'auteur, on éprouve un sentiment d'effroi, en voyant cette indifférence pour le bien et pour le mal qui le porte à ne point se préoccuper de la moralité du but, à blâmer par dessus tout le défaut d'habileté dans la conduite des événements, à ne priser en réalité que l'art de dominer, et de dominer par tous les moyens. A l'âge des nobles illusions, l'humanité ne lui apparaît en quelque sorte que sous ses plus tristes dehors, et il calcule froidement le parti qu'on peut tirer de ses vices au profit de l'ambition la plus déréglée, quoiqu'il fasse dire à l'un des personnages qu'il met en scène : « La seule ambition qui doive être suivie est celle qui, en dehors de tout intérêt personnel, ne considère que le devoir. » Parole qu'il contredit à chaque page et que plus tard il se gardera bien de prendre pour règle. Admirateur passionné de Fiesque, il semble que par une sorte de prescience de l'avenir, en écrivant en panégyriste l'histoire de son héros, il écrive d'avance une partie de sa propre histoire. Au milieu de nombreuses allusions à ce qui se passait alors en France où, sous le faible Louis XIII, Richelieu absorbait le pouvoir royal comme Doria absorbait à Gênes le pouvoir aristocratique, il y a aussi tant de particularités qui peuvent se rapporter à sa situation per-
sormelle qu'il serait presque permis d'en conclure qu'il méditait déjà ce qu'il a fait depuis. Ce portrait anticipé du futur chef de la Fronde est sans doute comme le reflet des secrètes pensées qui fermentaient dans la tête de Gondi.
Faisons ici une courte citation pour prouver que nous n'exagérons pas.
« Jean de Fiesque, de la plus ancienne maison de Gênes, riche de plus de deux cent mille écus, âgé de vingt-deux ans, doué d'un des plus beauxet des plus élevés esprits du monde, ambitieux, hardi, entreprenant, menait dans ce temps-là à Gênes une vie bien contraire à ses inclinations. Comme il était passionnément amoureux de la gloire et qu'il manquait d'occasion pour en acquérir, il ne songeait qu'aux moyens d'en faire naître.... Jl eût pu se promettre que son mérite lui aurait ouvert le chemin de la gloire où il aspirait, en servant son pays, si l'extrême pouvoir de Doria lui eût laissé quelque lieu d'y espérer un emploi digne de lui Trop grand par sa naissance et trop estimé pour ses bonnes qualités pour ne pas donner de l'ombrage à celui qui voulait attirer à lui seul toute la réputation et toutes les forces de la république, il devait tout appréhender de l'élévation de Doria et il n'avait rien à en attendre pour luimême. Il conçut le dessein de prévenir par son esprit et par son courage les mauvaises suites d'une
grandeur si contraire à la sienne, avant qu'elle fût mieux affermie.... Il fut entretenu dans celte idée par les persuasions de beaucoup de personnes qui comptaient trouver des avantages particuliers dans les désordres publics..., etc. »
A Gênes substituez Paris , à Fiesque Retz , à Doria Richelieu et surtout Mazarin ; la vérité historique ne sera-t-elle pas tout aussi complète ? A ura-t-elle souffert la moindre atteinte? On pourrait aisément pousser plus loin cette épreuve. Il serait intéressant de rapprocher les uns des autres certains passages des Mémoires et ceux de la Conjuration de Fiesque auxquels nos observations s'appliquent. A mesure que les faits se dérouleront, nous opérerons quelquefois ce rapprochement. On verra jusqu'où va la ressemblance. Une si grande analogie ajoute singulièrement, selon nous , à l'importance de ce petit ouvrage , parce qu'il en résulte clairement que, dès l'âge de dixsept ans, Retz s'est vraiment révélé d'une manière éclatante. C'est pourquoi nous avons dû nous y arrêter.
Quelques écrivains ont cru que Retz s'était borné à traduire Mascardi qui avait traité avant lui le même sujet ; mais au fond le lourd récit de l'auteur italien diffère essentiellement du récit vif, animé de Gondi. Retz a traduit Mascardi à peu près comme Corneille a traduit Guilhen de Castro,
comme Racine a traduit Sénèque et Euripide, ou, si l'on veut une comparaison plus rigoureusement exacte , comme Saint-Réal a traduit l'historien Nani et le marquis de Bedmar à qui Ton doit la première relation de la conjuration des Espagnols contre Venise.
Ce qui distingue encore l'œuvre de Retz de celle de Mascardi, c'est qu'elle a été conçue dans un tout autre esprit. Les opinions émises par Mascardi sont pleines de sagesse et de modération ; il professe une profonde horreur pour la révolte ; il s'indigne contre les insurgés qu'il peint sous les couleurs les plus défavorables. Retz fait au contraire l'apologie de la conspiration génoise ; cette apologie est comme un résumé des détestables doctrines qui s'étaient de bonne heure emparé de son ardente imagination; les rebelles ne sont mus, selon lui, que « par une émulation d'honneur, et une ambition généreuse. » Mascardi est éminemment conservateur ; Retz éminemment révolutionnaire.
Au moment même où Retz achevait la Conjuration de Fiesque , commençait à paraître sur la scène, dans l'heureuse négociation de Cazal qui fut l'origine de sa fortune, celui * contre lequel il devait pratiquer avec tant d'audace et d'habileté