Mazarin
les leçons du conspirateur génois, en levant l'étendard de la rébellion.
Le coup d'ceil si sur de Richelieu mesura tout de suite la portée de cet écrit. Il prononça, après l'avoir lu , ces prophétiques paroles : « Voilà un dangereux esprit. » A partir de ce jour, Richelieu éprouva de léloignement pour Retz qui, du reste, le lui rendait avec usure.
Toutes les tentatives qu'il avait faites jusque-là pour repousser loin de lui le saint ministère, ayant été inutiles, Retz voulut du moins devenir capable de se distinguer dans son ordre, s'il était condamné à y rester malgré lui. Il étudia la théologie avec une ardeur extraordinaire. Comme Richelieu, qui, à vingt ans était docteur en Sorbonne, il brilla dans tous les exercices publics, quand il prit ses grades. On prétend qu'il avait dédié ses thèses à des saints pour ne pas être obligé de les dédier aux puissants du jour , conformément à Pusage. C'est là un trait de caractère que nous ne saunons passer sous silence. L'éloquence qui lui était naturelle et l'étendue de ses connaissances excitèrent l'admiration de ses juges; il se montra si supérieur à ses concurrents que le premier rang lui fut décerné à la presque unanimité, quoiqu'il eût pour rival un parent de Richelieu vivement appuyé par le redoutable cardinal. Il l'emporta de haute lutte malgré l'intervention d'une auto-
rilé devant laquelle tout fléchissait. La Sorbonne osa braver le courroux du maître pour accomplir un acte de justice.
Encouragé par un tel triomphe , Retz ambitionna la gloire de l'orateur chrétien ; il résolut de se livrer à la prédication, et7 dédaignant de s'essayer devant un auditoire vulgaire avant d'aborder un théâtre plus élevé, il débuta hardiment en présence de la reine et de toute la cour, en homme qui a la conscience de sa force. Cette hardiesse, que le succès avait paru justifier, déplut à Richelieu ; il la taxa de témérité. Richelieu ne pouvait pardonner à Gondi l'échec qu'il lui avait fait subir en Sorbonne dans la personne de son protégé. Les plus grands cœurs ont leurs faiblesses. « Richelieu, dit Retz, tout grand qu'il était, ne méprisait pas assez les petites choses. » La moindre résistance à ses volontés, la moindre velléité d'indépendance, même dans les affaires du plus mince intérêt, l'irritaient profondément. Accoutumé à exercer partout sa domination , à tout faire plier sous sa main de fer, il avait exprimé son mécontentement et contre la Sorbonne et contre Gondi lui-même qu'il n'appelait que le petit audacieux. Le cardinal ne laissant jamais impuni ce qu'il regardait comme une offense, la famille de Gondi craignit pour lui les suites d'une colère dont les effets avaient été souvent si terri-
bles, et son départ pour l'Italie fut décidé. Il parcourut la Lombardie avec Tallemant des Piéaux, son digne compagnon de voyage. Il séjourna quelque temps à Venise qu'il fut forcé de quitter brusquement, après une aventure peu édifiante, pour échapper à une légitime vengeance ; puis il se rendit à Rome. Là il comprit îa nécessité de se soumettre aux exigences de sa position au milieu d'une cour ecclésiastique , et il déploya toute sa souplesse en changeant de mœurs et d'habitudes avec la facilité proverbiale d'Alcibiade. Il sut habilement allier à une grande régularité de conduite et aux dehors d'une sage modestie un certain faste qui contribua à le relever dans l'opinion. 11 se mêla aux controverses théologiques de Rome, et il y acquit bientôt une renommée méritée. Son savoir ne fut pas moins admiré à Rome qu'à Paris. Une circonstance particulière vint encore ajouter au prestige qui l'environnait. Sommé en quelque sorte par le prince de Schomberg, ambassadeur d'Autriche, de s'effacer devant lui dans une promenade publique, il répondit avec une noble fermeté qu'il eût volontiers cédé à une invitation polie, mais qu'il n'avait d'ordre à recevoir que de l'ambassadeur du roi son maître; et, sans être intimidé par la menace, il se mit bravement sur la défensive, quoiqu'il n'eût à opposer que quelques gentilshommes aux cent mousque-
taires du prince. Il lui imposa par sa noble contenance, et l'affaire n'alla pas plus loin. En rabaissant ainsi l'orgueil autrichien, Retz soutint dignement l'honneur du nom français. Cet acte de fierté patriotique le plaça bien haut dans l'estime du peuple romain. Mazarin se trouvait alors à Rome; il fut tellement frappé de l'intrépide courage de ce jeune abbé chez qui tout annonçait un esprit d'une trempe peu commune, qu'il eut dès lors, assure-t-on, comme un pressentiment de ses futures destinées.
Retz rentra en France, dès qu'il put le faire sans danger. Il vécut d'abord dans la retraite uniquement occupé d'affaires sérieuses; mais il ne tarda pas à reprendre ses habitudes mondaines « pour charmer, dit-il, le chagrin que sa profession ne laissait pas de nourrir toujours au fond de son àme. » Ici apparaît dans le cercle intime de Retz une de ces dames de haut parage qui alors partageaient leur cœur entre Dieu et le monde, faisant, pour nous servir d'une expression de Retz aussi juste que spirituelle, « un salmigondis perpétuel de dévotion et de péchés, » passant tour à tour du plaisir à la pénitence, et de la pénitence au plaisir, allant sans hypocrisie pleurer au pied de la croix leurs fautes de la veille pour les recommencer le lendemain, selon le vent qui souffle autour d'elles, joignant toujours par une déplo-
rable contradiction, une foi sincère à l'oubli des devoirs les plus sacrés, et sous l'inspiration de cette foi, finissant le plus souvent par expier sainement leurs erreurs dans un cloître; femmes qui formaient comme un type particulier à cette époque ou l'on voyait aussi à coté d'elles de véritables héroïnes de l'amour idéal et chevaleresque, aux sentiments non moins purs que passionnés K Celle dont nous voulons parler en ce moment, était la belle Anne de Rohan, princesse de Guémené, une des idoles de la cour de Louis XIII, une « des plus belles étoiles de ce paradis de la beauté, » à qui le malheureux de Thou adressa une lettre si touchante avant de monter sur l'échafaud.
Une amère raillerie du cardinal de Richelieu à propos des relations de Retz avec Mme de Guémené, et l'irritation que la princesse ressentit comme lui de cet affront, vinrent ajouter à l'aversion qu'il éprouvait pour le premier ministre. La haine acheva dans cette âme ardente et inquiète ce que de dangereuses lectures avaient
1 . Mlle de la Fayette et Mlle de Hautefort, qui reçurent l'une et l'autre sans faillir les hommages de Louis XIII, sont les plus célèbres de ces héroïnes de l'amour idéal et chevaleresque. Elles étaient aussi vertueuses que belles. Elles eurent de nombreux adorateurs qui durent tous se borner à une adoration respectueuse, comme le roi dont elles avaient touché le cœur.
depuis longtemps commencé. Préludant à sa carrière aventureuse, Retz s'associa aux mécontents; il entra dans une conspiration contre le cardinal, où il ne s'agissait de rien moins que de lui ôter la vie.
Richelieu, qui régnait sous le nom d'un monarque sagement résigné à ne jouer, selon l'expression de Montesquieu, que le second rôle dans son royaume pour jouer le premier en Europe, travaillait avec une ardeur et une persévérance infatigables à l'accomplissement de ses grands desseins. Une seule France sous un seul sceptre, tel était le rêve de son génie au milieu de l'anarchie née du morcellement de la souveraineté entre les vassaux de la couronne. Jamais plus vaste intelligence ne fut mise au service d'une plus noble cause. Le plan qu'il avait conçu en prenant en main le gouvernail, est tout entier dans l'admirable testament qu'il nous a légué comme un monument de son patriotisme1.
Pour fonder cette unité politique dont Louis XJ n'avait fait que poser la première pierre, pour
1. « Richelieu voulait, a dit M. Cousin, en finir avec les restes de la féodalité ; mettre irrévocablement le pouvoir royal au-dessus d'une aristocratie excessive, mal réglée, turbulente ; empêcher les huguenots de former un Etat dans l'État, et les soumettre à la loi commune; arrêter la maison
ET SON TEMPS. 4i
convertir la vieille monarchie féodale en monarchie administrative , pour préparer l'empire de l'égalité civile, il avait à combattre et à comprimer de grands seigneurs qui ne cherchaient qu'à asservir et la royauté et la nation, impatients de tout frein, toujours prêts, au moindre prétexte, à se révolter contre le chef de l'État, d'autant moins disposés à obéir qu'ils étaient plus rapprochés du trône, « fomentant des troubles perpétuels, et s'alliant sans pudeur à l'étranger, les grands seigneurs catholiques à l'Espagne et les grands seigneurs protestants à l'Angleterre \ » Il fallait qu'il déjouât des intrigues sans cesse renaissantes, qu'il brisât des résistances suscitées à la fois par l'orgueil et par l'intérêt. Le succès avec lequel Richelieu remplit cette tâche glorieuse lui a donné des droits immortels à la reconnaissance de la postérité ; mais la grandeur des résultats ne saurait nous faire oublier qu'il poussa plus d'une fois la rigueur jusqu'à la cruauté, l'autorité jusqu'à la tyrannie, et que trop souvent il foula aux pieds les saintes lois de la justice. En tendant outre mesure tous les ressorts du gouvernement, en per-
d'Autriche, maîtresse de la moitié de l'Europe ; agrandir le territoire français ; introduire enfin un peu d'ordre et d'unité dans la société nouvelle, pleine de force et de vie,. mais où luttaient les éléments les plus dissemblables. » 1 . M. Cousin, La Duchesse, de L'irtàuèvitW.
pétuant la guerre, en aggravant les charges publiques, en courbant sous son joug despotique les grands corps de l'Etat, en frappant à coups redoublés sur tout ce qui lui faisait ombrage, il avait soulevé des inimitiés si profondes, que la terreur qu'imprimait partout son implacable sévérité était impuissante à prévenir les complots.
Le principal instigateur de tous ces complots était Gaston d'Orléans, le frère du roi. 11 avait la prétention de gouverner l'État, et Richelieu n'avait pas de plus cruel ennemi, quoiqu'il n'eût rien négligé pour satisfaire sa vanité et sa convoitise en le comblant d'honneurs et de dignités richement dotées. Chalais , Marcillac , Montmorency avaient payé de leur tête le malheur d'avoir suivi son impulsion. Toujours faible et pusillanime après l'avortement de ses projets, et les faisant avorter lui-même dans les accès de peur qui le saisissaient, dès que l'affaire était engagée, il s'humiliait devant l'inflexible cardinal pour rentrer en grâce, trahissait ses amis, les sacrifiait lâchement par ses aveux intéressés, et à peine avait-il obtenu son pardon qu'il renouait de nouvelles trames. Disons toutefois à sa louange que le meurtre lui répugnait. A Amiens, il eût pu aisément se défaire du cardinal. Vingt bras étaient levés sur lui, en attendant le signal convenu. Ce signal ne fut pas donné, et les
conjurés se dispersèrent en maudissant l'irrésolution de leur chef.
Un des affidés de Gaston d'Orléans, de la Hochepot, dont la famille était persécutée par Richelieu, conçut la pensée de renouveler, sans l'intervention du prince, le complot d'Amiens, certain d'avoir son approbation , si le complot réussissait. Le cardinal devait être frappé dans la chapelle des Tuileries, au milieu d'une cérémonie religieuse. La Rochepot communiqua son plan à Retz qui, par ses invectives contre Richelieu, par les regrets qu'il avait manifestés touchant l'issue de la conspiration d'Amiens, n'avait pas peu contribué à lui inspirer ce criminel dessein. Un moment l'idée de participer à l'assassinat d'un prêtre, d'un cardinal, d'un prince de l'Eglise, effraya son imagination ; mais il eut bientôt honte de ce scrupule : « J'embrassai, dit-il dans ses Mémoires, le crime qui me parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par un grand péril. » Ce sont bien là les sentiments et le langage d'un admirateur enthousiaste de la fausse grandeur des conspirateurs célèbres. Le souvenir de ses lectures favorites dut alors se présentera son esprit, et l'aider à étouffer dans son âme ce dernier cri qui, dans les consciences les moins pures, précède toute détermination coupable. Il dépassait dans cette triste conjoncture le héros de la conjuration de
Gènes ; car Fiesque avait repoussé avec horreur la proposition qui lui fut faite de tuer Doria pendant la messe, « par respect, disait-il, pour le mystère le plus saint de la religion. » Retz avait lui-même recrute des sicaires, et tout était prêt au jour fixé, quand une circonstance fortuite fit différer la cérémonie. Le cardinal échappa heureusement au danger qui le menaçait ; la Providence ne permit, pas que le sanctuaire fut souillé par un si affreux attentat; la mission qu'avait reçue d'elle ce grand niveleur, ne devait pas être sitôt interrompue. Retz perdit ainsi l'occasion « de se couvrir de gloire, » comme il osait encore l'écrire vingt ans après, en témoignant toutefois, par une contradiction singulière, quelque repentir d'avoir pris part à cette conspiration. Elle fut toujours ignorée de Richelieu, quoique l'ombrageux cardinal eut partout des yeux et des oreilles pour recueillir le moindre indice révélateur, et qu'il encourageât de toutes manières l'espionnage et la délation jusque dans les rangs les plus élevés. « Il y a souvent, dit Retz, en terminant le récit qu'il en fait lui-même, folie à conjurer ; mais il n'y a rien de pareil pour rendre sage au moins pendant quelque temps. »
Cette sagesse si contraire à sa nature ne fut pas chez lui de longue durée. Les ennemis du cardinal couraient sans cesse les hasards de nouvelles en-
treprises. Depuis quelques années , le duc de Bouillon retiré dans sa principauté de Sedan, place forte située sur les frontières de la France et de la Belgique , d'où il pouvait braver impunément l'autorité royale, y donnait asile à plusieurs seigneurs qui avaient été forcés de quitter la cour, afin de se soustraire aux rigueurs de Richelieu. A leur tête était le comte de Soissons, prince fier, énergique, fermement décidé à tout tenter pour renverser l'homme d'Etat qui le tenait dans l'abaissement et dans l'exil. Son rang, sa bravoure, ses talents militaires le mettaient encore au-dessus d'Henri de Montmorency, cette noble victime de l'inflexibilité du cardinal. Fort du concours du duc de Bouillon , homme de guerre et politique éminent, et de celui du duc de Guise qu'animaient de profonds ressentiments, fort des sympathies de presque toute la noblesse qui soupirait ardemment après la chute d'un pouvoir abhorré, fort de l'appui de Cinq-Mars , le favori du jour, qui, méditant déjà la ruine de son bienfaiteur, s'étudiait à miner peu à peu son crédit dans l'esprit de Louis XIII, fort des vœux secrets de la reine Anne, toujours disgraciée et opprimée, quoique Dieu eût mis un terme à sa longue stérilité, le moment lui avait paru propice pour l'exécution du projet qu'il avait formé de marcher sur Paris et d'v détrôner le ministre-roi. Il s'était mé-
nagé de vastes intelligences sur tous les points du royaume; il avait appelé autour de lui les émigrés et tous les aventuriers disposés à se ranger sous sa bannière. Heureuse de rencontrer de tels auxiliaires au sein même de la nation française , dans la lutte qu'elle soutenait contre un ministre passionné pour la grandeur de la France , l'Espagne s'était engagée à fournir de l'argent et des soldats. Un prince du sang n'avait pas craint de tendre la main à l'étranger pour satisfaire son ambition et ses désirs de vengeance ! Honteuse faiblesse dont se rendra coupable à son tour un autre prince du sang encore plus illustre, et qui ternira une des gloires les plus éclatantes des temps modernes. Soissons avait mis dans ses intérêts le duc de Lorraine, malgré l'alliance solennelle qu'il venait de contracter avec Louis XIII. Une femme d'un rare génie , d'une activité prodigieuse , dune énergie et d'une audace toutes viriles, que sa tendre amitié pour la reine Anne avait jetée dans de fatales intrigues , et qui s'était dérobée par la fuite au châtiment que lui réservait le cardinal , Mme de Chevreuse , avait puissamment contribué au succès de ces négociations. Jamais conspiration plus formidable n'avait été tramée contre Richelieu.
La famille de Retz était depuis longtemps attachée au comte de Soissons. Son père, Emmanuel
de Gondi , autrefois général des galères, maintenant prêtre de l'oratoire , passait pour être un de ses plus dévoués partisans. Aussi Richelieu, qui avait l'œil constamment ouvert sur les conciliabules de Sedan , l'avaît-il éloigné de Paris avec quelques autres amis du prince. Retz, qui jouissait au plus haut degré de la faveur du comte de Soissons, avait reçu ses confidences dans un voyage qu'il avait fait secrètement à Sedan ; et c'est sans doute pour se donner le plaisir de composer un discours à la façon de Salluste, qu'il prétend dans ses Mémoires avoir vivement combattu ses résolutions, lui pour qui conspirer était le suprême bonheur et la suprême gloire , lui qui avait une si haute idée du rôle de chef de parti qu'il l'a proclamé, dans toute la maturité de l'âge et après d'amers désenchantements, supérieur à celui d'empereur de l'univers, lui qui, enfin, de son propre aveu, voyait dans sa participation à une pareille levée de boucliers comme « une illustre issue » pour échapper à une profession qu'il détestait plus que jamais. Il fut chargé de préparer dans Paris un mouvement qui devait éclater à la nouvelle de la première victoire remportée par l'armée des conjurés. Il eut bientôt gagné à la cause du comte de Soissons les capitaines de quartier les plus influents. Il trouva des complices jusque dans la Bastille, où les maréchaux de Vitry et de Bassom-
pierre et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils étaient, avaient concerté le plus hardi coup de main. Pour s'assurer de ces hommes d'action déterminés, dont toutes les révolutions ont besoin et qu'on ne rencontre guère que dans les rangs du peuple, il répandit, pendant trois mois, sous le voile de la charité, de nombreuses largesses dans les faubourgs. Il visitait les pauvres accompagné d'une sainte femme connue par ses bonnes œuvres, accoutumée à distribuer d'abondantes aumônes; elle lui servait, sans s'en douter, à masquer son véritable mobile. Généreux, affable, insinuant, il se conciliait bientôt leur affection.
On lit dans Y Histoire de la conjuration du comte de Fiesque, écrite par Retz en 1631 : « L'action de libéralité qui donna le plus de partisans au comte Jean Louis de Fiesque parmi le peuple, fut celle qu'il fit aux fileurs de soie qui forment un corps d'habitants considérable dans Gênes. Ils étaient alors extrêmement incommodés de la misère des guerres passées. Le comte ayant appris de leur consul l'état où ils se trouvaient, témoigna beaucoup de compassion de leur pauvreté, et lui commanda, en même temps, d'envoyer en son palais ceux qui avaient le plus de besoin de son secours. Il leur distribua abondamment de l'argent et des vivres, et les pria de ne point faire éclater ses présents , parce qu'il n'en prétendait
aucune récompense, que la satisfaction qu'il sentait en lui-même de secourir les affligés, et accompagnant ces choses d'une courtoisie et d'une douceur civile et caressante qui lui étaient naturelles, il gagna tellement les cœurs de ces pauvres gens qu'ils furent depuis ce jour-là entièrement dévoués à son service. Mais s'il s'attirait par ces bienfaits l'amour et l'estime du menu peuple, il n'oubliait pas de se rendre agréable à ceux qui étaient les plus considérables dans cet ordre , par des paroles de liberté qu'il laissait couler adroitement dans ses discours qui leur faisaient comprendre qu'encore qu'il fût du corps de la noblesse, il était trop raisonnable pour ne pas compatir , avec beaucoup de douleur, à l'oppression du peuple. »
Retz suivit la tactique du comte de Fiesque avec autant de bonheur que d'habileté, et en peu de temps il devint l'idole du peuple. On voit s'il avait profité des leçons des maîtres fameux dont il s'était montré de bonne heure le fervent disciple. Il posait ainsi les fondements de cette popularité inouïe qui plus tard lui permettra de soulever ou d'apaiser à son gré les plus violents orages.
Instruit des menées du comte de Soissons, Richelieu enjoignit au duc de Bouillon de l'éloigner de Sedan, et, prévoyant un refus, il dirigea des troupes vers la frontière pour observer et inli-
mider les conjurés. Ce fut le signal des hostilités. Le comte de Soissons les ouvrit par un manifeste où il attaquait avec la dernière violence la politique du cardinal, en prodiguant à Louis XIII les protestations de dévouement. Le général Lamboy et le colonel Metternich lui avaient amené de Flandre six mille impériaux. Douze mille hommes étaient réunis sous ses ordres. Le maréchal de Chatillon, qui commandait l'armée royale, n'en avait pas davantage à lui opposer. Sans attendre l'arrivée des renforts qu'on acheminait en toute hâte vers la Champagne, il alla au-devant des coalisés et leur livra bataille près du bois de Marfée. Une des ailes de la cavalerie comptait dans ses rangs beaucoup de gentilshommes qui ne combattaient qu'à regret contre une cause dont, au fond du cœur, ils désiraient vivement le triomphe; elle soutint à peine le choc de l'ennemi, et, refoulée en désordre, elle entraîna l'infanterie dans sa fuite. La déroute de l'armée royale fut complète. Après un pareil désastre, rien ne pouvait arrêter la marche du vainqueur sur la capitale où l'attendaient de nombreux complices, et c'en était fait de la puissance de Richelieu, si le comte de Soissons n'eût été tué au milieu de la victoire.
Le comte de Soissons mourut-il de la mort des braves ? Fut-il victime d'un accident, comme le prétend Tallement des Réaux? ou tomba-t-il sous
ies coups d'un assassin caché parmi ses soldats? La vérité sur ce point n'a jamais été connue. Richelieu, qui s'était vu sur le bord de l'abîme et qui n'avait dû son salut qu'à la mort du prince, fut en butte à d'odieux soupçons; mais l'histoire impartiale ne saurait admettre des accusations sans preuve. Ce terrible réformateur avait excité trop de haines pour qu'on n'accueille pas avec réserve les témoignages de ses contemporains.
Le comte de Soissons avait emporté dans la tombe la principale force de la coalition ; privée de son chef, elle fut dissoute. Les plus compromis se réfugièrent à l'étranger ou continuèrent à porter les armes contre leur patrie sous le drapeau de l'Espagne. Le duc de Bouillon entra en pourparlers avec le gouvernement français pour faire séparément sa paix aux meilleures conditions, et le pouvoir de Richelieu ne se trouva pas moins affermi que le lendemain de la journée des dupes. A Paris le secret fut si admirablement gardé que la police inquisitoriale du cardinal qui pénétrait jusqu'au fond des trames les mieux ourdies et qui n'eut d'égale que celle du conseil des Dix, ne put rien découvrir, et le triste spectacle des exécutions sanglantes, qui avaient trop souvent affligé le pays, fut cette fois épargné à la France.
Retz avait combiné son plan et pris toutes ses dispositions comme un véritable général d'armée.
11 eut encore la douleur de voir tous ses rêves s'évanouir. Cette nouvelle déception le fixa pour toujours dans l'état ecclésiastique. La mort du comte de Soissons ne pouvait pas avoir une plus fâcheuse conséquence.
Résigné à subir sa destinée, Retz n'eut plus qu'une pensée, celle d'arriver à l'archevêché de Paris ; elle fut constamment la règle de sa conduite. Sans renoncer à donner un libre cours à ses mauvais penchants, il sut les dissimuler sous des dehors trompeurs. 11 fréquenta les hommes les plus renommés pour leur science et pour leur piété. 11 s'attacha par dessus tout à se faire aimer du clergé qu'il voyait souvent chez son oncle, et que charmait d'autant plus son extrême affabilité qu'il y mêlait les saillies de la conversation la plus spirituelle. Il cultiva soigneusement l'amitié de l'évêque de Lisieux, prélat vénérable que Richelieu avait eu pour maître, et qui, élevé par ses talents à l'épiscopat malgré l'obscurité de sa naissance, ce qui était alors forl rare, avait une grande influence à la cour de Louis XIII. Il poussa trèsloin ses études théologiques sous la direction de ce prélat, à qui l'on attribuait la vigueur de saint Ambroise jointe à une bonté et à une- simplicité adorables. Dans un de ces salons où se réunissait l'élite d'une société amoureuse des choses de l'esprit, des discussions les plus graves comme des
badinages les plus frivoles, il soutint brillamment une controverse contre le ministre protestant Mestrezat, en présence de Turenne, du maréchal de la Force, de la duchesse de Vendôme. Ils eurent ensemble plusieurs conférences, et ces grands personnages les suivirent avec le plus vif intérêt. Retz impressionna tellement son auditoire par la force de son argumentation et l'éclat de sa parole qu'il opéra une conversion. Cette conversion eut beaucoup de retentissement dans le monde religieux et attira sur lui tous les regards. L'évêque de Lisieux voulut travailler lui-même, de concert avec Retz, à celle de Turenne, dans l'intention d'en laisser tout l'honneur à son jeune protégé. Turenne, le sage Turenne, payant son tribut aux mœurs du temps, n'eut l'air de s'y prêter que pour favoriser les amours du comte de Rrion, son ami, et de Mlle de Vendôme. Le bon évêque était loin de prévoir assurément que son zèle pieux n'aboutirait qu'à substituer Retz au comte de Brion dans les bonnes grâces de la petite fille de Henri IV.
Vers le même temps, Cinq-Mars et de Thou, excités par Gaston d'Orléans, par le duc de Bouillon, et s'il faut en croire les témoignages les plus dignes de foi, par la reine Anne elle-même, ourdissaient avec la cour d'Espagne la conspiration qui les conduisit hélas! bien jeunes à
l'échafaud , mais qui eut au moins, pour la France, un résultat heureux, parce qu'elle permit à Richelieu de réunir à la couronne la ville de Sedan, cet éternel refuge de tous les rebelles. Malgré les instances de l'infortuné de Thou qui vivait dans son intimité, Retz refusa de se joindre à lui, soit qu'il fût découragé par l'insuccès de tant d'autres tentatives, soit qu'il attendît du cardinal, grâce à la protection de l'évêque de Lisieux, la réalisation de ses espérances; mais Richelieu avait trop bien sondé de son regard d'aigle les replis de cette dangereuse nature pour revenir de ses préventions. D'ailleurs Retz, qui n'aimait pas le cardinal, n'était pas toujours assez réservé dans ses propos; il avait dit au président de Mesmes que Richelieu n'avait aucune grande qualité qui ne fut la cause ou l'effet de quelque grand défaut, et ces paroles étaient arrivées aux oreilles du premier ministre. Richelieu savait aussi que Retz avait d'étroites relations avec certains membres du parlement, qu'il s'était cru obligé de punir de leurs remontrances. Toutes les sollicitations le trouvèrent inébranlable. Rien ne put le faire consentir à confier à Retz des fonctions aussi importantes que celles de coadjuteur de l'archevêque de Paris, et, quand on songe aux malheurs qu'amènera plus tard une funeste élévation, on ne peut s'empêcher de
rendre hommage à la rare pénétration de ce grand homme.
Richelieu mourut le 4 décembre 1642, dans toute la splendeur de sa gloire et au faîte du pouvoir. Comme par un douloureux contraste, l'allière Marie de Médicis, femme et mère de roi, s'éteignait presque en même temps dans l'exil et dans la misère, maudissant l'ingratitude de l'homme d'Etat qui, sourd à toutes les supplications de son ancienne bienfaitrice, l'avait poursuivie jusqu'à la fin de sa haine implacable. Richelieu put dire à Louis X11I, en lui faisant ses derniers adieux, « qu'il avait la consolation de laisser son royaume plus puissant que jamais et tous ses ennemis abattus. » Aux funérailles de celui qui au dehors, avait porté si haut le nom français, qui, au dedans, avait si profondément creusé les sillons où devait germer une société plus en harmonie avec le principe éminemment chrétien de l'égalité civile, corollaire évident de l'égalité devant Dieu, le peuple alluma des feux de joie ! Tout en condamnant ce que réprouve dans la conduite du cardinal de Richelieu la saine morale appliquée au gouvernement des nations, la postérité Fa proclamé le plus grand ministre qu'ait enfanté la * monarchie.
Gardons-nous bien sans doute d'excuser par ce qu'on nomme la raison d'État, ces abus d'autorité,
ces violations de la justice qu'on est en droit de lui reprocher; c'est au nom delà raison d'Etat, on ne saurait trop le rappeler, que, vers la fin du siècle suivant, une démagogie effrénée se souillera de tous les crimes en profanant la liberté. C'est au nom de la raison d'État que les saturnales d'une révolution détournée de sa voie plongeront la France entière dans la consternation et dans le deuil. Ali! si jamais la raison d'État pouvait être admise comme excuse , quand la justice est violée, des milliers de victimes se lèveraient de leur tombeau pour protester contre une pareille doctrine. Mais gardons-nous aussi de méconnaître des bienfaits qui ont renouvelé la face du pays en portant un coup mortel à la féodalité, qui par là ont préparé l'avènement de tous les progrès dont nous jouissons, et, pour ne pas être injustes envers l'homme de génie à qui nous sommes en partie redevables de cette grande rénovation sociale, tenons lui compte des obstacles immenses qu'il eut à surmonter.
Après la conspiration de Cinq-Mars, Richelieu, victorieux de tous ses adversaires, et bien plus roi que le roi lui-même, avait impérieusement exigé de Louis XIII qu'il éloignât de la cour ses plus dévoués serviteurs, comme il lavait forcé, après la journée des dupes, à exiler sa mère. Ce monarque, impatient d'un joug qui lui paraissait
chaque jour plus pesant, se réjouit un moment de sa délivrance et sembla respirer plus librement; mais uni au cardinal par une véritable communauté d'idées, non moins que par cette habitude de docilité et de soumission que la supériorité impose aisément à la faiblesse, il ne tarda pas à mesurer l'étendue de la perte qu'il venait de faire, et il résolut de respecter les dernières volontés de son ministre1. Tous les membres du conseil furent maintenus dans leurs fonctions, et Mazarin, l'élève de Richelieu, le confident de toutes ses pensées, Mazarin qu'il avait choisi pour recueillir son héritage politique, pour être le continuateur de son œuvre, occupa la place que sa mort laissait vide. Louis XIII déclara hautement « qu'il n'y aurait aucun changement dans la conduite des affaires, » combla des marques de sa munificence tous les amis, toutes les créatures du cardinal, et ne montra qu'un visage sévère à tous ceux qui lui avaient été hostiles. On eût pu croire en effet que rien n'était changé, si les prisons d'Etat n'eussent bientôt ouvert leurs portes, et si l'on n'eut vu reparaître plusieurs exilés.