‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 60 sur 70 · PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉPOQUE

La paix de Saint-Germain fut signée le 1er avril 1649, et l'arrestation de Condé eut lieu le 18 janvier 1650. Nous retracerons, en quelques pages, les événements qui se passèrent dans l'intervalle.

« Cette paix, dit Retz, que le cardinal se vantait d'avoir achetée à fort bon marché, ne lui valut pas aussi tout ce qu'il en espérait. Il me laissa un levain de mécontents, et je me trouvai très»bien de son reste.... Nous fîmes une espèce de corps qui, avec la faveur du peuple, n'était pas un fantôme.... Nous avions pour longtemps de la provision dans l'imagination des peuples. »

Les seigneurs qui formaient cette espèce de corps, le duc de Beaufort à leur tête, mettaient encore plus d'affectation à se donner le nom de

Frondeurs, « parce qu'ils avaient remarqué, fait observer Retz, que cette distinction de nom échauffe les esprits. »

« Le président de Bellièvre, ajoute-t-il, m'ayant dit que le premier président Mole prenait avantage contre nous de ce quolibet, je lui fis voir un manuscrit de Sainte-Aldegonge, un des premiers fondateurs de la république de Hollande, où il était raconté que le comte de Bréderode, se fâchant de ce que , dans les commencements de la révolte des Pays-Bas , on les appelait les Gueux, le prince d'Orange qui était l'âme de la faction, lui écrivit qu'il n'entendait pas son véritable intérêt, qu'il en devait être très-aise, et qu'il ne manquât pas même de faire broder sur les manteaux de petits bissacs, en forme d'ordre. Nous résolûmes, dès ce soir-là, de prendre des cordons de chapeaux qui eussent quelque forme de fronde. Un marchand affidé nous en fit une quantité qu'il débita à une infinité de gens qui n'y entendaient aucune finesse. L'effet que fit cette bagatelle est incroyable. Tout fut à la mode de la Fronde, le pain, les chapeaux, les canons, les gants, les manchons , les éventails , les garnitures , et nous fûmes nous-mêmes à la mode plus encore par cette sottise que par l'essentiel. »

La licence la plus effrénée régnait toujours dans la capitale. Les libellistes n'avaient pas dés-

armé. Loin de suspendre les hostilités, les plus ardents étaient restés sur la brèche. Ils redoublaient de violence dans leurs pamphlets séditieux, et n'épargnaient pas plus la régente que son ministre. Retz, qui avait intérêt à ménager Anne d'Autriche, eût voulu que tous leurs traits fussent dirigés contre le cardinal , et qu'on ne touchât pas à la reine; mais sa voix n'était point écoutée. Tel est le sort ordinaire des chefs de parti. C'est en vain qu'ils s'efforcent d'arrêter le torrent à la limite qui leur convient. Il ne leur est pas donné de mettre un frein à la fureur des flots qu'ils ont eux-mêmes soulevés, et cette impuissance est le premier châtiment que la Providence leur inflige.

Le parlement se vit forcé de réprimer avec sévérité des excès qu'il encourageait naguère. Jl condamna au dernier supplice deux imprimeurs, convaincus d'avoir mis au jour d'odieux libelles intitulés : Réponse aux soupirs français, Confessions de Pâques de M. le Chancelier, et l'auteur d'une ignoble satire où la majesté royale était traînée dans la boue en la personne d'Anne d'Autriche; mais l'arrêt ne fut point exécuté. Ce même peuple, à qui Pietz avait si bien appris à* détester le cardinal , arracha les coupables à la justice. Pour exciter le mouvement qui les sauva, ils n'eurent qu'à crier, du haut de l'échafaud, qu'on

les faisait mourir , parce qu'ils avaient fait des vers contre le Mazarin.

Quelques écrivains allèrent jusqu'à s'attaquer à la monarchie elle-même, alléguant, dit Montglat, l'exemple de l'Angleterre et disant que la monarchie était trop vieille et qu'il était temps qu'elle finît. L'un d'eux osa même inviter les Anglais à venir en aide aux Français pour chasser leurs tyrans. Ils émettaient des maximes telles que celle-ci : « Le sujet armé contre son souverain devient son égal. »

On lisait dans La France et les royaumes ruinés par les favoris et les reines amoureuses : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que les plus puissants empires de l'univers sont tombés dans une funeste décadence par l'insolence des favoris qui gouvernaient les rois et leurs États , et par la passion des reines qui se sont démesurément affectionnées de ceux dont elles recevaient du soulagement dans la conduite des affaires importantes de leur

royaume Les annales de ces empires ne sont

remplies que des tragédies, des changements, des révolutions, des troubles, des guerres que les favoris et les reines amoureuses y ont causés et causeront toujours, si les princes ne deviennent plus sages, et les reines et les princesses moins dissolues. » Voilà ce qu'on osait imprimer, le lendemain même de la paix!

A tous ces fâcheux indices de îa situation des esprits se joignaient les folies des jeunes libertins qui marchaient à la suite du coadjuteur, mais comme une troupe indisciplinée, que rien n'était capable de contenir. Tantôt ils se précipitaient, l'épée à la main, sur un convoi, et s'écriaient, à la vue de la croix qui précédait le cortège : Voilà l'ennemi, outrageant par cette horrible profanation ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré. Tantôt ils injuriaient et maltraitaient publiquement des valets du roi revêtus de la livrée rovale, en accompagnant ces injures et ces brutalités des plus indécentes railleries à l'adresse de leur maître.

Les Frondeurs se rencontraient souvent avec quelques jeunes gentilshommes de la cour dans l'élégant jardin de Renard , qui jouissait alors d'une grande célébrité, et il pouvait en résulter des conflits d'autant plus sérieux que ces gentilshommes , non moins étourdis pour la plupart que leurs adversaires, affectaient, en toute occasion, de les braver. Dans l'intention de leur imposer, le coadjuteur provoqua lui-même une scène qui faillit amener une lutte sanglante. Poussé par Retz, le duc de Beaufort se présente chez Renard avec une nombreuse escorte. Là, dépassant les instructions du coadjuteur qui voulait, s'il faut ajouter foi à son assertion, qu'on se

bornât à des menaces, il secoue violemment la table à laquelle était assis, au milieu de gais compagnons, le marquis de Jarzé, jeune fanfaron qui s'était vanté de le faire reculer devant lui, renverse les mets sur les convives, brise les violons sur la tête des musiciens ; et, après avoir accompli ce glorieux exploit, il se retire en triomphateur, aux applaudissements de la foule qui le suivait partout. Plus faibles en nombre, les partisans de la cour durent se résoudre à dévorer cet affront. Quelques épées étaient spontanément sorties du fourreau ; mais elles y rentrèrent bien vite, à la voix des plus sages ; et, dans la crainte d'un soulèvement général, que la popularité du roi des Halles ne rendait que trop certain, si son sang venait à couler dans un duel, on eut soin en haut lieu d'étouffer la querelle. Grâce à l'intervention du duc d'Orléans, les héros de cette aventure, véritable équipée d'écoliers en goguette, que nous avons citée parce qu'elle peint bien les mœurs de l'époque, ne se battirent qu'à coups de chansons et de pamphlets. Les feux croisés de cette artillerie légère contribuèrent à entretenir l'animosité des deux partis.

Toutes ces déplorables manifestations devaient péniblement impressionner Anne d'Autriche , et l'on ne saurait s'étonner qu'elle résistât aux sollicitations du parlement , qui la pressait de rentrer

dans Paris. Sous prétexte de surveiller de près la campagne de Flandre , qu'avait tristement inaugurée la perte d'Ypres et de Saint- Venant , enlevés d'assaut par l'archiduc , Mazarin et toute la cour s'étaient transportés à Compiègne.

Pendant ce temps, Retz recevait un message du comte de Fuensaldagne , qui lui exprimait toute sa gratitude pour le concours qu'il lui avait prêté. Le gouverneur des Pays-Bas reconnaissait que lui seul avait bien servi les intérêts de l'Espagne , et Retz semble s'enorgueillir de ce témoignage, qui n'est qu'une éclatante consécration de sa honte. Quel noble accès de patriotisme ! L'envoyé de Fuensaldagne, don Antonio Pimentel, était chargé de lui offrir une somme de cent mille écus. Retz, qui du reste (nous aimons à lui rendre cette justice) n'avait pas l'ignominieuse faiblesse du duc d'Elbeuf, et était peu accessible à ce genre de séduction, refusa ce don perfide, parce qu'il ne lui convenait pas de s'engager dans un moment où rien n'était prêt pour une levée de boucliers, et qu'il tenait à conserver toute sa liberté d'action. Il nous donne les molifs par lesquels il justifia son refus, et, comme toujours, ses secrètes pensées percent à travers les belles paroles qui lui servent à les couvrir. Nous apprenons de lui qu'il répondit à don Antonio « qu'il était né Français et attaché, encore plus particulièrement qu'un

autre, par sa dignité, à la capitale du royaume; que son malheur l'avait porté à se brouiller avec le premier ministre de son roi ; mais que son ressentiment ne le porterait jamais à chercher de l'appui parmi les ennemis de son pays que lorsque la nécessité de la défense naturelle l'y obligerait; que la Providence qui voyait la pureté de ses intentions, l'avait mis, dans Paris, en un état où il se soutiendrait apparemment par luimême. »

Mais, à côté de ces phrases sonores qui sont si peu en harmonie avec sa conduite passée, et dont elle permet, hélas ! d'apprécier la valeur, que lisons-nous? qu'il se garda bien cC éloigner tout à fait les vues de V avenir l Voilà ce que M. de Saint -Aulaire appelle une rupture avec l'Espagne! Le comte de Fuensaldagne, qui était bon juge en pareille matière, y vit, certes, tout autre chose. Retz nous dit, et nous n'avons pas de peine à le croire, « que le comte de Fuensaldagne fut très-content de sa réponse, qu'elle lui parut celle d'un homme qui se sentait de la force, qui n'était pas âpre à l'argent, (ce qui était vrai) mais qui, avec le temps, pourrait en recevoir. » Il nous dit encore que don Antonio « lui fut renvoyé sur-le-champ avec une lettre du comte pleine d'honnêtetés, et un petit billet de l'archiduc qui lui mandait qu'il marcherait, sur un mot

de sa main, con todas las fuerças del rey su senor*. » Quelle singulière rupture! L'archiduc et son lieutenant comprirent mieux alors le langage de ce fin diplomate que ne l'a fait depuis M. de Saint -Aulaire, sous l'influence d'une aveugle sympathie pour celui qu'il se plaisait à regarder comme un des pères du gouvernement représentatif et qui était bien loin de mériter un tel honneur.

L'ardente exilée de Bruxelles, Mme de Chevreuse, avait franchi la frontière, après la paix, sans y être autorisée, et elle était venue faire alliance avec le coadjuteur. Retz voyait dans cette alliance un moyen de s'ouvrir un nouveau chemin « pour aller aux Espagnols, en cas de besoin. » L'Espagne nous apparaît dans toutes ses combinaisons. Mlle de Chevreuse avait hérité de la beauté de sa mère. Retz fut bientôt épris de ses charmes et lui donna dans son cœur une place entre Mme de Guémené2 et Mme de Pommereux. Elle se montra sensible à ses hommages : les tristes exemples qu'elle avait depuis longtemps sous les

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