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Avec toutes les forces du roi son maître

2. C'est cette même princesse de Guémené qui, plus tard, furieuse d'avoir été abandonnée, offrit à la reine de faire disparaître le coadjuteur, en l'attirant chez elle et en le confinant dans un souterrain de son hôtel, pourvu qu'elle lui promît de le laisser sous sa ga»dej cette proposition ne fut pas acceptée par Anne d'Autriche.

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yeux, devaient porter leurs fruits. Pour mieux assurer le succès de ses menées politiques, Tarnbilieuse duchesse ne craignit pas de favoriser une liaison qui vouait au déshonneur celle que son premier devoir était de préserver des atteintes du vice, Dieu lui-même ayant constitué toutes les mères gardiennes de la vertu de leurs filles. C'était par là surtout qu'elle comptait s'emparer de l'esprit du coadjuteur. Nous verrons, en effet, ces deux femmes exercer sur lui le plus grand empire et lui faire commettre plus d'une faute. Redoutant le caractère résolu, entreprenant, audacieux de son ancienne amie, Anne d'Autriche lui ordonna de sortir de Paris dans les vingtquatre heures. Retz n'eut pas un instant de repos qu'il n'eût obtenu la révocation d'un ordre qui lui eût enlevé Mlle de Chevreuse. 11 va trouver le premier président Mole. 11 lui dénonce avec indignation cet acte de despotisme . Il invoque la déclaration du 24 octobre , dont les dispositions tutélaires sont à la veille d'être foulées aux pieds : on rencontre toujours le plus admirable désintéressement dans le libéralisme du coadjuteur! Instruit de ses relations avec Mlle de Chevreuse, Mole, qui lit au fond de son âme , l'arrête au milieu de son éloquente tirade sur les dangers du rétablissement de lettres de cache t , et lui dit avec un malin sourire ; « C'est assez , mon bon sei-

gneur; vous ne voulez pas quelle sorte; elle ne sortira pas — Elle a les yeux trop beaux. » Mole avait déjà fait des représentations à Anne d'Autriche , qui avait consenti à revenir sur sa décision. Retz put à la fois s'abandonner à ses criminelles amours et continuer à conspirer dans l'ombre avec son habile alliée. Ils épiaient l'un et l'autre le moment favorable pour ranimer dans Paris un feu mal éteint, l'œil fixé du côté de la cour où s'étaient élevés des nuages qui semblaient annoncer de prochaines tempêtes.

Le cardinal Mazarin devait son salut au prince de Condé ; mais l'humeur allière de ce prince orgueilleux lui rendait bien lourd le poids de la reconnaissance. Autour de ce héros de vingthuit ans, qu'enivrait sa gloire précoce , se groupaient ces brillants Petits-Maîtres qui « servaient d'ailes à sa pensée sur les champs de bataille1, » et, après s'être associés à ses exploits, s'associaient maintenant à ses exigences. Ne pouvant lui emprunter son génie, ils lui empruntaient, en les exagérant, ses allures hautaines2 : moyen aisé de se mettre au niveau d'un grand homme. Molière

\. Cousin, Mme de Lougueville . — On les appelait petitsmaîtres, dit Mme de Motteville, parce qu'ils étaient à celui qui paraissait être le maître de tous les autres.

2. Un pamphlétaire du temps dit que Condé ne croyait pas que le ciel fût au-dessus de sa tête.

leur apprendra bientôt dans des vers immortels que :

Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler. ...

Vains, arrogants, présomptueux, ces nouveaux Importants créaient sans cesse des difficultés au cardinal. Ils excitaient Condé à abuser de son crédit et à se montrer insatiable, en l'entretenant par leurs adulations dans ce perpétuel enivrement de lui-même.

D'un autre côté, un rapprochement s'était opéré entre Condé et sa sœur qu'il avait si tendrement aimée. La ducbesse de Longueville avait repris quelque chose de l'ascendant qu'elle exerçait jadis sur l'esprit de son frère, et, en frondeuse obstinée , elle ne négligeait rien pour l'amener à rompre violemment avec Mazarin. Aussi le cardinal avait-il chaque jour à combattre les prétentions les plus contraires aux intérêts de l'État, et la moindre résistance aux volontés impérieuses du prince lui valait des affronts, des railleries amères. Irrité d'un refus que dictèrent au premier ministre des considérations d'un ordre supérieur1, Condé avait refusé à son tour de commander

1. Condé avait demandé la surintendance des mers, qui, jointe aux gouvernements qu'il possédait déjà, l'eût rendu beaucoup trop puissant.

l'armée qui était allée assiéger Cambrai : Achille se retirait sous sa tente , au moment où Mazarin prenait la résolution hardie de relever la France aux yeux de l'Europe par un coup d'éclat, et avait plus que jamais besoin d'une puissante épée, pour réaliser ce courageux dessein. Privés du chef le plus capable de mener à bonne fin une pareille entreprise, les assiégeants avaient été repoussés. Notons ici que le coadjuteur et ses amis « ne manquèrent pas de célébrer, comme ils le devaient (ce sont là les propres expressions de Retz), la levée du siège de Cambrai, qu'ils eurent soin d'exploiter contre le cardinal qui n'avait fait que suivre les nobles traditions de Richelieu. Hélas ! partout où il domine, l'esprit de parti étouffe infailliblement tout sentiment patriotique. Dans toutes nos discordes civiles, les ennemis de la France n'ont pas été seuls à se réjouir de ses revers !

Pour empêcher Condé de se liguer avec le coadjuteur qui s'était empressé de lui offrir ses services, Mazarin avait été réduit à subir les conditions les plus dures et les plus humiliantes. Retz applique justement à la conduite de Condé dans cette circonstance une de ces maximes dans lesquelles il aime à formuler ses observations, qui sont presque toujours des leçons de l'expérience : « Il ne faut point se jouer avec ceux qui ont en main l'autorité royale. Quelques défauts qu'ils

aient, ils ne sont jamais assez faibles pour ne pas mériter ou qu'on les ménage ou qu'on les perde. Leurs ennemis ne les doivent jamais mépriser, parce qu'il n'y a au monde que ces sortes de gens à qui il convienne quelquefois d'être méprisés. » Condé éprouvera lui-même combien cette réflexion est vraie, quand, par l'excès de son arrogance, il aura fourni à Mazarin l'occasion de briser un joug devenu intolérable.

La situation générale du pays présentait alors le plus triste spectacle. Des troubles d'une haute gravité avaient éclaté en Provence et en Guienne, où les deux gouverneurs, le comte d'Alais et le duc d'Epernon, étaient en lutte ouverte avec le parlement d'Aix et le parlement de Bordeaux : « Toutes les autres provinces, dit Orner Talon, travaillaient en même temps à leur libération. » L'agitation était en effet partout. Le Languedoc et le Dauphiné se remuaient, pour reconquérir leurs anciens privilèges. Tous les services étaient désorganisés. L'anarchie la plus complète régnait dans toutes les branches de l'administration, et les populations se croyaient dégagées de l'obligation de payer l'impôt. Quiconque n'était pas égaré par l'esprit de faction désirait vivement que la cour rentrât dans Paris. Les gens de bien espéraient que le retour du roi mettrait fin à tous les désordres et affermirait sur sa base l'édi-

fice de la monarchie, qu'ils voyaient si fortement ébranlé.

Le coadjuteur prévit que le mouvement qui se manifestait deviendrait bientôt irrésistible. Il comprit qu'Anne d'Autriche et Mazarin qui se trouvaient d'ailleurs dans la plus grande détresse, seraient forcés de céder aux instances de la ville de Paris, dont le duc d'Orléans s'était fait l'organe. Toujours avide de popularité, il voulut se donner l'honneur d'un retour qu'il regardait comme inévitable, et qui aurait l'air dune victoire remportée sur la Fronde, s'il ne paraissait pas y avoir contribué. 11 alla bravement visiter la reine à Compiègne, malgré les conseils de ses amis , qui craignaient qu'il n'exposât sa vie ou sa liberté en se livrant ainsi à son plus implacable ennemi. Il ne se laissa pas arrêter davantage par un billet mystérieux qui le prévenait que, s'il entrait dans le cabinet du roi, il était mort. Son intrépidité naturelle le portait à mépriser tous les dangers, quand l'intérêt de son parti et surtout celui de sa vanité étaient en jeu ; mais le résultat prouva bien que ni Mazarin ni Anne d'Autriche n'avaient eu la pensée d'attenter à sa liberté ou à sa vie. Ils n'étaient pas , du reste , assez forts en ce moment pour frapper un si grand coup. La reine reçut Retz avec bonté ; mais elle essaya vainement de le décidera voir le cardinal. Le lendemain il eut

soin de publier, dans un libelle destiné à faire ressortir l'heureux succès de sa démarche, <c qu'il avait bravé le Mazarin sur son trône. »

La rentrée du roi dans sa capitale avait été enfin résolue. Les Mémoires du temps nous apprennent, que pour préparer l'accomplissement de ce grand acte, Mazarin crut prudent de s'assurer le consentement du roi des Halles, ce populaire souverain, bien plus roi que le roi lui-même, en donnant une somme considérable à cette même duchesse de Montbazon que l'Espagne, nous l'avons vu, avait gratifiée d'une pension de 6000 livres, pour attacher à sa cause ce faible jouet d'une femme sans pudeur. De tels marchés vouent à une éternelle infamie celle qui osa trafiquer de sa beauté avec tant de cynisme. De pareils traits permettent de juger une époque. C'est venger la morale outragée que de les dénoncer à la postérité.

Le roi fit son entrée à Paris, le 18 août 1649, presque à la veille de l'anniversaire des barricades de 1648. « Il fut accueilli, dit Retz, comme les rois l'ont toujours été avec des acclamations qui ne signifient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se flatter. » Ces acclamations étaient pourtant sincères; car, nous l'avons dit, l'amour de la royauté n'avait pas cessé d'être enraciné dans les âmes, en dépit des attaques dirigées contre le gouvernement. Relz dédaignait moins

ces bruyants témoignages de la faveur publique quand il en était lui-même l'objet dans les ovations dont ie peuple de Paris était si prodigue envers lui et qui lui inspiraient à la fois et tant d'orgueil et tant d'audace. Retz ajoute : « Un petit procureur qui était une manière de fou , aposta pour de l'argent, sur le passage du cortège, douze ou quinze femmes qui crièrent : Vive Son Emi~ nence, et Son Éminence se crut maîtresse de la capitale. » D'autres écrivains s'accordent à représenter l'entrée du roi comme un véritable triomphe pour Mazarin, qui aurait été acclamé de telle sorte qu'il semblait que le passé fût un songe, et qu'on pût croire en effet qu'il s'était opéré dans les esprits un revirement soudain. Rien ne saurait en vérité étonner sur un tel théâtre. « Tout arrive en France, » a remarqué un de nos plus célèbres moralistes, la Rochefoucauld, et les nombreuses révolutions qui se sont succédé à de si courts intervalles, depuis que ce mot profond a été prononcé par ce grand observateur, nous en ont révélé toute la portée. Nulle part on ne monte si rapidement des Gémonies au Capitole. Il est vrai qu'on y descend plus rapidement encore du Capitole aux Gémonies.

Le lendemain , le coadjuteur vint au Palais- Royal, à la tête du clergé de Paris, pour offrir ses hommages au roi, et il lui adressa une courte ha-

rangue. Mme de Motteville prétend qu'il parut interdit : « Sa hardiesse, dit-elle, et la force de son esprit ne l'empêchèrent pas, en cette occasion, de sentir ce respect et cette crainte que la coutume et le devoir ont si fort imprimés dans nos cœurs pour les personnes royales. Une grande frayeur l'avait saisi. Il devint pâle et ses lèvres tremblaient Il dut regretter d'avoir donné publiquement des marques du trouble de sa conscience. » Nous croyons que Mme de Motteville se méprit, dans cette circonstance, sur les sentiments du coadjuteur. Il put être un instant déconcerté, malgré son assurance accoutumée, en présence de cet appareil de la majesté royale recouvrant la plénitude de la souveraineté après de si cruelles épreuves, et devant laquelle il paraissait en vaincu ; mais il avait une âme trempée de manière à n'être accessible ni à la frayeur ni aux remords. Le cardinal était assis près du jeune roi. Le coadjuteur n'alla pas jusqu'à le braver d'un de ces fiers et intrépides regards dont parle Bossuet; mais il affecta de ne pas jeter les yeux sur lui. Il ne tarda pas cependant à faire à l'heureux ministre une visite, qui lui fut reprochée par quelques Fron- • deurs comme un acte de faiblesse, mais qui n'était au fond qu'une manœuvre ayant pour but de couvrir ses intrigues; et ces deux rivaux, qu'animait l'un contre l'autre une haine si violente, cher-

chèrent mutuellement à se tromper, s'embrassant pour mieux s'étouffer.

Les transports d'allégresse qu'avait excités le retour du roi n'empêchèrent pas, au dire de Retz, les libelles, les chansons de continuer, et les Frondeurs de se montrer plus fiers que jamais, quoique Mme de Guémené les comparât à un certain régiment de Bruslon , où l'on disait qu'il n'y avait que deux dragons et quatre tambours. Ce passage des Mémoires de Retz le fait trop bien connaître pour que nous ne le citions pas : « Nous marchions quelquefois seuls, M. de Beaufort et moi, avec un page derrière notre carrosse ; nous marchions quelquefois avec cinquante livrées et cent gentilshommes. Nous diversifiions la scène selon ce que nous jugions devoir être du goût des spectateurs. Les gens de la cour, qui nous blâmaient depuis le matin jusqu'au soir, ne laissaient pas de nous imiter à leur mode. Il n'y en avait pas un qui ne prît avantage sur le ministre des frottades que nous lui donnions , c'était le mot du président de Bellièvre, et M. le Prince, qui en faisait trop ou trop peu à son égard, ne cessa pas de le traiter du haut en bas et plus, à mon opinion , qu'il ne convient de traiter un homme qu'on veut laisser dans le ministère. » Et Retz cite , à l'appui de cette opinion, l'apostrophe ironique que, dans un moment d'humeur, Condé jeta un jour à la face

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de Mazarin, accompagnée d'un geste inconvenant, quand il lui dit, en le quittant, de manière à être entendu de toute la cour : Adieu , Mars , se moquant tout à la fois et des terreurs que le cardinal avait éprouvées pendant la guerre civile et de ses ridicules prétentions au mérite militaire. C'était bien peu digne, en vérité, du prince qui devait s'appeler le grand Condé. Les leçons du passé étaient perdues pour lui; il eût dû ne pas oublier que les affronts que son père avait fait subir au favori de Marie de Médicis, l'avaient conduit à la prison de Vincennes.

Condé avait arracbé à Mazarin, pour deux amies de la duchesse de Longue\ille, une faveur réservée jusque-là aux femmes des ducs et pairs ou des ducs à brevet , le privilège d'avoir un tabouret chez la reine. Il se forma aussitôt une ligue nobiliaire qui se plaignit amèrement de cette violation des règles aristocratiques , et fit entendre d'énergiques protestations. Favorisée sous main par le cardinal, elle prit de telles proportions que Condé se vit menacé d'avoir contre lui un parti puissant et nombreux. Retz et les Frondeurs se joignirent à la noblesse, dans l'espoir de profiter de ce nouveau ferment de discorde. Beaucoup de membres du clergé, entraînés par le coadjuteur, avaient promis leur concours. Que le parlement, où dominait le tiers état , vînt à prêter le sien , et l'on

avait une sorte de représentation des trois ordres qui constituaient les états généraux. Ce nom là fut prononcé au sein de la réunion et y eut un tel écho que Mazarin fit comprendre à Condé qu'il fallait céder. Le prince consentit à la suppression des deux tabourets. La noblesse ayant obtenu satisfaction dans ce grave débat, les lois de l'étiquette, ce palladium de la monarchie , étant sauvegardées , il ne fut plus question de la convocation des états généraux ; aux yeux du plus grand nombre, un si beau triomphe la rendait inutile, et la ligue fut dissoute. Les Frondeurs durent ajourner leurs espérances. En parlant de cette grande affaire, qui avait mis en émoi tout le royaume, Retz nous transmet avec complaisance une indécente raillerie de Condé, et il ne fait pas la moindre allusion aux étals généraux demandés par rassemblée; ce qui prouve clairement qu'il se préoccupait fort peu des libertés publiques, et que son opposition ne lui était dictée que par des motifs personnels.

Condé eut à essuver un autre échec dans la tentative insensée d'un des jeunes fous du jardin de Renard, du marquis de Jarzé, qui avait osé lever les yeux sur sa souveraine et qui n'aspirait à rien moins qu'à supplanter Mazarin dans son cœur; tentative à laquelle le prince s'était associé en l'encourageant, et qu'il avait élevée, dit un

historien, à la hauteur d'une conspiration. Anne d'Autriche chassa de la cour l'insolent marquis. Condé , qui l'avait patroné ouvertement dans cette belle entreprise, voulut le soutenir après son éclatante disgrâce, pour ne pas rester sous le coup d'un échec qu'il partageait avec son protégé. Il exigea que la régente pardonnât à l'homme qui l'avait si cruellement offensée et qu'elle le reçût de nouveau dans son palais. C'était pousser bien loin l'outrage et envers la reine et envers la femme. La fière Anne d'Autriche dut se résigner à supporter en silence cette cruelle injure. Elle eut la force de se contenir, et d'attendre le moment de la vengeance : ce moment ne devait pas tarder à arriver.

Mazarin avait une rude tâche à remplir, celle de rétablir l'ordre dans les finances. Depuis trop longtemps elles étaient livrées à des surintendants incapables et inexpérimentés, à des gentilshommes entièrement étrangers aux plus simples notions financières, presque aussi arriérés en pareille matière que ce duc de Saint-Simon, qui professait un superbe dédain « pour les premières règles de l'arithmétique , » et traitait les finances de grimoire. Il en était en quelque sorte de cet important ministère, qu'après une si longue anarchie, la main d'un Colbert pouvait seule remettre à flot, comme de cette place pour laquelle, selon un

mot fameux !, il fallait un calculateur et qu'un danseur obtint. En désespoir de cause, Mazarin avait eu recours à l'habileté bien connue de ce même d'Emery, sacrifié avec éclat quelques mois auparavant, parce qu'il avait soulevé l'indignation générale, en disant en plein conseil « que la bonne foi n'était que pour les marchands, que les maîtres des requêtes, qui i'alléguaient pour raison dans les affaires qui regardaient le roi, méritaient d'être punis, » et en conformant sa conduite à cette triste maxime. « D'Émery, dit Retz, qui connaissait mieux Paris que le cardinal, y jeta de l'argent et même assez à propos. C'est une science particulière qui, bien ménagée, fait autant de bons effets dans un peuple qu'elle en produit de mauvais, quand elle n'est pas bien entendue. » En rentrant au pouvoir, cet habile financier fit en effet payer aux rentiers de l'hôtel de ville, qui appartenaient presque tous à la petite bourgeoisie, une partie de leurs arrérages; c'était une dette que le trésor avait depuis longtemps cessé d'acquitter. Grâce à cette mesure, l'avènement de d'Émery avait été accueilli avec joie. — Retz Irouve là, nous ne saurions nous empêcher de le remarquer, le sujet d'une réflexion qui est une preuve frappante de sa rare sagacité. Elle

i . Reau marchais, Mariage de Figaro.

semble émaner d'un de ces hommes d'Étal qui, de nos jours, ont fondé le crédit public sur la plus solide de toutes les bases et doté le pays de la plus forte peut-être de toutes les garanties de sécurité, en popularisant la rente, en intéressant ainsi au maintien de l'ordre la foule innombrable des petits capitalistes. « Faire des rentes le patrimoine de ceux qui n'ont qu'une fortune modeste, pourrait être avantageux au service du roi; car ce serait un moyen sûr, et d'autant plus efficace qu'il serait imperceptible, d'attacher à sa personne un nombre infini de familles médiocres qui sont les plus redoutables dans les révolutions. La licence du dernier siècle a donné quelquefois des atteintes à ce fond sacré. » Ces quelques lignes renferment tout un système financier qui, appliqué depuis sur une large échelle, a été fécond en heureux résultats.

Les Frondeurs avaient espéré que la rentrée d'un surintendant, objet de tant de mépris et de tant de haine, amènerait une grande explosion de colère contre Mazarin. Trompés dans leur attente, ils cherchent à inspirer aux rentiers des craintes pour l'avenir, et leur persuadent de nommer des syndics chargés de la défense de leurs intérêts. Des émissaires de Retz dirigent eux-mêmes leur assemblée. Cassé par la Grand'- Chambre comme contraire aux lois, le svndicat en

appelle au parlement tout entier; mais les temps sont changés; et, malgré l'appui chaleureux de plusieurs conseillers des Enquêtes, cet appel, repoussé par le premier président Mole, qui est devenu l'un des plus fermes soutiens du trône, paraît avoir peu de chances de succès. Les Frondeurs conçoivent alors la pensée « de le relever par un grain de plus haut goût que les formes du palais, » selon le langage original, expressif de Retz. Dans un conciliabule où le coadjuteur est, comme toujours, au premier rang, il est décidé que, pour échauffer les esprits et entraîner le parlement, on simulera une tentative d'assassinat sur l'un des syndics, en l'attribuant aux instigations de la cour. Un conseiller au Châtelet, Guy- Joly, dévoué corps et âme au coadjuteur, offre de jouer le rôle de victime dans cette misérable comédie1. Celui d'assassin est dévolu à un adroit tireur du nom d'Estain ville, que Retz compte au nombre de ses agents les plus sûrs. Guy-Joly se fait au bras une blessure légère ; son pourpoint, mis sur un mannequin, est percé dune balle à l'endroit même qui correspond à cette blessure.

1 . Guy-Patin raconte cette prétendue tentative d'assassinat, qu'il prend au sérieux et qu'il attribue à Mazarin, en faisant un grand éloge de Guy-Joly, qu'il appelle virum optimum et antiques fidei. Il est curieux de rapprocher son récit de celui de Retz, qui dévoile le secret de la comédie. (Lettres, tome I, page 504.)

Quand les acteurs de la pièce ont bien étudié leurs rôles, quand tout est bien préparé, au signal donné par le directeur de la troupe qui a luimême présidé aux répétitions, le rideau est levé. Le théâtre représente le quartier populeux de la Cité, L'intrépide Guy-Joly le traverse en voiture. Il se baisse au moment où il aperçoit le pistolet de son terrible compère braqué sur lui. Le coup part; le carrosse est atteint par le projectile. Le prétendu meurtrier s'enfuit sur un cheval qu'on avait eu soin de tenir prêt. Le prétendu blessé est transporté évanoui chez un chirurgien , autre compère, qui pose son appareil avec la gravité de Sganarelle médicamentant Lucinde. Une certaine agitation se manifeste parmi le peuple ; mais cette première émotion est bientôt calmée. En vain le marquis de la Boulaye, à la tête d'une vingtaine d'émeutiers de profession, l'excite à prendre les armes et à construire de nouvelles barricades. Il n'est point écouté, et la foule se disperse. Ainsi finit la comédie. Risum teneatis, amicil Le parlement ne s'émeut pas davantage , en recevant la requête qui lui est adressée au nom de Guy-Joly, et il se borne à ordonner qu'on informe comme pour un crime ordinaire. Les Frondeurs avaient compté sur un tout autre dénoûment. Retz, qui se décharge volontiers de toute responsabilité dans les aventures qui n'ont pas réussi, affirme que ce

fut malgré lui qu'on s'exposa de la sorte « à couronner l'abominable par le ridicule; » mais il es formellement contredit sur ce point par plusieurs de ses contemporains l; et certes l'homme qui a eu l'insigne honneur d'inventer et de mettre en mouvement les ressorts de l'intrigue où nous avons vu figurer si noblement le moine Arnolfini transformé en gentilhomme espagnol , l'illustre Don José de Illescas, est bien capable d'avoir conseillé cette seconde mystification et d'être l'auteur de la mise en scène. La nature de ses rapports avec les deux principaux acteurs qui étaient accoutumés à suivre aveuglément son impulsion, ne permet guère de révoquer en doute l'exactitude de l'assertion si positive de ses contradicteurs. Les raisons que Retz nous donne pour éloigner de lui une responsabilité qui lui pèse sont fort peu concluantes. Comment ne pas sourire, quand il fait sonner bien haut ses scrupules, quand il répond avec emphase au président de Bellièvre, qui les traite de pauvretés :

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain 2.

Nous connaissons déjà trop bien ce scrupuleux per-

1 . Entre autres par Guy-Jcly lui-même et par l'honnête Mme de Motteville.

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