Mémoires, tome II, page
son n âge pour nous laisser convaincre par de pareils arguments.
Le soir du même jour, l'attention publique fut détournée de Pévénement du matin par un autre événement non moins singulier, qui semblait en être la contre-partie et qui est resté un mystère au milieu des diverses interprétations auxquelles les historiens se sont livrés en essayant de l'éclaircir. Condé avait été averti que les Frondeurs voulaient se venger sur lui de l'attentat commis sur Guy- Joly, et qu'ils avaient aposté dans ce but plusieurs de leurs séides près de la place Dauphine, où il devait passer pour aller du Palais-Royal à son hôtel. Le premier mouvement de ce prince, qui cédait si aisément à la fougue de son caractère et pour qui tout péril avait en quelque sorte de l'attrait, fut de courir au-devant du danger; mais la reine le retint, et il fut convenu qu'on ferait une épreuve, qu'on enverrait seulement sur le Pont-Neuf la voiture de Condé, avec un cortège de pages et de valets. Elle y fut assaillie par une décharge de mousqueterie qui blessa mortellement un des laquais, et, comme, en ce temps-là, tout était matière à raillerie, même la mort, même le crime, on appela cette aventure une joli ade renforcée. Condé ne douta plus que les Frondeurs n'eussent sérieusement formé le projet de l'assassiner, et il en conçut un profond ressentiment.
Retz accuse Mazarin d'avoir imaginé ce simulacre d'assassinat qui, par malheur, avait fait une victime, pour brouiller Condé avec les Frondeurs d'une manière irrévocable, et cette accusation, entièrement dénuée de preuves, a été reproduite par plus d'un écrivain. M. Bazin l'a très-bien réfutée, selon nous, dans son histoire du ministère de Mazarin1. Quoi qu'il en soit, l'habile cardinal, qui excellait à pratiquer la maxime favorite de Louis XI : Diviser pour régner, sut tirer parti de ce mystérieux incident pour paralyser les efforts de ses ennemis, en les animant les uns contre les autres, rendre entre eux tout rapprochement impossible et affermir par là son pouvoir. Condé fut poussé par Mazarin à dénoncer au parlement ce qu'il considérait non-seulement comme une entreprise tentée contre sa personne, mais encore comme une conjuration contre l'État, le bruit s'étant répandu qu'on avait voulu enlever le roi et le mener à l'hôtel de ville, et que les Espagnols s'avançaient vers la frontière de concert avec les Frondeurs. Le parlement fut saisi presque en même temps de la plainte du premier prince du sang et du comédien Guy-Joîy. Le procureur général demanda « que le duc de Beau fort, le coadjuteur et le conseiller Broussel fussent assignés
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pour être ouïs, » Retz assistait à la séance, en camail et en rochet; c'est ainsi qu'il aimait à paraître en public, dans les grandes occasions, pour imposer davantage. Il nous raconte qu'on chercha à l'éloigner du parlement, en suggérant à l'archevêque son oncle la pensée d'y venir luimême, mais qu'il para le coup, grâce à l'intervention d'un médecin complaisant, qui menaça le faible vieillard d'une maladie grave, s'il sortait de son palais, et lui persuada qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se coucher dans un bon lit. Ce n'est pas, on le voit, à l'ingénieux auteur du Barbier de Séville qu'appartient l'idée première du moyen qu'emploie le comte Almaviva pour se débarrasser de don Basile, avant d'en venir aux arguments irrésistibles1.
Condé était présent, entouré de plus de mille gentilshommes. Retz se voyait au contraire abandonné de plusieurs de ses anciens amis, parce qu'ils le regardaient comme perdu : « La fermeté n'est pas commune en France, fait-il observer à ce sujet; mais une lâcheté de cette espèce y est encore plus rare. « En parlant de la conspiration « dont il avait plu à Dieu de préserver l'État et la maison royale, » le président de Mesmes la com-
1 . Retz ne nous apparaît que trop souvent sous les traits d'un vrai Figaro politique.
para à la fameuse conjuration d'Amboise. « On lut, dit Retz, les informations, dans lesquelles on ne trouva pour témoins qu'un appelé Canto, qui avait été condamné à être pendu à Paris; Pichon, qui avait été mis sur la roue en effigie au Mans ; Sociando, contre le quel il y avait preuve de fausseté à laTournelle; Lacomette, Marcassis, Gorgibus, filous fieffés. Je ne crois pas que vous ayiez vu dans les Petites Lettres de Port- Royal des noms plus saugrenus que ceux-là, et Gorgibus vaut bien Tambourin. »
A peine la lecture des informations est terminée, Retz se lève pour prendre la parole, et soutenu par « la sainte cohue » des Enquêtes contre le premier président Mole, qui essaye vainementdelui fermer la bouche, il prononce un discours où il y a vraiment quelque chose de l'éloquence de Mirabeau :
« Jamais, Messieurs, dans les siècles passés, des ajournements personnels n'ont été donnés à des gens de notre qualité sur des ouï-dire, et la postérité ne pourra pas croire que ces ouï-dire n'émanent que des plus infâmes scélérats qui soient sortis des cachots — Ce n'est pas tout, Messieurs; ceux qui nous accusent, ont une autre qualité qui est bien plus relevée et bien plus rare; ils sont témoins à brevet. Je suis au désespoir que la défense de notre bonneur, qui nous est commandée par toutes les lois divines et humaines, m'oblige de mettre
au jour, sous le plus innocent des rois, ce que les siècles les plus corrompus ont déteste clans les plus grands égarements des anciens empereurs. Oui, Messieurs; Canto, Sociando, Gorgibus, ont des brevets pour nous accuser. Ces brevets sont signés de l'auguste nom qui ne devrait être employé que pour consacrer encore davantage les lois les plus saintes. M. le cardinal Mazarin, qui ne reconnaît que celle de la vengeance qu'il inédite contre les défenseurs de la liberté publique, a forcé M. le Tellier de contre-signer les infâmes brevets dont nous vous demandons justice; mais nous ne vousla demandons toutefois qu'après vous avoir très-humblement suppliés de la faire à nousmêmes la plus rigoureuse que les ordonnances les plus sévères prescrivent contre les révoltés, s'il se trouve que nous ayions, soit directement, soit indirectement, contribué à ce qui a été du dernier mouvement. Est-il possible, Messieurs, qu'un petitfils d'Henri le Grand, qu'un sénateur de l'âge et de la probité de M. Broussel, qu'un coadjuteur de Paris, soient seulement soupçonnés d'une sédition où l'on n'a vu qu'un écervelé à la tête de quinze misérables de la lie du peuple? Je suis persuadé qu'il me serait honteux de m'étendre sur ce sujet. Voilà, Messieurs, ce que je sais de la nouvelle conjuration d'Amboise. »
Ce dernier trait est admirable d'à-propos. Le
président de Mes mes dut regretter d'avoir fourni lui-même à l'orateur une péroraison qui, par l'effet d'un contraste habilement ménagé, met si bien en relief la légèreté d'une accusation uniquement basée sur de tels indices. Ce discours, terminé par une sublime ironie, impressionna d'autant plus l'assemblée qu'il exprimait éloquemment de tristes vérités, en révélant ces affligeants détails. Tous les témoins aux noms hétéroclites, dont Retz se plaît à étaler les glorieux titres, étaient réellement munis de brevets d'espionnage signés du roi et de le Tellier. C'étaient de véritables agents provocateurs, qui servaient d'instruments à la police secrète du cardinal. Cette déplorable innovation rabaissait évidemment la royauté. Nous ne croyons pas que Retz exagère, quand il dit « qu'elle fit monter le feu au visage de tout le monde. » Ce qui pouvait peut-être la faire pardonner à Mazarin, c'est que les officiers chargés de la police se considéraient comme indépendants et affectaient de n'obéir qu'aux compagnies souveraines.
Relz, par ses révélations et par l'habileté de sa parole, avait opéré une révolution complète dans les dispositions du parlement. Mole, que rien n'émeut, demande que le duc de Beaufort, le coadjuteur et Broussel sortent de leurs places, conformément à l'usage, puisqu'il y a des
conclusions contre eux. Une forte minorité opine pour qu'ils restent, en dépit de toutes les règles, et « la plupart des avis sont des panégyriques pour les accusés, des satires contre le ministère, des anathèmes contre les brevets1. » Retz demande à son tour que Condé, qui est le principal auteur du procès, soit soumis à la même loi, et il rappelle noblement au prince, dont l'orgueil se révolte à cette idée, que la justice est égale pour tous. Une foule immense était accourue au palais de tous les quartiers de Paris où les curés, toujours dévoués au coadjuteur, ne cessaient d'user en sa faveur de leur influence sur les masses. Au moment où la séance fut levée, « l'on se portait, dit Retz, dans la grand'salle ; l'on se portait dans la galerie ; l'on se portait sur les degrés ; l'on se portait dans la cour. Il n'y avait que M. de Beaufort et moi qui ne portassions personne et qui fussions portés. » Le peuple les acclama l'un et l'autre et les accompagna jusqu'à leur hôtel. Retz puisait un surcroît de force dans ces manifestations populaires, préparées le plus souvent par ses aflidés.
On touchait alors aux fêtes de Noël. Le coadjuteur voulut profiter de cette grande solennité religieuse pour achever de se concilier les esprits.