Mémoires de Retz, tome II, pages
traînait en longueur au parlement, à cause surtout du défaut de preuves. Tous les jours, les deux partis s'y trouvaient en face l'un de l'autre, se mesurant de l'œil et prêts à entrer en lutte au premier signal. Retz et Beaufort avaient convoqué le ban et l'arrière-ban des gentilshommes de province enrôlés sous leur bannière, Ils s'étaient donné comme une garde noble qui les suivait partout et qui, en les préservant des insultes des partisans de Condé, empêchait en même temps qu'on ne vît en eux que des tribuns du peuple. On n'allait plus au palais sans être armé. Les magistrats eux-mêmes portaient des poignards cachés sous leurs robes. Beaufort, apercevant le manche d'un stylet hors de la poche de Retz, dit à haute voix : « Voilà le bréviaire de M. le coadjuteur. » Ce singulier bréviaire convenait bien mieux à l'humeur batailleuse du chef de la Fronde que celui qui était destiné à rappeler journellement au prélat les saints devoirs qu'il foulait aux pieds. Il n'arrivait pas souvent au roi des Halles de faire d'aussi bonnes plaisanteries, et Retz eût été moins blessé de ce mot piquant d'un des esprits les plus lourds de l'époque, si le railleur n'eût pas frappé juste. Après une pareille saillie, Beaufort pouvait se flatter d'avoir été spirituel au moins une fois dans sa vie. Ce qui dans sa pensée n'était qu'une facétieuse boutade, renfermait une sanglante sa-
tire et une sévère leçon. Retz le comprit; car il nous dit « qu'il ne soutint pas la raillerie de bon cœur; » mais cette impression fut bien vite effacée.
Sous l'impulsion du coadjuteur, le bonhomme Broussel provoqua la récusation de Mathieu Mole, qu'il représenta comme un ennemi juré des accusés. Sa requête souleva de longs débats, où cet illustre magistrat eut à essuyer des outrages qu'il supporta avec une fermeté admirable. Elle fut rejetée; mais il se rencontra soixante-deux conseillers qui osèrent voter contre le premier président, à qui sa grande réputation d'intégrité eût dû épargner un tel affront.
Cependant Condé s'irritait des lenteurs de la procédure. Il ne s'en prenait pas seulement « à ces bourgeois, à ces bonnets carrés » du parlement qu'il haïssait d'une haine presque égale à celle de Saint-Simon, ce grand détracteur « du vil petit-gris; » il s'en prenait encore à Mazarin, dont il gourmandait la tiédeur ; et son arrogance ne connaissait pas de bornes. Il finit par croire qu'on le trompait, et alors il ne garda plus de mesure ni avec le cardinal ni avec la reine, qu'il semblait vouloir réduire à n'être, selon l'expression de Retz, que sa très-humble servante. Aveuglé par l'orgueil immense qui le possédait et qui lui cachait les dangers dont il était menacé, il se précipita tête baissée dans l'abîme que Mazarin avait
commencé à creuser sous ses pas, en le mettant aux prises avec les Frondeurs. Un jeune adolescent, le duc de Richelieu, à qui appartenait le gouvernement du Havre, s'était laissé séduire par les charmes de Mme de Pons, sœur de cette demoiselle du Vigean dont Condé, n'étant encore que duc d'Enghien, avait été si éperdument amoureux qu'il s'évanouit en la quittant pour aller s'immortaliser dans les plaines de Rocroy. Il s'obstinait à vouloir l'épouser, quoiqu'elle fût bien plus âgée que lui. La duchesse d'Aiguillon, sa tante et sa tutrice, s'opposait à ce mariage disproportionné, et la reine, dont elle était l'amie, avait déclaré hautement qu'elle verrait avec peine une telle union. Condé, bravant le courroux d'Anne d'Autriche, prit sur lui de marier les deux amants, dans le but d'enlever au parti de la régente le gouvernement d'une place qui eût rendu le duc de Longueville maître absolu de toute la Normandie. La cérémonie fut célébrée dans un château de Mme de Longueville, qui était alors le mauvais génie de son frère. Condé poussa l'insolence jusqu'à se vanter, devant toute la cour, du rôle qu'il avait joué dans cette noce clandestine et jusqu'à signifier à Anne d'Autriche, qui voyait un motif de rupture dans l'extrême jeunesse de Richelieu, « qu'une telle chose, accomplie en présence de témoins tels que lui, ne se rompait ja-
mais. » Bien plus, il annonça avec sa hauteur et son outrecuidance habituelles qu'en partant pour le Havre, le duc de Richelieu avait l'ordre de faire jeter à la mer quiconque se présenterait de la part de la reine.
Heureusement le gouverneur du Havre détourna le jeune duc de la voie fatale, où de pernicieux conseils l'avaient engagé. Il lui persuada de conserver au roi cette place importante, et il déj oua ainsi le projet de Condé, qui ne recueillit de sa coupable tentative que la honte d'avoir commis inutilement une mauvaise action. Anne d'Autriche parvint encore à dissimuler sa colère; mais une pareille atteinte, portée à l'autorité royale, ne pouvait rester impunie. Le vase où s'étaient accumulées tant d'offenses vivement ressenties par la femme non moins que par la reine, venait de recevoir la dernière goutte qui devait le faire déborder. La perte de Condé fut résolue par la régente et par son ministre. Ils ne songèrent plus qu'aux moyens d'assurer l'exécution d'un dessein irrévocablement arrêté dans leur esprit. Oubliant d'anciens griefs pour mieux se venger des nouveaux, ils n'hésitèrent pas à s'allier secrètement avec les chefs de la Fronde, qu'animait contre Condé un égal désir de vengeance. Mme de Chevreuse s'était depuis quelque temps rapprochée d'Anne d'Autriche, qui semblait lui avoir
rendu quelque chose de sa vieille amitié. Elle servit d'intermédiaire entre la reine et le coadjuteur, dont elle n'avait pas craint de lui répondre. Anne d'Autriche la chargea de remettre à Retz ce billet écrit de sa main : « Je ne puis croire, nonobstant le passé et le présent, que monsieur le coadjuteur ne soit à moi. Je désire le voir sans que personne le sache que Mme et Mlle de Chevreuse; ce nom sera sa sûreté. » Ptetz n'était pas homme à refuser un rendez-vous qui flattait sa vanité, qui ouvrait à son imagination les plus séduisantes perspectives, et d'où pouvait sortir tôt ou tard la réalisation de son rêve le plus cher; il l'accepta avec empressement. Il écrivit sur-le-champ à la reine : « Il n'y a jamais eu de moment dans ma vie, où je n'aie été également à Votre Majesté. Je serais trop heureux de mourir pour son service, pour songer à ma sûreté. Je me rendrai où elle me commandera. » Il eut avec elle plusieurs entrevues pendant la nuit, dans ces mêmes lieux où, le jour des barricades, elle lui avait lancé, comme un trait acéré, ces paroles ironiques, que le factieux prélat n'avait que trop méritées : « Allez vous reposer , car vous avez bien travaillé. » Quelle ne dut pas être son émotion, en l'y revoyant après tant de vicissitudes, dans une situation et dans une attitude si différentes! Mazarin assistait le plus souvent à ces
conférences. Retz fut comblé de prévenances et de caresses. Le premier ministre lui prodigua les protestations d'attachement, le serra dans ses bras comme un vieil ami, et lui fit les offres les plus brillantes. Retz refusa toutes les faveurs qui lui furent offertes, et, s'il faut le croire, jusqu'à ce chapeau de cardinal , que nous le verrons cependant poursuivre par tous les moyens, et dont il fera bientôt l'objet d'un nouveau marché. Il ne voulait, disait-il, pour toute récompense que l'honneur d'avoir servi la reine, quand bien même il serait appelé à sauver la couronne. Espéra-t-il par là toucher le cœur d'Anne d'Autriche, et mieux racheter à ses yeux le passé? Ou, se défiant des avances intéressées qu'il recevait, crut-il prudent de conserver sa réputation de désintéressement, pour ne rien perdre de son crédit parmi le peuple? Quoi qu'il en soit, il nous est impossible de voir autre chose qu'un calcul dans ce refus, si toutefois, au moins en ce qui concerne la barrette rouge, il fut mis dans le cas de le formuler; car, sans cela, comment le concilier avec tous les faits qui témoignent de son ambition d'une manière irrécusable? Mais il demanda pour le duc de Beaufort la surintendance des mers. Mazarin lui ayant répondu qu'elle était promise au fils aîné du duc de Vendôme, il tourna la difficulté en habile diplomate et en fin
courtisan. Il dit au cardinal que, suivant toute apparence, « le duc de Mercœur ne tarderait pas à contracter une alliance qui le mettrait bien audessus de cette dignité. » Adroite flatterie à l'adresse de Mazarin, qui avait projeté de marier une de ses nièces au duc de Mercœur. Elle dut agréablement chatouiller son orgueil, et certes aucun argument n'était plus capable de le disposer à céder sur ce point. Retz demanda pour ses autres amis des places, des gouvernements, des titres, des pensions, monnaie ordinaire de l'achat des consciences. Le traité secret qu'il négocia, n'était, en quelque sorte, qu'une seconde édition de celui de Saint-Germain. Tous les traités de ce genre semblaient fondus dans le même moule, parce qu'alors tous les adversaires de la royauté étaient mus par les mêmes mobiles, et cherchaient la satisfaction des mêmes intérêts. Retz obtint tout ce qu'il lui plut d'exiger. Il prit à son tour l'engagement de contribuer de tout son pouvoir à délivrer la reine dune odieuse servitude. Il fut convenu que Condé serait enfermé à Vincennes sans autre forme de procès, et que le prince de Conti et le duc de Longueville partageraient son sort. Anne d'Autriche et Mazarin voulaient faire un grand exemple, en frappant à la fois les trois branches d'une maison placée si près du trône. Dans les instants qu'il passa en tête-à-tête avec
sa souveraine, essaya-t-il déjà, comme il avoue l'avoir fait plus tard, de s'insinuer à la façon de Mazarin dans les bonnes grâces de la sensible Espagnole, et de déployer auprès d'elle toutes les séductions de cet esprit fascinateur, qui lui donnait tant d'empire sur les femmes? Il n'est pas de suppositions que n'autorisent et le caractère bien connu de Retz, et ses vues ambitieuses; mais il dut bientôt s'apercevoir que son rival s'était si fortement établi dans la place qu'un autre ne saurait y pénétrer, et qu'il fallait renoncer, au moins pour le moment, à le combattre sur un pareil terrain.
Il ne manquait à Anne d'Autriche et à Mazarin, pour l'accomplissement de leurs desseins, que l'assentiment du duc d'Orléans. Gaston avait deux grandes faiblesses : la peur et la jalousie se disputaient en quelque sorte son cœur. Hâtonsnous d'ajouter que cette peur qui étonne chez un prince du sang, ne le suivait pas sur le champ de bataille; en face de l'ennemi il retrouvait la bravoure de sa race. Mme de Cbevreuse avait su capter sa confiance; elle fit mouvoir ces deux ressorts pour le décider à consentir à l'emprisonnement de Condé. Elle lui représenta, d'une part, que Paris était tous les jours à la veille d'être mis à feu et à sang par la querelle de ce prince avec les Frondeurs; et, d'autre part, que, si l'orgueil-
leuse maison de Condé n'était abaissée par un coup hardi, elle deviendrait si puissante qu'elle effacerait presque la maison d'Orléans, et qu'il sentirait lui-même le poids de la domination de son chef. Depuis longtemps la gloire de ce jeune héros offusquait son envieuse médiocrité, et il l'abandonna volontiers à la vengeance de la reine.
Pendant les négociations, Mazarin avait adroitement manœuvré pour inspirer à Condé une fausse sécurité. Il avait redoublé envers lui de déférence et de soumission. Le prince eut vent des visites nocturnes de Retz, qu'on avait vu entrer au Palais- Royal, déguisé en cavalier. Le cardinal dissipa ses soupçons en se moquant de la bonne figure que ferait le coadjuteur en manteau rouge, l'épée au côté, un chapeau à plumes sur la tête. Il se donna le malin plaisir de lui faire signer , par une ruse d'écolier indigne d'un ministre, l'ordre qui devait servir à sa propre incarcération, sous prétexte d'opérer l'arrestation d'un certain Descoutures, impliqué dans la triste affaire des témoins à brevet.
Le 18 janvier 1650, Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville furent arrêtés au Palais- Roval, dans la salle du conseil, où ils étaient réunis, attendant l'ouverture de la séance. Ce coup d'Elat rappelait, par les conditions particu-
Hères dans lesquelles il s'accomplissait, celui qui fit avorter le complot des Importants. Quelques instants auparavant, la princesse douairière de Condé, la plus tendre amie de la reine, comme autrefois Mme de Chevreuse et Mme de Hautefort, se trouvait près du lit d'Anne d'Autriche, qui avait feint une indisposition, et qui, à la vue de cette mère dont elle allait briser le cœur presque dans l'effusion d'une conversation intime, eut peine à cacher sous un sourire le trouble et l'agitation de son âme. Condé lui-même était venu s'entretenir avec la reine d'un ton enjoué, et il avait fait devant elle à sa mère des adieux, qui devaient hélas! être les derniers.
En traversant un sombre corridor, au milieu d'une double haie de soldats, Condé dit à l'officier qui les commandait : « Voilà qui sent bien les États de Blois ! » comme s'il eût craint d'avoir le sort d'Henri de Guise. Reconnaissant parmi ces soldats quelques-uns des vieux: guerriers qu il avait si souvent conduits à la victoire : « Mes amis, leur dit-il, ce n'est pas ici la bataille de Lens! » Une voiture suivie d'une nombreuse escorte emmena les trois prisonniers à Vincennes. Tandis que ses compagnons d'infortune étaient plongés dans un morne abattement, Condé avait repris son sang-froid et sa gaieté. Un des gardiens lui ayant offert une Imitation de Jésus- Christ,
pour adoucir les ennuis de sa captivité, il répondit qu'il préférait l'imitation de M. de Beaufort. On sait qu'au commencement de la Fronde , Beaufort était parvenu à s'évader du même donjon. Ce jeu de mots, qui contrastait tant avec la gravité de la situation, peut paraître spirituel; mais nous aurions mieux aimé un peu plus de respect pour un livre presque divin, qu'on a si justement proclamé le plus beau livre sorti de la main des hommes, l'Evangile, dont il est d'un bout à l'autre, un sublime commentaire, étant l'œuvre de Dieu même. Si Condé eût moins dédaigné ces pieux épancliements d'une âme angélique, s'il eût médité les grandes leçons qu'ils renferment, il n'eût jamais. allumé la guerre civile ; il n'eût jamais porté les armes contre sa patrie, et son nom rayonnerait du pur éclat dune gloire sans mélange.
Dès que l'arrestation de Condé fut connue, ses amis tentèrent de pousser les Parisiens à la révolte, en criant partout qu'on venait d'arrêter le duc de Beaufort; mais ils avaient compté sans le coadjuteur. Betz calma bien vite l'effervescence populaire. Il parcourut la ville aux flambeaux avec le roi des Halles, annonçant au peuple que c'était au contraire le plus cruel ennemi de la Fronde qui allait expier dans les fers les violences du siège de Paris. Alors la plus vive allégresse éclata de toutes
paris, et la chute du vainqueur de Rocroy et de Lens fut célébrée par des feux de joie, comme l'avait été, sous Louis XIII, la mort du plus grand des ministres. Le parlement, rendant à Condé haine pour haine, laissa passer sans protestation cet acte arbitraire et tyrannique, qui violait envers des princes du sang royal les saintes lois de la justice et les solennelles promesses de la déclaration du 24 octobre. Ainsi fut vérifiée par l'événement la remarquable prédiction contenue dans un pamphlet publié le 1G avril 1649, peu de jours après la paix de Saint-Germain, quand Condé voyait la cour tout entière à ses pieds : « Le temps viendra, lit-on dans cette pièce curieuse dont l'auteur s'adresse à ce prince,. où vous aurez besoin de réclamer la protection du parlement que vous avez cherché à opprimer, et le premier favori nous vengera des maux que vous avez causés. Ce sera lorsque vous implorerez en vain l'ordonnance de la sûreté publique, que vous aurez vous-même violée; et le peuple innocent, que vous avez voulu faire périr par la faim, se rira de votre disgrâce et apprendra avec joie la nouvelle de votre emprisonnement. »
Dans l'oraison funèbre du prince de Condé, Bossuet cite les paroles que ce prince, revenu de ses erreurs, prononça plus tard, en reportant sa pensée sur cette triste période de sa vie : « Je suis
entré dans ma prison le plus innocent des hommes; j'en suis sorti le plus coupable. » Certes il est loin d'être vrai qu'il fût alors le plus innocent des hommes. La criminelle entreprise qui devait avoir pour effet, si elle eût réussi, d'enlever au roi la place du Havre, méritait un châtiment exemplaire. Si ce châtiment n'eût pas été infligé à Condé, on l'eût vu bientôt asservir la royauté. Selon nous, on a trop reproché à Mazarin d'avoir fait de Condé un Coriolan pour une simple satisfaction d'amour-propre, d'avoir sacrifié à ses intérêts personnels les intérêts de la monarchie en la privant d'un si puissant défenseur. D'abord, Anne d'Autriche que Condé, le moins respectueux des princes, le plus indocile des sujets, avait profondément blessée, eut encore plus d'initiative que le cardinal, naturellement peu enclin aux mesures de rigueur, dans une conjoncture où elle comprenait qu'une plus longue tolérance de sa part équivaudrait à une véritable abdication; et la responsabilité doit avant tout peser sur elle. Ensuite, si l'arrestation de Condé tendait nécessairement à affermir le pouvoir de Mazarin, elle n'en avait pas moins pour but de fortifier l'autorité royale, déjà si affaiblie par les prétentions nobiliaires, et de sauvegarder la dignité de la couronne. La cause du ministre se liait alors à celle du souverain. Au point où les choses étaient arrivées, c'était pour
lui un devoir de sévir. Ce qu'on est en droit de lui reprocher, c'est cette absence de formalités judiciaires, qui donne à un acte de justice le caractère d'un acte de tyrannie; ce sont ces moyens astucieux empruntés aux plus mauvaises traditions de l'Italie, que réprouve la loyauté française.
Le duc d'Orléans avait improvisé, pour la circonstance, une de ces maladies pleines d'à-propos, qui lui permettaient de se tenir à l'écart, dans toutes les occasions délicates, pour n'être pas compromis en cas d'insuccès1. Ce prince était un peu de la trempe de ce Romain qui, au plus fort de la lutte d'Octave et d'Antoine, ne sachant de quel côté la fortune ferait pencher la balance, imagina de dresser deux perroquets à célébrer chacun le glorieux retour de l'un des deux prétendants à l'empire, pour être prêt à tout événement. Il se réjouit hautement, quand il fut bien certain que les portes du château de Vincennes s'étaient refermées sur les prisonniers. Comme il avait plus d'esprit que de courage, il dit à ce sujet un mot qui fit fortune : « Voilà, s'écria-t-il, un beau coup de filet : on vient de prendre à la fois un lion, un singe et un renard. » D'infâmes libellistes insultèrent lâchement le lion pris au piège.
i . On les appelait les accès de la colique de Son Altesse Royale.
Mazarin triomphait, comme en 1643; mais il triomphait, celte fois, à l'aide du concours que la Fronde lui avait prêté. Il devait en grande partie sa victoire à ses ennemis de la veille, qui pouvaient redevenir ses ennemis le lendemain. D'un autre côté, les partisans que Coudé laissait derrière lui étaient autrement redoutables que les Importants. Mazarin eut le tort de ne pas assez tenir compte de la différence des temps et des situations. De là ne tarderont pas à naître de nouvelles complications et de nouveaux troubles, ail n'y a rien de plus difficile aux ministres, dit Retz, que d'observer certains ménagements, d'éviter les fausses démarches, dans le calme qui suit immédiatement les grandes tempêtes, parce que la flatterie y redouble et que la défiance n'y est pas éteinte. »
Déchargés par arrêt du parlement de l'accusation dirigée contre eux, Retz et Beaufort parurent à la cour, où leur présence excita une telle curiosité « qu'on montait sur des bancs pour les voir. » Leurs amis se hâtèrent de l'envahir et d'y combler les vides qu'y avait faits la retraite du parti des princes. Ils se pressaient comme à F envi autour d'Anne d'Autriche, prodiguant à celle qu'ils avaient abreuvée d'amertume les acclamations les plus enthousiastes, et lui jurant de mourir pour sa défense. En signe d'alliance avec les Frondeurs, Mazarin portait à son chapeau un cordon à la Fronde,
et le peuple, ébahi d'une révolution si inattendue, disait qu'il ne fallait plus haïr le cardinal, puisqu'il avait cessé d'être Mazarin. Le plus parfait accord semblait régner entre le coadjuteur et le premier ministre; mais l'observateur qui ne se serait pas arrêté à la surface, eût facilement démêlé « qu'il n'y avait entre eux que les apparences, » ainsi que Retz l'avouait lui-même au duc d'Orléans. Il en était de leur entente cordiale comme de celle qui devait un jour unir deux grandes nations, pour mieux assurer la paix du monde. Leur ancienne rivalité perçait toujours à travers leurs protestations mutuelles. Ces protestations hypocrites n'étaient qu'un voile transparent, qui ne cachait qu'à demi l'inimitié qu'ils avaient conservée l'un pour l'autre au fond de leurs cœurs.
La mère de Condé et sa jeune épouse, chez qui rien ne faisait encore soupçonner la mâle énergie quelle déploiera plus tard en poussant jusqu'à l'héroïsme le dévouement conjugal, furent reléguées dans leur terre de Chantilly. La duchesse de Longueville, que le cardinal avait voulu faire arrêter, parce qu'il craignait son esprit remuant, parvint à s'évader, et se sauva en Normandie, où elle crovait trouver l'influence du duc de Lonçueville encore toute-puissante, mais où l'attendaient au contraire les plus cruelles vicissitudes. La duchesse de Bouillon, gardée d'abord à vue, fut en-
suite enfermée à la Bastille. La Rochefoucauld, Bouillon, Turenne et beaucoup d'autres gentilshommes attachés à Condé par les liens de l'amitié ou de l'intérêt, se répandirent dans les provinces, pour les soulever en faveur des prisonniers et constituer une nouvelle Fronde; mais les débuts de la nouvelle Fronde ne furent pas heureux. La cour n'eut qu'à parcourir la Normandie à la tête de quelques troupes, pour la maintenir dans le devoir. Rouen refusa d'ouvrir ses portes à Mme de Longueville. Dieppe la reçut dans ses murs, mais se montra sourd à sa voix. Les larmes et les prières de la belle Frondeuse ne purent ébranler la fidélité du gouverneur et des échevins. Elle résolut de se réfugier en Hollande sur un vaisseau qu'elle avait fait préparer. Se voyant menacée d'être livrée au maréchal du Plessis, qui avait l'ordre de s'emparer d'elle à tout prix, elle fut obligée de fuir à la hâte et de s'embarquer, par un temps affreux, sur un bateau de pêcheur qui devait la conduire à son vaisseau. Une vague furieuse fit chavirer ce frêle esquif, et l'aventureuse duchesse tomba dans la mer. On la retira presque mourante. Quand elle fut rendue à la vie, elle apprit que le capitaine de son navire avait été acheté par Mazarin et qu'il était prêt à la trahir. Elle erra pendant quinze jours d'asile en asile, au milieu des périls, des fatigues et des privations de tout
genre, poursuivie sans relâche par les émissaires du cardinal et ne leur échappant que par miracle. Elle put enfin se faire transporter à Rotterdam sur un bâtiment anglais. De là elle gagna les Pays- Bas, et, après avoir tenté inutilement de surprendre Arras, elle alla rejoindre Turenne à Stenay, d'où elle donna le signal de la guerre civile, lançant un manifeste contre la cour, et traitant de puissance à puissance avec l'Espagne. Sa triste odyssée avait été encore plus féconde en incidents extraordinaires que celle de Mme de Chevreuse fuyant, sous Richelieu, à travers les Pyrénées vers la frontière espagnole, pour se dérober à la colère de l'implacable ministre. Hélas ! les terribles dangers qu'elle avait courus, furent loin de lui servir de leçon et de mettre fin à ses égarements. A peine en face ou plutôt dans les bras de la mort, qui semblait avoir déjà saisi sa victime, sentit-elle se ranimer un instant la foi de son enfance. Les réflexions salutaires, qui naissaient d'elles-mêmes de tant de dures épreuves, ne firent qu'effleurer cette âme en proie aux passions les plus ardentes. Le temps marqué par la Providence pour son retour à la vertu était encore bien éloigné.
Presque toutes les provinces où les nouveaux Frondeurs avaient semé l'agitation , suivirent l'exemple de la Normandie. En Bourgogne, où Gondé comptait de nombreux partisans, parce
qu'il avait eu Je gouvernement de cette province, la résistance fut un peu plus vive; mais elle ne fît qu'ajouter au triomphe du jeune roi qui; sous la conduite de Mazarin, préluda en quelque sorte à ses futurs exploits et se promena en vainqueur dans le pays. « Il revint à Paris, dit Retz, chargé de lauriers. La senteur en entêta un peu trop le cardinal. »
Enhardi par ses succès, Mazarin voulut en effet éluder l'amnistie qu'il avait promise, peu de temps après l'emprisonnement de Coudé, pour tous les faits relatifs aux assemblées des rentiers de l'hôtel de ville. Retz réclama l'exécution de cette promesse, et il effraya le cardinal, en menaçant d'intenter une action aux témoins à brevet et d'appeler sur eux toute la sévérité de la justice, si l'amnistie n'était pas immédiatement publiée et enregistrée au parlement. Le scandale d'un tel procès aurait rejailli sur le ministre qui avait compromis la dignité royale dans la honteuse mission confiée à ces témoins. Mazarin céda pour l'éviter; mais ce premier différend faillit rompre l'apparente union des deux adversaires, qu'avait un moment rapprochés une haine commune.
Vers le même temps, le cardinal manquait envers Retz à la parole donnée, en foulant aux pieds les engagements qu'il avait contractés, par l'intermédiaire du coadjuteur, à l'égard du comte de
Montrose, une des illustrations du parti resté fidèle à l'infortuné Charles Ier, un héros taillé à l'antique, d'après le portrait que Retz nous en trace, un noble cœur qui avait servi son roi avec une grandeur d'âme sans pareille, qui ne l'avait abandonné que lorsqu'il s'était abandonné lui-même en se livrant à ses ennemis, et qui, forcé de s'expatrier, avait refusé le bâton de feld-maréchal autrichien pour s'attacher à la France.
Des troubles bien plus graves que tous ceux qui venaient d'être réprimés, avaient éclaté en Guienne. Depuis longtemps la guerre civile désolait cette malheureuse province; et les hostilités n'y avaient été suspendues que par de courtes trêves. Son gouverneur, le duc d'Epernon, avait appesanti sur elle un joug de fer, et s'était rendu coupable des plus grands excès. Il était si mal famé qu'un bel esprit du temps fit paraître, aux applaudissements de tous, un livre ayant pour titre : Les beaux traits de la vie du duc d Epernon, avec le reste du volume en blanc. Le parlement de Bordeaux le déclara perturbateur du repos public et défendit de lui obéir. Une partie de la population s'ameuta contre lui, et il fut réduit à reconquérir sa capitale. La Fronde de Bordeaux offrit le même spectacle que la Fronde de Paris, qu'elle semblait avoir prise en tout pour modèle. Ce fut le même acharnement joint à la même légèreté.
Quelques mois après le commencement de la lutte, les esprits étaient si profondément divisés dans Bordeaux, la confusion et le désordre y avaient pris de telles proportions que Retz a pu dire avec vérité, t< qu'il y avait dans les affaires de Guienne un galimatias pour le débrouillement duquel le bon sens des Jeannin et dea Vllleroi, infusé dans la cervelle du cardinal de Richelieu, n'eût pas été trop bon. »
Mazarin soutenait énergiquement le duc d'Epernon, malgré l'avis des autres membres du conseil. « Un des plus grands malheurs que l'autorité despotique des ministres du dernier siècle ait produits dans l'Etat, fait observer Retz, est la pratique que l'imagination de leurs intérêts particuliers mal entendus y a introduite de soutenir constamment le supérieur contre l'inférieur. » — « Cette maxime, ajoute-t-il en jugeant en maître le fameux publiciste florentin, est de Machiavel, que la plupart des gens qui le lisent ne comprennent pas, et que les autres croient avoir été toujours habile, parce qu'il a toujours été méchant. 11 s'est souvent trompé, en nul endroit, à mon opinion, plus qu'en celui-ci. »
L'obstination de Mazarin tenait encore à une autre cause : une de ses nièces était destinée au fils du duc d'Epernon, à ce jeune duc de Candale qui, selon Retz, « n'avait de grand que les canons. »
ET SOiN TEMPS. 367
Le coadjuteur nous assure qu'il fit des efforts inouïs pour amener Mazarin à sacrifier ce gouverneur et pour le détourner « de perdre l'Etat pour les beaux veux de M. de Candale. » Cet entretien de Retz avec le cardinal est rempli de réflexions judicieuses, non-seulement sur la situation générale du pays, mais encore sur la position particulière dans laquelle Retz se trouvait placé. S'il eût eu réellement dans le cœur tous les sentiments qui y sont exprimés, sa conduite serait encore bien plus inexplicable. H y a donc lieu de croire que ce passage de ses Mémoires, qui se termine par ce mot fort problématique qu'il met dans la bouche de Mazarin : Ce garçon-là, au fond, veut le bien de UÉtat, n'est, comme tant d'autres, qu'un plaidoyer artistement arrangé après coup. Nous y remarquons la phrase suivante, qui a bien le cachet du style propre à cet écrivain original : « La vérité, quand elle est à un certain carat, jette une manière d'éclat auquel rien ne peut résister. » On ne saurait parler de la vérité en meilleurs termes, tout en pratiquant le mensonge.
La nouvelle Fronde devait naturellement porter ses regards sur une province où le terrain était si bien préparé. Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld formèrent le projet de faire de Bordeaux le centre de leurs opérations, en s'alliant à l'Espagne, que nous retrouvons dans les plans de tous
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les factieux. Pour frapper l'imagination du peuple bordelais et le disposer par là à lier sa cause à celle des princes, ils appelèrent à eux la jeune princesse de Coudé, avec son fils le duc dEnghien, qui n'était encore qu'un enfant, pour la mettre à la tête du mouvement. Le conseiller Lenet, homme d'une capacité éprouvée, qui avait juré la délivrance de Condé et que n'avait point découragé l'avortement d'une conspiration militaire ourdie par lui contre Mazarin, se chargea de la soustraire à la surveillance du cardinal. La vie de plaisirs que menait à Chantilly Clémence de Maillé, dans l'intention sans doute de cacher plus sûrement le dessein qu'elle méditait, aida ce fidèle et zélé serviteur à tromper la vigilance des agents de Mazarin. Entourée d'une cour galante, qui ne paraissait occupée que d'intrigues amoureuses, de billets doux, de petits vers, de madrigaux et de chansons, elle avait réussi à éloigner tout soupçon de l'esprit de ses gardiens. Le dévouement d'une suivante qui avait avec elle quelques traits de ressemblance facilita sa fuite. 11 y avait quelque chose de noble et de touchant, reconnaissons-le, dans le dévouement de ces serviteurs qui s'exposaient aux plus grands périls pour « ceux à qui ils s'étaient donnés1 : » il rappelle les vieilles
t. Mlle de Montpensier.
traditions des mœurs chevaleresques. Nous comprenons l'enthousiasme qu'il excitait chez un ennemi même de Condé, chez Mlle de Montpensier. Après s'être enfuie à Montrond, place forte où elle eut bientôt réuni de nombreux gentilshommes, Clémence de Maillé s'était dirigée vers Bordeaux avec une petite armée qui avait pris pour devise une grenade en feu, avec celte inscription : Coacta^ comme pour indiquer que la princesse n'arborait l'étendard de la révolte que parce qu'elle y était forcée par l'injuste châtiment infligé à son époux; et, le 31 mai, elle y faisait une entrée vraiment triomphale , au bruit des salves d'artillerie et des acclamations de la foule1. Elle se présenta au parlement en suppliante, accompagnée du petit duc d'Enghien, qui attendrit tous les magistrats en demandant à mains jointes la liberté de son père. « Cette compagnie, dit Retz, dont le plus sage et le plus vieux jouait gaiement tout son bien en un soir sans faire tort à sa réputation » (peut-on mieux peindre la frivolité de l'époque, au milieu des événements les plus sérieux?), « cette compagnie vit à genoux devant elle un prince et une princesse du sang royal ! » Presque en même
1 . Un faiseur d'anagrammes avait trouvé que le nom de Condé, « Louis de Bourbon, » donnait a bon Bourdelois; » ce qui avait considérablement accru la popularité du prince. (Feillet, La misère au temps de la Fronde, page 309.)
temps, la mère de Condé, parvenue, elle aussi, à s échapper, implorait la protection du parlement de Paris, de ce parlement qui avait tonné avec tant d'énergie contre l'arbitraire. Elle se jeta tout en larmes aux pieds du coadjuteur, quand il passa près d'elle en se rendant à la grand'chambre, et le conjura de ne pas oublier qu'il y avait entre eux des liens de parenté. Retz avoue qu'il faillit mourir de honte ; mais il n'engagea pas moins le duc d'Orléans, que le parlement voulut consulter en l'absence de la cour, à la faire sortir de la capitale, et à la confiner dans un petit bourg, où le chagrin qui la dévorait hâta sa mort. Les supplications de la princesse Clémence furent mieux accueillies par le parlement de Bordeaux; mais il exigea le renvoi de l'ambassadeur qui était venu lui apporter l'or de l'Espagne et avait pour mission de fomenter la discorde. Déchaînée par les ducs, une populace en furie se jeta sur le parlement; mais l'intrépide princesse lui fit un rempart de son corps. La fermeté et la grandeur d'àme de cette digne épouse de Gondé, de cette digne nièce de Richelieu, imposèrent aux plus mutins. Son éloquence et sa beauté touchèrent les cœurs les plus endurcis, et la colère de ce peuple en délire s'apaisa comme par enchantement. L'admiration et la reconnaissance qu'un si noble courage avait inspirées au parlement le décidèren t à pro-
noncer l'arrêt d'union qu'elle sollicitait avec tant d'ardeur, et le parti des princes dut à sa généreuse conduite l'appui d'un corps dont l'autorité morale était immense. Ce corps avait surtout un grand ascendant sur la bourgeoisie, accoutumée à le suivre avec la ferme conviction qu'en marchant sur ses pas elle ne pouvait mal faire, et il légitimait à ses yeux toutes les rébellions en s'y associant. Un tel appui avait d'autant plus d'importance, que, dans ces luttes contre la royauté, la perception des impôts et tous les ressorts de l'administration se trouvaient entre les mains des parlements rebelles. Eux seuls pouvaient régulariser, en quelque sorte, l'insurrection.
A la nouvelle de ce qui se passait en Guienne, Mazarin, qui était en Picardie avec la cour pour arrêter les entreprises de Turenne, ouvertement allié, comme les ducs, aux Espagnols, sentit la nécessité d'en finir promptement avec les Bordelais, et le voyage de Guienne fut résolu. Il voulut, avant son départ, consolider son alliance avec les anciens Frondeurs, en leur faisant une part plus large dans l'exercice du pouvoir : tout général habile cherche d'abord à assurer ses derrières. Les sceaux furent donnés à Châteauneuf, a quoiqu'il eût, suivant Retz, une figure bien faite pour un premier ministre, » c'est-à-dire quoiqu'il aspirât au premier rang et que son mérite fût capable de
porter ombrage à Mazarin; mais ils lui furent donnés avecl'arrière-pensée de l'opposer au coadjuteur dans ses prétentions à la barrette rouge, parce qu'il l'ambitionnait comme lui, et qu'il avait « une figure non moins bien faite pour un cardinal que pour un premier ministre1. » Le Tellier, que Bossuet nous montre « impénétrable, et pénétrant tout lui-même, perçant dans tous les secrets, démêlant toutes les intrigues, découvrant les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations, » le Tellier fut chargé de surveiller et Châtea neuf et le duc d'Orléans, à qui l'on confia le gouvernement du pays situé en deçà de la Loire. Mazarin nomma prévôt des marchands une créature de Retz, et le pressa d'accepter une place dans le conseil. Il fut même question d'un mariage entre le neveu du cardinal et une nièce du coadjuteur. Convaincu que Mazarin avait surtout pour but de discréditer les Frondeurs en paraissant s'unir plus intimement avec eux, Retz se tint sur la réserve et sut éluder, sans rien brusquer, des propositions plus ou moins sincères. Dans une situation pleine d'embarras, il se contenta de gouverner sous le nom du faible Gaston, qui l'avait pris pour confident et pour guide, depuis la disgrâce de l'abbé de la Rivière, et qu'il était sûr de
1 Mémoires, tome II.
diriger à son gré; il aimait mieux faire mouvoir Jes fils dans la coulisse que sur le théâtre, afin de n'encourir publiquement aucune responsabilité. Mazarin n'hésita pas à partir avec Anne d'Autriche et le jeune roi, comptant par-dessus tout sur l'intérêt qu'avaient le maître et le favori à prolonger la captivité de Condé.
Nous ne retracerons pas ici les diverses péripéties de la guerre de Guienne, soutenue des deux côtés avec des alternatives de succès et de revers. Nous nous bornerons à citer les faits qui font le mieux ressortir les mœurs du temps.
Le commandant du château de Vayres ayant payé de sa vie, par ordre d'Anne d'Autriche, l'audace d'avoir résisté à une armée royale, les Bordelais immolèrent froidement, par représailles et aux cris de joie dune multitude altérée de sang, un officier fait prisonnier depuis cinq semaines dans une sortie, qu'on avait laissé libre dans Bordeaux sur sa parole, et qu'on alla saisir à l'improviste au milieu d'une partie de plaisir, pour le mener au supplice. Les dernières consolations de la religion lui furent impitoyablement refusées, « parce qu'un Mazarin, disait-on, devait être damné. » Cette malheureuse victime des fureurs de la guerre civile était ainsi poursuivie jusque dans l'éternité par une atroce vengeance.
Ces sanglantes exécutions ne témoignaient que
trop de lanimosité qui régnait dans les deux camps; mais, comme à Paris pendant le siège de 1649, cette animosité n'excluait ni la gaieté ni la galanterie qui , en ce temps-là , ne perdait jamais ses droits. Les divertissements et les fêtes se mêlaient aux préparatifs de défense. De grands seigneurs et de grandes dames participaient aux travaux les plus pénibles en échangeant de tendres serments , de doux propos d'amour ; et, le soir, on se reposait des fatigues de la journée, en dansant au son des violons. On vit les femmes des conseillers du parlement de Bordeaux adresser « à leurs sœurs » de Paris une longue épître en style précieux y qu'on eût dit élaborée dans un des samedis de Mlle de Scudéry, et qui débutait par cette phrase significative : « Nous nous servons des plumes de nos casques pour vous écrire. Nous aurions pu le faire avec le sang de nos ennemis , sans que vos yeux, pleins de douceur, eussent été blessés de cette peinture. » La péroraison était digne de l'exorde. « Les illustres amazones , » comme les appelèrent , dans leur réponse , les dames parisiennes, émettaient le vœu que ces dames fussent admises à l'honneur « de prononcer elles-mêmes les oracles de la justice. » Admirable réforme, dont Bordeaux n'eût pas tardé sans doute à être doté à son tour, après l'avoir provoquée dans la capitale. La France ressemblait alors
en quelque sorte à un immense Charenton , où la folie se manifestait sous sa forme la plus gaie comme sous sa forme la plus triste.
Le parlement de Paris était sérieusement intervenu dans les affaires de la Guienne. La démarche si touchante de Charlotte de Montmorency1, sa mort prématurée sous le poids de la douleur, l'héroïsme de Clémence de Maillé , qui avait partout un grand retentissement, le souvenir des services éclatants rendus par Condé dont on oubliait peu à peu les torts pour ne songer qu'à sa gloire; enfin, ce sentiment de pitié qu'en France plus qu'ailleurs peut-être finissent toujours par inspirer les grandes infortunes et qui s'y change si vite en sympathie, avaient commencé à opérer un revirement dans l'opinion ; et, à mesure que la haine excitée par Condé s'affaiblissait, celle qui s'attachait à Mazarin devenait plus vive. Les partisans des princes avaient osé relever la tête dans le parlement ; et, quand les députés de Bordeaux vinrent lui faire entendre leurs plaintes et réclamer son concours, ils trouvèrent les esprits mieux disposés que ne permettait de l'espérer la joie ou l'indifférence qu'avaient montrée, lors de l'arrestation du prince, presque tous les membres de cette compagnie, en présence d'un acte qu'ils au-