La mère de Condé
raient dû être unanimes à flétrir. « Les coups de canon, que l'on tira à Bordeaux , avaient porté jusqu'à Paris, dit Retz, avant même qu'on y eût mis le feu. » Soixante et quinze membres opinèrent pour la liberté des prisonniers, et la plupart accompagnèrent leur avis des plus violentes invectives contre le cardinal. Ces accusations et ces outrages répondaient aux vociférations du peuple, qui faisait retentir autour du palais les cris de : Vivent les princes et point de Mazarin ! Les anciens Frondeurs , conduits par le coadjuteur, désiraient se poser en médiateurs entre la cour et les Bordelais, sans servir la cause des princes. Retz et Gaston eurent besoin d'user de toute leur influence pour faire écarter la proposition relative à la délivrance des prisonniers , et pour obtenir qu'il n'en fût pas fait mention dans les remontrances que le parlement adresserait au roi en faveur de la province de Guienne. La majorité décida que le roi serait supplié de destituer le duc d'Épernon, d'accorder une amnistie générale à tous ceux qui auraient pris part aux troubles de Bordeaux et une place de sûreté à la princesse de Condé et à son fils. En sortant du palais, le coadjuteur, habitué jusque-là aux applaudissements de la foule, fut accueilli par des injures et par des menaces, et il reçut un coup de poignard dans son rochet. Le duc de Beaufort ne fut pas moins
maltraité. Par un juste retour des choses d'icibas, l'impopularité atteignait les idoles mêmes du peuple, maintenant qu'il les voyait agir de connivence avec celui qu'ils lui avaient appris à regarder comme l'auteur de tous les malheurs du pays.
Pendant que Bordeaux était assiégé par l'armée royale, l'archiduc Léopold prenait nos villes, ravageait nos campagnes, et Turenne, obéissant à l'impulsion de la perfide enchanteresse qui l'avait enlacé dans ses filets, s'avançait vers Paris, culbutant devant lui les troupes du maréchal d'Hocquincourt. Son plan était de s'ouvrir un passage jusqu'à Vincennes , de forcer les portes du vieux donjon et d'enlever les prisonniers. Pour en rendre l'exécution plus facile, il avait cherché à remuer la population parisienne par des placards où les anciens Frondeurs étaient vivement attaqués. Retz et Beaufort ne pouvaient manquer de se reconnaître « dans ces faux tribuns devenus enfin pensionnaires et protecteurs du cardinal Mazarin, qui se jouaient du peuple depuis si longtemps, qui l'avaient tantôt excité , tantôt ralenti, tantôt poussé et tantôt retenu, selon leur caprice et les différents progrès de leur ambition. » Betz écrivit à Turenne : « Il vous sied bien, maudit Espagnol, de nous traiter de tribuns du peuple. » Dans ce triste échange de qualifications inju-
rieuses, ils avaient raison tous les deux. En s'alliant à l'étranger, en achetant son secours au prix d'une infâme trahison, Turenne n'avait alors que trop mérité de perdre ce beau nom de Français qu'il avait lui-même , dans des temps meilleurs, tant contribué à illustrer, et il ne lui appartenait guère de faire la leçon aux autres. Le plan qu'il avait imaginé eût probablement réussi, si l'archiduc l'eût secondé ; mais au fond, les Espagnols étaient peu jaloux de hâter le moment où, recouvrant sa liberté, le grand capitaine qui les avait battus tant de fois, pourrait encore faire sentir aux ennemis de la France le poids de sa vaillante épée. à l'approche de Turenne , les princes furent transférés à Marcoussis , château fort plus éloigné de Paris et protégé par la Seine et par la Marne. Retz eût voulu les garder sous la main. Peut-être commençait-il déjà à méditer le changement de front que nous le verrons bientôt effectuer, quand il sacrifiera son aversion pour Gondé à sa haine pour Mazarin ; et peut-être cette pensée avait-<^lle percé malgré lui. Cela paraîtrait résulter de ce mot de Châteauneuf, qui était devenu très-hostile au coadjuteur : « Les princes ne sont plus à la vue de Paris; il ne faut plus que le coadjuteur parle si haut. » Le discours en trois points, que Retz adressa au duc d'Orléans sur la trans- . lation des prisonniers et qu'il eut soin sans doute de
dicter à son secrétaire après l'avoir débité, comme son fameux entretien avec Condé (car il nous l'a transmis tout entier), ce discours où il énumère les motifs qui le portent à blâmer cette mesure, tout en disant qu'il ne s'y opposera pas, vient encore à l'appui de notre supposition.
Ici se rencontre encore sur nos pas une de ces scandaleuses aventures dont Retz aime à entremêler le récit aux choses les plus sérieuses, « afin, dit-il, de les égayer, » et qui le voueraient au mépris de la postérité, s'il ne s'était réhabilité à ses yeux dans les dernières années de sa vie. Nous le voyons se concerter avec Mlle de Chevreuse, en qui ses exemples et ses leçons ont éteint tout sens moral, pour donner un successeur au cavalier servant de Mme de Chevreuse, qu'à la suite de quelque différend, ils veulent destituer* au profit d'un autre. De pareils faits, disons mieux, de pareilles turpitudes n'ont pas besoin de commentaires*.