Mémoires de Retz. — 2. Idem
si Retz avait pris sur lui beaucoup d'empire, il ne l'avait pas encore entièrement dompté, et ses saccades dérangeaient parfois les plans les mieux combinés.
Quoi qu'il en soit, le retour de Mazarin ne permettait pas au coadjuteur de rester plus longtemps dans une situation aussi équivoque. Le moment décisif était arrivé. Retz dut songer à se prémunir contre le courroux du cardinal. Avant de rompre de nouveau avec Mazarin et de provoquer une seconde ligue, il voulut tenter d'emporter d'assaut cette barrette rouge qu'il prétendait avoir refusée plusieurs fois, parce qu'il lui répugnait de la devoir à la guerre civile. Ses amis y voyaient, nous dit-il, « un moyen de le mettre à couvert du ressentiment d'un prince et de la jalousie d'un ministre qui pouvaient à tout instant s'accorder ensemble, en l'égalant à l'un et à l'autre par la dignité, par cette supériorité du rang qui ne donnait pas moins de considération et de force que de pompe et d'éclat. » Il se laissa aisément persuader que les circonstances n'étaient plus les mêmes , qu'il ne s'agissait plus maintenant que d'une intrigue de cabinet entre deux hauts et puissants personnages (comme si cette intrigue n'avait pas fait verser des torrents de sang dans des luttes fratricides!) et qu'en pareil cas le véritable mérite consistait bien moins dans le désin-
téressement que dans l'habileté. Jl sut insinuer à Gaston « qu'il était de son honneur et de son intérêt de lui procurer le chapeau. » Gaston lui promit de le demander lui-même à Mazarin. Appelé par la reine à Fontainebleau, où la cour s'était arrêtée, il fit de cette faveur la condition de son consentement à une nouvelle translation des prisonniers, que Mazarin désirait ardemment envoyer au Havre, Marcoussis lui paraissant encore trop près de Paris. Quand il eut obtenu la signature du prince , le cardinal essaya de gagner du temps, ce temps qu'il se plaisait à nommer galan uomoy et qu'il regardait comme son plus fidèle allié, sous prétexte que la main d'un souverain ne devait jamais avoir l'air d'être forcée. Le duc d'Orléans étant revenu à la charge de concert avec Mme de Chevreuse, qui visait alors à retenir l'ancienne Fronde dans le giron de la cour, et voyait le gage le plus sûr de leur accord dans le succès de la négociation , il eut recours à une petite comédie arrangée d'avance. Il réunit le conseil, où ne figuraient que des ennemis jurés du coadjuteur, et il proposa lui-même sa nomination au cardinalat, en faisant son éloge dans les termes les plus pompeux. « Ses paroles, dit Retz avec une piquante ironie, furent relevées avec une hauteur et une fermeté que l'on ne trouve pas souvent dans les conseils , quand il s'agit de
combattre les avis des premiers ministres. Châteauneuf alla jusqu'à accuser Mazarin de prévarication et de faiblesse. Il mit un genou en terre devant la reine pour la supplier, au nom du roi son fils, de ne pas autoriser par un exemple funeste, l'insolence d'un sujet qui voulait arracher les grâces l'épée à la main. La reine fut émue et le pauvre cardinal eut honte de sa mollesse et de sa trop grande bonté. » Cette comédie est trop bien en harmonie avec le caractère et les habitudes de Mazarin pour qu'ici nous suspections la véracité de Retz qui, bon juge en pareille matière, dut admirer à part lui l'imagination du cardinal non moins féconde en roueries que la sienne. Retz, dévoilant le fond de son âme, avait hautement déclaré « qu'il ne pouvait plus être que chef de parti ou cardinal, » que c'était à Mazarin d'opter. La question était posée avec un cynisme révoltant. Un tel ultimatum outrageait à la fois les lois divines et humaines. Jamais la sainteté des plus hautes fonctions ecclésiastiques et le respect dû à l'autorité royale ne furent plus indignement méconnus; jamais l'ambition ne poussa plus loin l'impudeur. Le refus de Mazarin décida le coadjuteur à faire volte-face, malgré la profonde aversion qu'il avait, nous dit-il, pour la girouetlerie, et à tendre la main aux partisans de Condé. La faute que commit Mazarin, dans cette occasion,
ne consista pas dans ce refus, qui lui était dicté , suivant nous, par les raisons les plus puissantes. On ne peut le blâmer que de n'avoir rien fait pour en prévenir les conséquences. Les plus fortes têtes du parti des princes auraient bien mieux aimé traiter avec lui qu'avec le coadjuteur. Jusqu'au dernier moment, la Rochefoucauld ne négligea rien pour le déterminer à conclure une alliance qui eût déjoué les calculs de Retz. Les conférences nocturnes qu'ils eurent ensemble ne servirent qu'à convaincre la Rochefoucauld que Mazarin ne cherchait qu'à l'amuser, et précipitèrent ainsi le dénoûment. On ne saurait trop s'étonner de l'aveuglement de ce grand homme d'Etat, qui ne comprit pas qu'il était incapable de résister seul aux deux factions réunies, et qu'il rendait lui-même leur union inévitable.
Retz rencontra, chez une femme sincèrement dévouée à la maison de Gondé, un génie presque égal au sien. Cette femme était Anne de Gonzague, si connue sous le nom de princesse Palatine , par la rare distinction de son esprit, par les nombreux scandales de sa vie et par la sainte expiation qui les a sans doute effacés devant Dieu et qui lui a valu devant les hommes l'honneur d'être louée par Bossuet dans une de ses plus belles oraisons funèbres. Mme de Rhodes, une autre de ces beautés faciles de la Fronde , qui ne se jetait pas
moins intrépidement dans la mêlée des partis que dans le fleuve du Tendre, selon le langage du jour, leur ménagea une entrevue. Le coadjuteur fut frappé, dès le début, de la promptitude, de la fermeté, de la décision avec laquelle « elle savait se fixer. » Il y avait entre eux tant de points de contact, tant de traits de ressemblance qu'ils se sentirent bien vite attirés l'un vers l'autre, et il leur fut facile de s'entendre sur les bases de raccommodement comme sur la conduite qu'il fallait tenir. Ils dressèrent leurs batteries avec beaucoup d'art. Retz se plaît à nous décrire longuement cette stratégie savante. Les détails qu'il nous donne à ce sujet constituent de véritables leçons d'intrigues et de complots , et semblent justifier ce que nous dit le grand panégyriste d'Anne de Gonzague « de la fertilité infinie de ses expédients. » Dans les diverses combinaisons auxquelles Retz nous initie, tout est prévu , rien n'est laissé au hasard. L'une des principales clauses du traité fut le mariage de Mlle de Chevreuse, qui était ravie de devenir princesse du sang , en servant de lien entre la vieille et la nouvelle Fronde, et dont le coadjuteur prenait plaisir à favoriser les prétentions. La perspective de la brillante destinée réservée à sa fille avait suffi pour détacher de Mazarin Mme de Chevreuse qui, nous l'avons vu, avait encore d'étroites relations avec la cour.
()ne fille du duc d'Orléans devait épouser le jeune duc d'Enghien. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que, parmi les avantages assurés aux contractants, le chapeau de cardinal, si vivement ambitionné par le coadjuteur, se trouvait en première ligne. Cent mille êciïs étaient jetés en pâture à l'insatiable cupidité de Mme de Monlbazon, qui se vendait tour à tour à tous les partis. Puis venait, comme dans tous les actes de ce genre, la longue liste des exigences de ce que Retz appelle « les subalternes. » C'était encore , pour tout dire en un mot, une triste page de l'interminable histoire des convoitises seigneuriales. Cette histoire est hélas! comme un livre dont toutes les pages se ressemblent.
Retz avait obtenu l'approbation du duc d'Orléans, qu'il dominait chaque jour de plus en plus. L'amour-propre de Gaston était engagé dans la querelle de son favori. Il avait paru d'autant plus disposé à s'associer à sa vengeance qu'il se sentait atteint personnellement et parle refus du cardinal et plus encore peut-être par la comédie qu'il avait jouée; mais les tergiversations étaient si naturelles à ce prince irrésolu que le coadjuteur le vit vingt fois prêt à lui échapper et parvint difficilement à lui arracher sa signature. « Il y avait, dit Retz avec un grand bonheur d'expression , bien des étages dans la faiblesse de Monsieur. Chez lui il y
avait très-loin de la velléité à la volonté , de la volonté à la résolution , de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l'application. * 11 fallut le faire passer successivement et à grand' peine par tous ces étages. Toujours tremblant et incertain au moment décisif, il signa le traité u comme il eût signé , disait Mlle de Chevreuse, la cédule du sabbat, s'il avait craint d'être surpris par son bon ange. »
Le coadjuteur travaillait également avec ardeur à opérer la coalition des deux Frondes dans le parlement, et il était parvenu à s'assurer une majorité considérable. Une requête qu'il eut soin de rédiger fut présentée à cette compagnie, au nom de la princesse de Condé, qui demandait que les princes fussent rendus à la liberté ou jugés conformément aux lois. Cette requête souleva les discussions les plus orageuses dans cette même enceinte où la mère de Condé , se prosternant tout éplorée aux pieds des magistrats , avait été si froidement accueillie. Broussel, fidèle à son rôle habituel, quand il s'agissait d'ouvrir les hostilités, lança contre Mazarin toutes les foudres de son éloquence et fut vivement applaudi. Le flot de la haine, qui poursuivait partout le premier ministre, montait toujours. Cependant il fut un instant arrêté, dans cette ascension continue, par la nouvelle de la victoire de Rhétel, que le maréchal du
ET SON TEMPS. Mi
Plessis avait remportée sur ïurenne et sur l'archiduc, sous les yeux même de Mazarin , qui excitait les soldats du geste et de la voix et qui , dit- on, s'était mis à la tête du régiment des gardes, au milieu de la bataille. En prenant hardiment l'offensive, à la fin dune campagne malheureuse, quand les opérations militaires paraissaient terminées, le cardinal avait rétabli par un coup d'éclat la fortune de nos armes, et, peu de jours après ce glorieux triomphe, il ne restait plus aux Espagnols qu'une ville française. Ce n'était pas la première fois que Mazarin se vengeait de ses ennemis , en acquérant de nouveaux titres à la reconnaissance du pays, pendant qu'ils cherchaient à le renverser. Cet heureux événement sembla déconcerter les deux partis qui tramaient sa perte. Le conseiller Ménardeau lui paya un juste tribut d'éloges, et il opina pour que les princes fussent laissés sous la garde d'un ministre, qui connaissait mieux que personne les vrais intérêts du pays et savait si bien les défendre. Il ne s'éleva pas une seule protestation contre ses paroles, là où la veille avaient retenti les déclamations les plus virulentes. Ce revirement inattendu pouvait être suivi d'une défection générale. Retz usa des merveilleuses ressources de son esprit pour ranimer un feu qui tendait à s'éteindre. Il avait jusque-là manœuvré dans l'ombre, il résolut de se déclarer dès le len-
demain, dans l'espoir de relever les courages abattus. 11 le fit avec beaucoup d'adresse. Il s'exprima de manière à faire supposer a Mazarin et à Mathieu Mole, dont il redoutait toujours l'ascendant, qu'il avait eu l'intention de se ménager une porte de derrière, pour ne pas se trouver trop engagé envers les princes et pour se réserver au besoin le moyen de se rapprocher de la cour.
« Je connaissais, dit-il, le premier président qui voulait la liberté des princes, mais qui ne la voulait que par la cour, pour un homme tout d'une pièce *, et les gens de ce caractère ne manquent jamais de gober avec avidité toutes les apparences qui les confirment dans la première impression qu'ils ont prise. Je connaissais aussi le cardinal, (jui n'eût pu s'empêcher de croire qu'il n'y eût une arrière-boutique partout où il y avait une place pour la bâtir, et c'est presque jeu sûr avec les hommes de cette humeur de leur faire croire que l'on veut tromper ceux qu'en réalité l'on veut servir. Je me décidai sur ces fondements à opiner fortement contre les désordres de l'Etat et
\ . En nous représentant Mole comme un homme tout d'une pièce, Retz n'est pas d'accord avec Orner Talon qui nous dit que Mole « aimait à conduire ses desseins par voies obliques, douces et subtiles. » Mole prouva plus d'une fois pendant la Fronde qu'il savait user de tempéraments, suivant les circonstances, et qu'il n'avait pas moins d'habileté politique que de science et de vertu.
à prendre mon thème sur ce que Dieu ayant, béni les armes du roi et éloigné les ennemis de la frontière par la victoire de M. le maréchal du Plessis, nous permettait de penser aux maladies internes qui étaient les plus dangereuses. A quoi j'ajoutai que je me croyais obligé d'ouvrir la bouche sur l'oppression des peuples, dans un moment où la plainte ne pouvait plus donner aucun avantage aux Espagnols atterrés par leur dernière défaite ; que la conservation des membres de la famille royale était d'une grande importance pour l'État; que je ne pouvais voir qu'avec une extrême douleur MM. les princes dans un air aussi mauvais que celui du Havre, et que je croyais qu'on devait faire de très-humbles remontrances au roi pour qu'on les mît en un lieu où il n'y eût au moins rien à craindre pour leur santé.... J'évitai à la fois de nommer Mazarin en parlant des désordres de l'Etat et de me prononcer sur la liberté des princes en me montrant plein de bienveillance pour eux..,. Tout le monde alors reprit cœur. On vit l'air des esprits et des visages sensiblement changé; l'on conçut que tout n'était pas perdu et qu'il fallait que j'eusse vu le dessous des cartes. La salle du palais, instruite par ceux qui étaient dans les lanternes, rentra dans sa première humeur — Je fus salué en sortant des acclamations accoutumées, et j'eus ce jour-là trois
cents carrosses chez moi ou je n'en eus pas un.... Quant au premier président, il donna dans le panneau comme je l'avais espéré. Il dit cjue mon avis avait été très-artificieux , mais qu'on voyait au
travers mon animosité contre MM. les princes
On s'aperçut chaque jour de plus en plus que le parlement ne suivait pas le char de triomphe de Mazarin *. »
Les débats recommencèrent, en effet, dans le parlement avec une nouvelle vivacité. Dans la chaleur de la dispute, quelques membres mêlèrent les opinions les plus hardies aux imprécations ordinaires contre le cardinal. Ils soutinrent « que la volonté du roi étant au-dessous de la loi, il fallait lui résister quand la loi était violée, qu'il appartenait au parlement de prendre connaissance des affaires publiques et d'intervenir dans le gouvernement de l'Etat. » On eût pu se croire transporté aux beaux jours de la Fronde parlementaire. L'année dont le commencement avait vu l'arrestation des princes se termina par un arrêt portant
1. Nous avons cité le passage qu'on vient de lire, parée qu'il nous paraît faire bien ressortir ce mélange de finesse et d'audace, qui fut toujours le trait le plus saillant du caractère de Retz, et qu'il ne met pas moins en relief la manière de l'écrivain, surtout quand i! nous montre le méfiant cardinal voyant toujours une arrière-boutique partout où il r avait une place pour la bâtir. Cette expression rappelle celle de Montaigne, quand il nous parle de Y arrière-boutique de la conscience.
qu'une députation du parlement irait solliciter auprès de la reine la délivrance des illustres captifs. Le président Mole qui, au fond du cœur, détestait les factieux, subit à son tour l'influence de l'entraînement général. Dans les remontrances qu'il fut chargé d'adresser à la reine, il plaida avec feu la cause des prisonniers; il proclama hautement leur innocence : « Les pierres qui les renferment, dit-il, sont capables d'élever leurs plaintes si haut qu'elles seront entendues dans toutes les provinces et qu'elles exciteront toute la Fiance à travailler à leur soulagement. » Il exalta surtout les services de Condé, se plaignit que l'injuste rigueur dont il était l'objet l'enlevât à la France qui avait besoin de lui, et, qualifiant la politique de Mazarin « de politique infortunée, » il lui attribua tous les maux qui accablaient le pays. Cet âpre langage révolta la précoce fierté du jeune roi, chez qui le sentiment de l'autorité royale n'attendait pas le nombre des années; et quand Mole fut parti, il exprima son mécontentement de la manière la plus énergique. On put dès lors pressentir ce qu'il serait un jour. Le monarque absolu qui devait prononcer ce mot fameux : Y Etat, c est moi, et qui, bien plus, devait en faire la base invariable de son système de gouvernement, venait de se révéler. Cette royauté si profondément humiliée prendra largement sa
revanche en la personne de cet enfant devenu majeur, lorsqu'il ira signifier au parlement sa volonté souveraine en costume de chasse, un fouet à la main, et que tous ces fiers magistrats courberont silencieusement la tôte devant une telle profanalion du sanctuaire de la justice. Ce que l'homme connaît le moins ici-bas, c'est la mesure. L'histoire de l'humanité est comme une perpétuelle oscillation entre les excès les plus opposés *.
Pendant que le parlement préparait la chute du premier ministre sous l'impulsion du coadjuteur, les libeliistes, qui recevaient de Retz le mot d'ordre, ne restaient pas inactifs, et faisaient feu de toutes pièces. Us s'attachaient à rabaisser par leurs calomnies la victoire de Réthel; ils tournaient en
dérision un fait d'armes dont tout Français eût dû
être orgueilleux. Un des familiers du coadjuteur faisait paraître un pamphlet intitulé Les quarantecinq méfaits du cardinal Mazarin et orné de cette épigraphe, qui en dit assez par elle-même : Vwit tamen et fruitur diis iratis. Un autre pamphlet reprochait à Mazarin d'avoir voulu remédier au plus grand de tous les abus en fondant sur les règles de l'équité l'organisation financière du pays; mais,
1 . Quelques années plus tard, on verra la Feuillade venir sur la place des Victoires s'agenouiller avec ses mousquetaires devant une image du roi entourée de cierges !
pour la plupart des mécontents de la Fronde nobiliaire, porter atteinte à l'inviolabilité des privilèges était un crime de lèse-nation. Voilà ce qu'on appelait violer les coutumes de la France et les lois du royaume. Ce grief se trouvait formulé en ces termes au bas des tableaux qui représentaient le cardinal la corde au cou , avec celte inscription : Jules Mazarin, condamne à être étranglé et pendu, et qu'on étalait impunément dans les lieux les plus fréquentés1. Quelque temps auparavant, pendant la guerre de Bordeaux, il avait paru, sous le titre à? Apologie des F rondeurs , un libelle qu'Orner Talon attribue au coadjuteur. C'était comme un premier pas fait par l'ancienne Fronde pour se rapprocber de la nouvelle, à qui elle tâchait de persuader que Mazarin était seul responsable de l 'emprisonnement de Condé. Ce pamphlet est rempli de flatteries à l'adresse du prince et de diatribes à celle du cardinal, qui est indirectement accusé de vouloir la mort de son illustre prisonnier : » Le cardinal, dit l'auteur, ne peut avoir que des songes terribles et de fâcheux réveils, tant qu'il aura dans l'esprit ce qu'un pape de sa nation mandait à un roi de Sicile : Vita Caroli, morsConradini. Nous doutons, quant à nous,
1. On brûlait sur les places publiques des Mazarins de paille et de toile peinte, habillés de la façon la plus grotesque.
que ce petit écrit soit sorti de la plume même de Retz. Nous l'avons lu avec beaucoup d'attention, et nous n'y avons pas reconnu le style du coadjuteur. On n'y rencontre pas généralement ce tour vif et aisé, ces traits incisifs qui caractérisent tous les écrits signés de son nom. Retz n'eût pas dit, ce nous semble, en parlant des séductious de la cour et de l'effet qu'elles avaient produit sur quelques Frondeurs : « On a recours aux enchantements de Circé pour perdre malicieusement une petite flotte si glorieusement échappée des écueils des sirènes. » — « Quelques-uns des nôtres ont fait naufrage sur les côtes des Lotophages et d'Enarie. » C'est là du style précieux, et rien n'est plus éloigné de ce style quintessencié que le style si naturel, si prime-sautier de Retz.
Le duc d'Orléans qui, malgré l'engagement formel qu'il avait contracté, était retombé dans ses éternelles hésitations, ayant enfin cédé aux instances du coadjuteur, et s'étant déclaré ouvertement pour la liberté des princes, Anne d'Autriche vit que toute résistance à cet égard était inutile, et fit annoncer au parlement que les princes sortiraient de prison, dès que Turenne et la duchesse de Longueville auraient posé les armes; mais il n'y avait que la chute de Mazarin qui pût aujourd'hui satisfaire les anciens et les nouveaux Frondeurs, et en particulier celui qui était l'âme de la coa-
lition. Retz n'était pas homme à s'arrêter avant d'avoir consommé sa ruine.
Mafcarin fournit lui-même à ses ennemis l'occasion de lui porter un coup mortel. Dans une conversation qu'il eut avec le duc d'Orléans, en présence de la reine, il compara le parlement à la chambre révolutionnaire de Londres, et les Frondeurs qui le dirigeaient aux Cromwell et aux Fairfax. La reine renchérit encore sur les réflexions de son ministre, et ils s'emportèrent l'un et l'autre avec tant de violence contre tous ceux qui contrariaient leur politique que le duc d'Orléans se crut menacé et qu'il jura, dit Retz, « de ne jamais se remettre entre les mains de cet enragé et de cette furie. » Mazarin prétend, dans le mémoire qu'il rédigea à Bruhl, que le propos qu'il tint dans cette circonstance a été singulièrement dénaturé, qu'il n'avait fait que citer les propres paroles de Retz, qui, un jour, s'était lui-même attribué le rôle de Cromwell, en faisant du duc de Beaufort un Fairfax. Nous avons adopté la version du coadjuteur pour qui nous ne saurions être suspect de partialité, parce qu'elle nous paraît la plus vraisemblable. Retz n'avait jamais professé les principes républicains que lui prête Mazarin dans ce même mémoire, ni rêvé l'établissement d'une république, comme l'affirme le cardinal, en exagérant la portée de son opposition. Loin
d'être un admirateur passionné de Cromwell et de le prendre pour modèle, il avait plusieurs fois témoigné publiquement du mépris pour sa personne. Aussi Cromwell disait-il : « Il n'y a qu'un homme au monde qui me méprise, c'est le coadjuteur de Paris. »
Retz , comprenant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet incident, s'empressa de le communiquer au parlement, en le présentant sous les couleurs les plus odieuses. Il n'en fallut pas davantage pour faire éclater une effroyable tempête. Indigné de ces comparaisons injurieuses, le parlement fut presque unanime à demander léloiguement du cardinal, pour venger son honneur outragé. Mazarin essaya de détourner le coup, en repoussant les imputations du coadjuteur comme des calomnies. Les gens du roi eurent ordre non -seulement de lui donner à ce sujet le plus éclatant démenti, mais encore de lire à la compagnie une sorte d'acte d'accusation, sous forme de manifeste, où Retz était traité « de méchant et dangereux esprit qui voulait perdre l'Etat, parce qu'on lui avait refusé le chapeau, et qui s'était vanté publiquement de mettre le feu aux quatre coins du royaume et de se tenir prêt avec cent mille hommes à casser la tète à quiconque s'aviserait de chercher à l'éteindre. » Ainsi d'accusateur Retz devenait accusé, et la surprise que cette lecture excita dans
l'assemblée, se serait peut-être changée en un autre sentiment, si, d'une part, les membres du parlement, qui s'étaient chargés de soutenir le manifeste, n'eussent été intimidés par les clameurs de la foule qui remplissait les galeries du palais, et si, d'autre part, Retz n'eût conjuré le danger par cette admirable présence d'esprit qui ne lui faisait jamais défaut.
« Tandis que l'un, dit-il, opinait pour qu'on fît des prières de quarante heures, l'autre pour qu'on priât M. le duc d'Orléans de prendre soin du public et que le bonhomme Broussel parlait contre les désordres de l'État, j'eus le temps de réfléchir et je m'arrêtai à l'idée de mépriser sous le titre de satire et de libelle la pièce dressée contre moi par le cardinal, d'éveiller par quelque passage court et curieux l'imagination des auditeurs, et de remettre ensuite la délibération dans son véritable sujet. Comme ma mémoire ne me fournit rien dans l'antiquité qui eût rapport à mon dessein, je fis un passage du latin le plus pur et le plus approchant des anciens qui fût en mon pouvoir, et je formai mon avis en ces termes : « Si le res- « pect que j'ai pour Messieurs les préopinants ne « me fermait la bouche, je ne pourrais m'empê- « cher de me plaindre de ce qu'ils n'ont pas re- « levé l'indignité de cette paperasse qu'on vient « de lire contre toutes les règles, et que Ton voit
« formée des mêmes caractères qui ont profané le « nom sacré du roi pour animer les témoins à « brevet. Je m'imagine qu'ils ont cru que ce libelle, H qui n'est qu'une saillie de la fureur de M. le carie dinal Mazarin, était trop au-dessous d'eux et de « moi. Je n'y répondrai, Messieurs, pour m'ac- « commoder à leur opinion, que par un passage « d'un ancien qui me vient dans l'esprit : Dans « les mauvais temps, je ri ai pas abandonné la ville ; « dans les bons, je ri ai pas eu d'intérêt; dans les « désespères, je ri ai rien craint. Je demande parce don à la compagnie de la liberté que j'ai prise i de sortir, par ce peu de paroles, du sujet de la et délibération. Mon avis est que le roi soit super plié de mettre fin à la captivité des princes par ce une déclaration d'innocence , et d'éloigner de é sa personne et de son conseil le cardinal Mazaec rïn. Mon sentiment est aussi que la compagnie et décide dès aujourd'hui qu'elle s'assemblera « lundi pour recevoir la réponse de Sa Majesté. » Tout le monde m'applaudit, et il n'y eut pas trois voix contre mes conclusions; elles formèrent l'arrêt. »
Nous ne sommes pas étonné de l'effet que produisit ce petit discours. C'est le chef-d'œuvre dii genre. Ici l'habileté du coadjuteur nous paraît l'emporter encore sur son audace, et nous serions presque tenté de voir un trait de génie dans l'heu-
reux artifice que lui inspira son merveilleux esprit d'à-propos, si ce n'était faire trop d'honneur à une supercherie, même dans le cas de légitime défense.
« L'on cherchera longtemps, ajoute Retz, mon passage qui en latin a une toute autre grâce et même une toute autre force qu'en français. » Voici cette fameuse phrase latine qu'on ne trouve pas dans ses Mémoires, sans doute parce qu'ils étaient adressés à une femme, mais qui a été donnée en note par les premiers éditeurs : In difficillimis reipublicde ternporibns , urbem non deserui ; in prosperis, nihil de publico delibavi; in despêratis, nihil timui. Ne dirait-on pas que c'est une phrase détachée d'un discours du grand orateur romain? Il y a là quelque chosede cicéronien, qui rend l'illusion complète et qui justifie bien l'éloge que Retz se permet d'en faire lui-même.
Le duc d'Orléans avait appuyé vivement les conclusions de Retz; il s'était élevé avec force contre le ministre pervers qui osait calomnier les meilleurs serviteurs de l'Etat et qui exerçait sur l'esprit du jeune roi la plus pernicieuse influence. Le coadjuteur triomphait. Une si violente sortie ne permettait plus au prince de reculer. Mazarin et Anne d'Autriche lui firent demander une entrevue. Retz lui ayant aisément persuadé, après la scène du Palais-Royal, que, s'il retournait chez la
reine, il n'y serait pas en sûreté, il refusa avec l'obstination de la peur. En vain le premier président, prévoyant les tristes conséquences de ce refus, le supplia d'une voix étouffée par les sanglots de se rendre à l'appel de sa souveraine. En vain l'avocat général Talon joignit ses prières à celles de Mathieu Mole, en dépeignant avec éloquence les malheurs de la France déchirée par les factions, en invoquant à genoux les souvenirs de saint Louis et de Henri IV7. Un mot du Méphistophélès qui était à ses côtés, veillant à ce que cette âme pusillanime qui s'était donnée à lui ne pût encore lui échapper, l'empêcha de revenir sur sa fatale décision.
Anne d'Autriche ayant répondu à l'impérieuse requête du parlement qu'il n'avait pas le droit de s'immiscer dans le choix des ministres, lescopetterie des enquêtes, pour nous servir de l'expression de Retz, recommença plus vive que jamais, et il fut enjoint par le parlement aux maréchaux de France, au prévôt des marchands, aux échevins et aux chefs de la milice bourgeoise de n'obéir qu'au duc d'Orléans , lieutenant général du royaume. Cet arrêt, qui prononçait en quelque sorte la déchéance de la régente, émanait des mêmes magistrats qui, à la mort de Louis XI 11, lui avaient conféré, contrairement aux dernières volontés de son royal époux, la plénitude de la
souveraineté. « L'on ne peut s'imaginer, dit Retz en se moquant spirituellement de ses collègues, jusqu'où l'emportement de la compagnie alla ce jour-ià. Ily eut des voix à ordonner qu'il n'y eût plus de favoris en France. Je ne croirais pas, si je ne l'avais ouï, que l'extravagance des hommes eut pu se porter jusqu'à cet extrémité. » Le parlement n'avait fait du reste que sanctionner les mesures déjà prises par le duc d'Orléans, qui avait lui-même défendu aux dépositaires de la force publique d'exécuter d'autres ordres que les siens, « prouvant, dit un historien, par ce caprice de vigueur, au grand étonnement du cardinal, ce que pouvait devenir un poltron révolté entre les mains d'un homme adroit et audacieux tel que le coadjuteur. »
Tout conspirait contre le cardinal. Il y avait en ce moment une grande assemblée de noblesse qui avait principalement pour but, comme toutes les assemblées de ce genre, le rétablissement de certains privilèges1. Retz s'était opposé à la réunion de cette assemblée, parce que « il n'y avait rien, selon lui, de plus dangereux dans une faction que de mêler sans nécessité ce qui en avait la façon. » — « Nous avions, dit-il, pour nous Monsieur ; nous avions le parlement; nous avions l'hôtel de ville.
\ . Mémoires de Retz, tome III.
Ce composé paraissait faire le gros de l'Etat; tout ce qui n'était pas assemblée légitime le déparaît. » Mais il n'en contribua pas moins à la faire concourir à l'accomplissement de ses desseins. Elle
s'unit avec éclat au duc d'Orléans, pour réclamer la liberté des prisonniers et le renvoi du ministre, Retz obtint également du clergé des manifestations favorables à sa cause.
Les courtisans désertaient le Palais-Royal pour envahir le Luxembourg, où trônait, entouré d'hommages, le maître de la situation. Ces éternels flatteurs du succès allaient du côté où soufflait le vent de la fortune. Fidèles à des traditions qui ne se perdront jamais dans un certain monde, ils suivaient le pouvoir qui se déplaçait. Mazarin vit bien, à ce signe infaillible, que le moment de céder à l'orage, au moins en apparence, était venu pour lui. Dans la nuit du 6 février, il sortit de Paris sous un déguisement, après avoir pris congé de la reine, en présence de toute la cour, et s'être concerté secrètement avec elle sur la conduite qu'ils auraient à tenir. Il avait été convenu que, si elle ne parvenait pas à ramener le duc d'Orléans, elle irait avec le jeune roi rejoindre son cher cardinal à Saint-Germain, où il devait attendre les événements. Gouverné par le coadjuteur, qui s'était entièrement emparé de son esprit et qui se défiait de sa faiblesse, Gaston resta sourd,
d'après ses conseils, à toutes les instances que fit la reine pour avoir une conférence avec lui, soit au Palais-Royal, soit même au Luxembourg, Il déclara qu'il ne consentirait à la voir que lorsque les princes seraient libres et que Mazarin aurait mis le pied hors du royaume. Un nouvel arrêt du parlement, de ce sévère gardien des lois et des formes protectrices de la justice, renouvelant la grande iniquité du 1 \ janvier 1 649, condamna le cardinal et sa famille à l'exil, et ordonna que si, dans un délai de quinze jours, ils n'avaient pas quitté la France, chacun aurait le droit de leur courir sus. Cet arrêt foudroyant était rendu presque au lendemain de la victoire de Rhétel, qui avait tant ajouté à la gloire de la France comme à celle du premier ministre. Une assemblée française se chargeait de venger les Espagnols de leur défaite.
Non content d'avoir proscrit de nouveau celui qui s'était montré tant de fois le digne successeur de Richelieu, le parlement demanda que, par une déclaration solennelle, le roi exclût à jamais de son conseil quiconque, étranger ou non, au? rait prêté serment à tout autre prince qu'au sou? verain du pays. C'était fermer la porte du ministère aux cardinaux, et même aux membres de l'épis, copat, qui prêtaient serment au chef suprême de la religion catholique, chef en même temps des
États Romains. 11 est à présumer que les jansénistes du parlement ne furent pas étrangers à cette décision, et qu'ils profitèrent de l'exaltation des esprits pour satisfaire leurs rancunes. Hetz fut débordé dans cette circonstance. N'aspirant au cardinalat qu'afin de parvenir plus facilement au ministère, il ne pouvait approuver une mesure qui aurait eupour résultat de s'opposer à la réalisation de son rêve. Ses amis avaient dépassé le but, et il se voyait menacé de perdre le fruit de tant d'intrigues et de cabales ; il nous Ta dit lui-même : « On ne connaît pas ce que c'est que le parti, quand on s'imagine que le chef en est le maître. » Bien des révolutions nous offrent de pareils enseignements.
Anne d'Autriche, ayant échoué auprès du duc d'Orléans, se préparait à mettre à exécution le plan qu'elle avait arrêté avec Mazarin. Tout l'attirait vers l'homme en qui, et comme femme et comme reine, elle avait mis sa confiance non moins que son affection, et que l'injustice des partis lui rendait encore plus cher, parce qu'elle le regardait comme victime de son inébranlable dévouement à la royauté. La veille même du jour fixé pour l'enlèvement du jeune roi, le vieux Châteauneuf qui, dévoré d'ambition, convoitait la succession de Mazarin, quoiqu'il eût déjà pour ainsi dire un pied dans la tombe, ne craignit pas
de l'acheter par une trahison et fut tout révéler au duc d'Orléans. Le départ du roi eût déjoué les projets des deux Frondes. Le coadjuteur jugea bien vite qu'il fallait l'empêcher à tout prix. Ses pressantes sollicitations ne purent arracher à Gaston les ordres nécessaires pour retenir la reine par la force. Gaston craignait d'être blâmé par le parlement, qui avait un éloigneraient instinctif, malgré sa profonde irritation contre Mazarin, « pour tout ce qui était contraire aux formes du palais1. » Semblable à ce bon Prusias de Corneille qui demandait en tremblant « qu'on ne le brouillât pas avec la république, » il voulait, avant tout, éviter de s'aliéner cette compagnie souveraine.
Encouragé par la duchesse d'Orléans, dont l'âme était plus fortement trempée que celle de son mari, Retz n'hésita pas, au risque d'être désavoué en cas d'insuccès, à faire prendre les armes aux compagnies de la milice bourgeoise sur lesquelles il pouvait le plus compter, et il leur confia la garde des portes de la ville. Il poussa l'audace jusqu'à faire investir le Palais-Royal. Beaufort, Nemours et une foule d'autres gentilshommes participèrent à cet attentat contre la liberté de la reine. Toutes les issues étant fermées, Anne d'Autriche, prisonnière dans son palais, dut renoncer
\ . Mémoire», de Retz,
à la fuite. Le peuple, qui était descendu dans la rue à la voix du coadjuteur, se précipita dans l'intérieur de la demeure royale pour s'assurer de la présence du roi. Anne d'Autriche, surprise au milieu de la nuit par cette invasion inattendue, fut assez maîtresse d'elle-même pour conserver une attitude calme et digne, qui imposa aux plus furieux. Elle leur ouvrit à deux battants la chaula bre du jeune Louis XIV. L'enfant, beau comme un ange, dormait d'un sommeil paisible. A ce touchant spectacle, ils eurent honte de leur colère, et ils s'arrêtèrent à contempler ce noble et grar cieux visage qui, aux charmes de l'enfance, joignait déjà quelque empreinte de la majesté suprême. Aux plus mauvais jours de cette époque, la royauté était encore environnée d'un prestige qui commandaitie respect, au sein même des humiliations que le malheur des temps lui faisait subir. Un jour viendra où le palais de nos rois sera témoin de vicissitudes bien plus cruelles et de scènes bien plus terribles. Envahi par une populace en proie aux plus hideuses passions, il verra une autre reine de France qu'on appellera d'un ton de mépris r Autrichienne, abreuvée d'outrages qui eussent été épargnés au dernier de ses sujets, et les grâces enfantines du petit-fils de Louis XIV ne toucheront pas les forcenés qui se plairont à torturer le cœur de sa mère La royaytg, dépouillée
de son prestige, sera condamnée à boire le calice jusqu'à la lie. Quoique la nuit du 9 février 1651 et la journée du 20 juin 1792 soient séparées par un abîme, il y a encore entre elles assez d'analogie pour que l'on puisse dire avec vérité que l'une contenait l'autre en germe. Cette violation de la demeure royale par une multitude en délire était un acte éminemment révolutionnaire, un crime de lèse-majesté. Retz fut le Pétion de ce 20 juin anticipé.
Forcée de s'avouer vaincue, Anne d'Autriche ne pouvait ajourner plus longtemps la délivrance des prisonniers. Le lendemain, le parlement re* çut un messagequi lui annonçait que les princes ab laientêtre mis en liberté. Le duc d'Orléans assistait à la séance. Il avait fallu lui faire violence pour le décider à venir au palais. « Le premier prési* dent, dit Retz dont le langage s'élève, comme nous l'avons déjà fait remarquer, toutes les fois qu'il parle de Mathieu Mole, le premier président montrait par son visage et ses manières qu'il avait dans l'esprit en ce moment de grandes pensées. La tristesse paraissait dans ses yeux, mais cette sorte de tristesse qui touche et qui émeut, parce qu'elle n'a rien de rabattement. Il s'écria en poussant un profond soupir : « M. le Prince est en liberté, et le roi, le roi notre maître, est prisonnier! » Monsieur qui n'avait plus de peur, parce qu'il avait
reçu plus d'acclamations dans les rues et dans la salle du palais qu'il n'en avait jamais eu, lui repartit : « 11 l'était entre les mains de Mazarin ; mais Dieu merci, il ne l'est plus. » Monsieur qui parlait toujours bien en public, fit un petit narré, de ce qui s'était passé, délicat, mais suffisant pour autoriser ce qui s'était fait, et le premier président ne se satisfit que par une invective assez aigre contre ceux qui avait supposé à la reine une aussi mauvaise intention. Je ne répondis que par un doux souris. »
La nuit du 9 février avait fait évanouir les espérances de Mazarin. 11 ne pouvait songer à soutenir la lutte sans disposer de la personne du roi. 11 résolut alors de tenter les dernières chances d'une réconciliation avec Condé. 11 précéda au Havre l'envoyé de la reine, pour briser lui-même les fers des nobles captifs. « Je n'ai jamais compris, dit Retz, ce pas de ballet du cardinal. » Le coadjuteur a raison, et l'expression originale dont il se sert est fort bien appliquée. On ne s'explique pas aisément, de la part d'un tel homme, une démarche aussi singulière. Les princes étaient trop bien informés de ce qui se passait à Paris pour qu'il pût sérieusement espérer de leur donner le change et d'exciter en eux le moindre sentiment de gratitude. Assurément ce qu'il y a de plus difficile à admettre, c'est une pareille aber-
ration d'esprit chez un homme d'une intelligence si supérieure. Victime d'une coalition, peut-être voulait-il essayer par là, comme le suppose un historien ', « de jeter déjà quelques ferments de discorde parmi les coalisés. » Quoi qu'il en soit, Condé l'accueillit froidement, le laissa se confondre en protestations de tout genre, s'humilier jusqu'à solliciter sa protection ; et, après s'être amusé assez longtemps d'un spectacle qui était pour lui comme une première vengeance, il lui fît ses adieux par un éclat de rire. C'était tout ce que méritait cette ridicule comédie, où l'oubli de toute dignité avait été poussé si loin. L'accueil de Condé dut achever de dissiper les illusions du cardinal. Il s'achemina lentement vers l'exil, le désespoir dans 1 âme. L'impatience de ses ennemis, qui brûlaient de le sentir hors du royaume, le poursuivit d'étape en étape, et la reine eut la douleur de se voir réduite à presser elle-même sa marche. Enfin il se résigna à franchir la frontière et à chercher un refuge dans une petite ville de l'électorat de Cologne. En le précipitant du faîte des grandeurs, la fortune lui avait réservé le moyen d'y remonter un jour; car il lui restait le cœur d'Anne d'Autriche, dont la constance devait être inébranlable.