M. Henri Martin
Quand les princes approchèrent de la capitale, le coadjuteur alla au-devant d'eux avec le duc d'Orléans jusqu'à Saint-Denis, et Condé embrassa avec effusion son libérateur, comme si à leur ancienne inimitié avait succédé une amilié sincère. On leur fit, à leur entrée dans Paris, une réception presque royale ; et, si des feux de joie avaient signalé leur arrestation, des feux de joie encore plus nombreux signalèrent leur délivrance. Le peuple ne vit plus sur le front de Condé que la double auréole du malheur et de la gloire.
La duchesse de Longueville qui avait tant contribué à un dénoûment si heureux pour la maison de Condé, accourut de Stenay et ne fut pas entourée de moins d'hommages que son illustre frère. Un de sesadmirateurs, empruntant à l'auteur du Grand Cjrus et de la Clélie son plus beau style, publia avec grande fanfare X Apothéose de Mme de Longueville, et le Temple de la déesse de Bourbonie, où l'héroïne de la Fronde est appelée « la restauratrice de la liberté mourante », et comparée « à un nouvel astre levé sur notre hémisphère pour éclairer à jamais toute la France du flambeau de ses rares Vertus ; » où le Havre de Grâce est transformé en « île de Limicaritos » et la princesse en « une autre Médée délivrant le royaume d'un monstre rouge du sang français, redoutable gardien d'une autre toison d'or » -, où le coadjuteur enfin est re-
présenté « comme un incomparable archipopontif exorcisant le démon incarnadin* » Toutes ces gentillesses faisaient les délices des salons de la Fronde nobiliaire. C'est à ce titre seul qu'elles peuvent un moment fixer l'attention de l'historien . On se délectait aussi, dans certains de ces salons, à la lecture des vers ignobles qui, après le départ du ministre tombé, salirent la plume de Scarron sous le titre de la Mazarinade, « tissu rebutant d'injures grossières et obscènes, sans esprit et sans gaieté » *, qui montre jusqu'où peuvent aller l'égarement et le cynisme des passions politiques, et qui donne une bien triste idée des mœurs de la société d'alors. Le Père Duchesne lui-même, si célèbre, comme on sait, dans nos fastes révolutionnaires, ne descendra jamais si bas. L'explosion de ses plus grandes joies ou de ses plus grandes colères2 ne produira pas une prose plus immonde que cette infâme poésie qu'on dirait ramassée dans la fange des bouges les plus infects. . . Passons bien vite en détournant la tête3.
« La maison de Condé, dit M. de Sainte-Au-
i. M. Guizot, Notice sur Scarron.
2. Tous les numéros du Père Duchesne étaient précédés de sommaires commençant ainsi : « Grande joie ou Grande colère du Père Duchesne à l'occasion de;... »
3. Scarron composa la Mazarinade pour se venger du dédain avec lequel Mazarin avait accueilli son poëme du Typhon, qu'il lui avait dédié.
laire, avait atteint le plus haut degré de puissance. Le cardinal Mazarin était proscrit, la reine prisonnière ; la noblesse jouissait du triomphe de son chef comme du sien propre, et le parlement semblait attaché pour toujours aux intérêts qu'il venait de servir.... Les événements ne répondront pas cependant à l'attente générale, et cette toutepuissance s'évanouira bientôt comme un fantôme. »
Nous allons voir se dérouler ces événements dans le tableau que nous avons encore à présenter de la troisième époque de la Fronde, la seconde de la Fronde nobiliaire, si funeste à l'honneur de cette grande maison, en insistant principalement sur la part que Retz y a prise.
Préface I
Avant-propos 1