‹ Le Cardinal de Retz et son tempsChapitre 8 sur 70 · Un des ennemis de Richelieu écrivait, quelques jours · texte numérisé non relu

Un des ennemis de Richelieu écrivait, quelques jours

#près sa mort : « On peut dire du cardinal de Richelieu ce

que Ton dît autrefois d'un plus habile homme que lui ,

d'Alexandre le Grand : Etiam mortuus i/nperat, puisqu'on

suit encore ses ordres et ses conseils. »

Retz fut pourtant accueilli avec une bienveillance qui frappa toute la cour et qui le surprit luimême. Il ne sut que plus tard la cause de cette bienveillance inespérée. Elle reposait sur deux aventures de sa jeunesse que Louis Xlll avait connues par hasard, et qui lui avaient fait admirer chez le jeune abbé des qualités dont les unes étaient loin de lui être naturelles, dont les autres formaient au contraire les traits les plus saillants de son caractère, la délicatesse et la retenue en matière de galanterie, la résolution et F intrépidité. Le lecteur n'a pas besoin sans doute que nous lui indiquions plus clairement celles de ces qualités auxquelles chacune de nos appréciations se rapporte; il n'adéjàquetrop de données pour en faire lui-même l'application. Le jour n'était pas éloigné où Retz devait être élevé à la dignité de coadjuteur de Paris, en quelque sorte pour avoir, au sortir du collège, sacrifié une passion coupable aux larmes d'une jeune vierge qu'un misérable lui avait vendue, et bravement repoussé une insulte l'épée à la main. Si le chaste amant de Mlle de Hautefort et de Mlle de Lafayette eût vécu plus longtemps, il eût bientôt cessé de voir dans l'abbé de Retz le digne émule de Scipion l'Africain , si célèbre par une vertu bien rare dans l'antiquité* païenne.

La famille de Retz jugea les circonstances favo-

rables pour l'accomplissement de son vœu le plus cher. La Sorbonne et tout le clergé du diocèse désiraient non moins vivement que Retz fût nommé coadjuteur de son oncle; mais les manifestations intempestives d'un zèle exagéré et les intrigues d'un haut personnage qui, de son côté, aspirait à monter sur le premier siège de France, firent tout échouer. Louis XIII et Mazarin ne voulurent pas accoutumer le clergé à désigner lui-même ses évêques. L'évéché d'Agdefut offert à Retz; mais la santé chancelante de Louis XI 11 faisant déjà prévoir sa fin prochaine, Retz préféra rester à Paris pour tenter de nouveau la fortune au commencement de la régence.

Louis XIII suivit Richelieu dans la tombe à cinq mois de distance. Il expira le 14 mai 1643 dans les bras de Saint-Vincent-de-Paul, demandant pardon à Dieu du traitement rigoureux qu'il avait fait subir à la reine sa mère, mais, à cela près, demeurant fidèle aux inspirations de Richelieu jusqu'à confirmer et perpétuer, autant qu'il était en lui, la proscription des ennemis les plus ardents de son ancien ministre. On a pu dire avec raison que l'ombre du cardinal avait paru le diriger encore à son lit de mort. Il n'avait institué Anne d Autriche régente et nommé Gaston d'Orléans lieutenant-général du royaume qu'aux plus dures et aux plus humiliantes conditions. Par un

sentiment de défiance que le passé ne semblait que trop justifier, il avait pour ainsi dire neutralisé leur autorité en leur imposant une sorte de conseil de famille qui devait intervenir dans tous leurs actes, et où dominaient les hommes les plus dévoués à la politique de Richelieu. C'était organiser, si l'on peut s'exprimer ainsi, la division et l'antagonisme, après avoir poussé à ses plus extrêmes limites la passion de l'unité monarchique. A peine Louis XIII avait- il fermé les yeux que le Parlement qui, réduit sous Richelieu à son rôle judiciaire, brûlait d'en sortir et de ressaisir ses autres prérogatives, déchirait le testament qu'il avait enregistré la veille et conférait à Anne d'Autriche la plénitude delà souveraineté.

Anne d'Autriche, délaissée par son royal époux, avait eu à supporter quinze ans de malheurs et de persécutions. Au temps de sa disgrâce, de nombreux amis avaient bravé pour elle les plus terribles châtiments. Maintenant ces amis accouraient de tous côtés pour réclamer leur récompense, et les proscrits du dernier règne, devenus les puissants du nouveau, s'emparaient de tous les emplois. Deux hommes d'une évidente incapacité, le duc de Beaufort, le futur roi des Halles, que la régente avait paru un moment traiter en favori, et Potier, évêque de Béarnais, qui possédait son estime et sa confiance, prétendirentà l'honneur de prendre en

main les rênes de l'Etat ; mais Anne d'Autriche redoutait leur inexpérience. Il s'était déjà opéré en elle une transformation salutaire. L'instinct de la royauté commençait à faire comprendre à la petite-fille de Charles-Quint, à la mère de Louis XIV, que les intérêts du pays ne devaient être subordonnés ni à ses amitiés ni à ses haines. Anne d'Autriche fit offrir le poste éminent à jamais illustré par Richelieu à Emmanuel de Gondi \ père de Retz, l'un des hommes les plus reconnu and a blés de ce qu'on appelait le parti des saints, parti qui comptait dans ses rangs le vertueuxévêquede Lisieux et le bienheureux Vincent de Paul. Emmanuel de Gondi, retiré dans un monastère, ne se laissa pas séduire par la brillante perspective qui se présentait devant lui, et il refusa de quitter son humble cellule pour affronter les périls de la grandeur; mais s'il était désabusé pour lui-même des choses de la terre, il n'avait pas entièrement étouffé au fond de son cœur cet orgueil de famille qui de toutes les passions de l'homme est peut-être la plus vivace, et il demanda pour son fils la coadjutorerie de Paris. 11 l'obtint d'autant plus aisément que, la veille de sa mort, Louis XIII avait recommandé à la reine d'accorder cette faveur insigne au jeune héros des deux

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