‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 103 sur 203 · Section du Conseil d'État · texte numérisé non relu

Section du Conseil d'État

que quelque prince mécontent formait un parti dans l'État, qu'il fallait beaucoup moins considérer la faute du chef que celle des autres qui grossissaient ce parti et le rendaient formidable.

Il savait qu'ordinairement les princes ne prenaient pas ces mauvais conseils d'eux-mêmes, mais par la suggestion de ceux qui, ne trouvant pas leur compte dans le repos et clans l'étal présent des affaires, croyaient avoir besoin nécessairement de nouveautés et de troubles pour se faire jour à quelque meilleure fortune. De sorte que ne pouvant souffrir, comme il disait souvent, « que contre toute bonne politique Ton augmentât les grâces à proportion de l'augmentation des fautes», il empêchait avec grand soin que les coupables ne profitassent de leur propre crime, et faisant tomber le plus fort du châtiment sur les principaux auteurs du désordre, il espérait de désarmer les autres malintentionnés par cet exemple, et de contenir un chacun dans le devoir par la considération même de l'intérêt, qui est le plus puissant, ou au moins le plus ordinaire motif.

N'ignorant pas que pour maintenir l'ordre, la punition du mal n'est pas moins nécessaire que la récompense du bien, il était persuadé qu'en France la clémence l'emporte toujours sur la sévérité, ou plutôt que l'indulgence, qui est le vice des bons naturels, y entretient ordinairement le désordre et empêche l'effet des meilleures et plus louables résolutions. C'est pourquoi il ne recommandait rien tant aux généraux d'armée que la sévérité ou la justice, laquelle il ne croyait guère capable d'excès. « Je vous promets, écrit-il dans l'une de ses dépèches au cardinal delà Valette, que je n'oublierai rien de ce qui dépendra de moi pour faire que sous votre administration les armées du Roi perdent leurs mauvaises habitudes et acquièrent les bonnes qu'elles doivent avoir. Pour cet effet il faut une grande vigueur de votre part, étant impossible sans cela de mettre les affaires au point auquel vous et moi le désirons pour le service du Roi. Vous verrez par la punition exemplaire que S. M. fait de 150 officiers

absents de l'armée qui est en Lorraine 1 comme c'est tout de bon qu'on veut remédier aux désordres. Cette sévérité continuera assurément, et sans cela tout serait perdu. Au nom de Dieu ne pardonnez point à vos déserteurs, et faites quelque exemple notable. Un seul vous rendra autorisé toute votre vie, et en état d'être estimé clément par après ».

Dans une autre dépêche au même : « Je vous conjure de faire continuer le châtiment de ceux qui manqueront à faire leur devoir, voyant clair comme le jour qu'en l'état auquel sont les choses, il n'y a rien qui puisse autoriser2 un général, et faire servir le Roi, que la sévérité. Je vous puis assurer que S. M. n'épargnera pas les plus huppés ; mais il faut que ceux qui commandent ses armées fassent le même ».

Il estimait aussi qu'aux affaires importantes à la sûreté publique, il ne fallait pas laisser les soupçons mêmes du crime impuni; que l'on ne pouvait pas avoir toujours des démonstrations et des preuves mathématiques des cabales et des conspirations contre l'État ; qu'elles ne se découvraient le plus souvent que par le succès, lorsqu'elles n'étaient plus capables de remèdes ; qu'ainsi le plus sûr était de les prévoir autant qu'il se pouvait par de fortes conjectures, et de les prévenir en même temps par de prompts remèdes ; et qu'en telles occasions il fallait se défier de tout et se représenter que les remèdes de prévention étaient toujours bénins, au respect3 de ceux dont l'on était contraint de se servir lorsque les désordres et les maux étaient arrivés, joint qu'ilyen avait beaucoup en matière d'État qui n'étaient pas plus tôt nés qu'ils étaient incurables.

Il y en a qui ont cru que c'était son tempérament et son inclination naturelle qui le rendait ainsi sévère et inflexible.

1. Ces officiers avaient quitté sans permission leur régiment, devant l'ennemi. Les uns furent dégradés de noblesse, les autres envoyés aux galères.

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