Mais, au contraire
Etat l'y obligent ; — pour conclusion, après avoir balancé de part et d'autre, j'estime que le Roi est contraint de tirerraison des offenses qu'il a reçues de M. de Lorraine ; que, s'il ne le fait, il décherra de sa réputation et sera bien moins redouté de ses ennemis et bien moins considéré de ses amis ».
Mais il est certain que tous ces bons avis eussent été infructueux si ce grand ministre n'eût rencontré un grand prince, naturellement porté au bien et toujours prêt d'entreprendre les plus pénibles voyages et d'essuyer toutes sortes de fatigues lorsqu'il fallait acquérir de la réputation et de l'honneur, comme en effet il en a acquis beaucoup et laissé de grands exemples aux autres souverains.
L'infante D. Isabelle, archiduchesse des Pays-Bas, s'entretenant avec M. de Bautru, pendant qu'il était en Flandre, sur le voyage d'Italie que le Roi allait entreprendre par le conseil de son premier ministre, lui avoua qu'elle estimait heureux le prince qui avait un si fidèle et si intelligent ministre, et ne put s'empêcher de déplorer la condition des souverains qui avaient des peines incroyables à rencontrer des sujets dignes de l'honneur de leur confiance et de la conduite de leurs affaires.
Et le cardinal de la Cueva, premier ministre de S. M. Catholique auprès de l'Infante, dit encore à M. de Bautru, au sujet du même voyage, que le Roi allait faire le seul et véritable métier de roi, qui était de commander en personne ses armées : que les rois qui faisaient autrement devaient passer plutôt pour des baillis ou des sénéchaux qui étaient commis pour rendre la justice aux peuples, à l'abri des injures de l'air et des saisons, que non pas pour de vrais souverains ou lieutenants de Dieu, qui étaient obligés d'agir pour le repos de leurs sujets ; qu'anciennement, les rois catholiques s'étaient tellement signalés par-dessus les autres en faisant comme faisait le Roi, qu'il ne se trouvait point dans le cours de deux ou trois siècles qu'aucuns vassaux, non pas même les infants d'Espagne, eussent la qualité de
généraux d'armée ; et qu'il ne fallait pas s'étonner que les ministres, qui ne pouvaient pas persuader leurs maîtres de faire leur charge, ne pussent pas obliger les vassaux de faire leur devoir.
Mais les étrangers eussent encore plus admiré l'ardeur et le zèle du Roi, s'ils eussent su particulièrement tout ce qui en était, et qu'ils eussent pu être témoins des louables inquiétudes ou impatiences que témoignait S. M. lorsque les affaires n'avaient pas tout à fait le succès qu'elle espérait de ses applications et de ses soins. De sorte que notre cardinal était assez souvent obligé, dans ses billets ou ses lettres, de conjurer S. M. de ne s'affliger point des mauvais succès, mais de considérer que si les rois faisaient toujours tout ce qu'ils désirent, ils seraient plus qu'hommes et égaux à Dieu, qui avait voulu se réserver à lui seul cette prérogative.
Il y avait de ses malveillants et envieux qui tâchaient de se prévaloir des impatiences et des chagrins du Roi, pour lui faire perdre la confiance de son maître, et qui épiant toutes les occasions de lui nuire, essayaient d'émouvoir S. M. par la considération de son propre intérêt et de son honneur; comme si Elle eût fait brèche à sa réputation et a son autorité absolue de dépendre en quelque façon des volontés d'autrui, et de se conformer entièrement, comme Elle faisait, aux sentiments et avis de son premier ministre. Tellement qu'on ne saurait s'empêcher de louer encore ici le jugement et le zèle de S. M. d'avoir connu quels avantages la conduite de notre cardinal pouvait apporter à l'État, et d'avoir maintenu contre tous les efforts et les bourrasques un ministre qu'Elle n'eût su abandonner sans préjudicier notablement a la sûreté et au bien des affaires.
Ce n'est pas que les inquiétudes du Roi ne lui en causassent aussi de très cuisantes, et ne ruinassent beaucoup plus sa santé que ne pouvait faire le plus long et le plus pénible travail dans le calme. C'est pourquoi il avoua souvent qu'il ne trouvait rien de plus fâcheux et de plus insupportable
dans l'administration que les continuelles intrigues de la Cour, et que « six pieds de terre, entendant parler du cabinet du Roi, lui donnaient plus de peine que tout le reste de l'Europe».
Et ces intrigues semblaient lui devoir être d'autant plus fatales, qu'il semblait trop les mépriser : allant plus au solide qu'à l'apparence et ne craignant point de s'éloigner du Roi, au hasard même de sa fortune, pourvu que ce fût pour le service et l'avantage de l'État. « Je sais, disait-il, que les plus raffinés courtisans ont pour maxime d'être le moins qu'ils peuvent absents de leurs maîtres, et jugent que les Grands sont esprits d'habitude, auprès desquels la présence fait beaucoup. Mais puisqu'un serviteur n'est pas tel qu'il doit, s'il ne sacrifie tous ses intérêts pour ceux de son maître lorsque l'occasion le requiert, toutes ces considérations ne m'empêcheront point de marcher et m'exposer à tous périls, pour garantir le Roi des moindres qui lui pourraient arriver ».
Néanmoins, pour tâcher de suppléer à ce défaut et remédier à ce désordre, il ne se contentait pas d'avoir toujours auprès du Roi de ses créatures, qui lui rendaient tous les bons offices imaginables, mais il avait encore soin de faire lire à S. M. ses raisons, et lui envoyait ordinairement des Mémoires particuliers, par lesquels il lui représentait que, puisqu'il plaisait à S. M. se servir de lui dans ses affaires, Elle jugerait sans doute raisonnable de n'ajouter aucune foi à tout ce qui lui pourrait être dit à son préjudice par ses ennemis déclarés, auxquels même la raison voulait qu'EUe fermàL la bouche et qu'EUe ne leur ouvrît ses oreilles. Que n'ayant rien à craindre que les soupçons qui pouvaient naître dans l'esprit de S. M. et les fausses impressions qu'on lui pouvait donner de sa conduite, Elle ne trouverait pas mauvais qu'il y cherchât le remède. Que les soupçons ne deviendraient jamais considérables, si l'on avait soin de les découvrir dès leur naissance et de s'en éclaircir avant qu'ils eussent pris racine, et qu'il y avait aussi deux moyens pour
empêcher le mal que pouvaient faire les faux avis, qui ne sont que trop fréquents dans les cours des princes.
Que le premier était d'y fermer entièrement l'oreille ; ce qu'il ne demandait pas quand les personnes qui voudraient parler à son désavantage ne seraient pas ouvertement ses ennemis, de peur qu'il ne semblât fermer toutes sortes de voies et d'accès à la vérité. Et que l'autre consistait à ce qu'il plût à S. M. ne recevoir point aucun avis dont Elle ne le fît aussitôt avertir pour en éclaircir la vérité, à la charge que ceux qui lui auraient découvert des vérités importantes à l'État seraient récompensés selon qu'ils le mériteraient, et que les autres qui auraient controuvé des faussetés pour l'inquiéter, ou pour se rendre considérables, seraient traités à la rigueur et punis exemplairement de leurs calomnies.
Qu'Elle était obligée en conscience d'en user ainsi, parce qu'autrement il serait impossible de la servir en la conduite de ses affaires, dans laquelle ceux qui avaient l'honneur d'être employés se faisaient tant d'ennemis en faisant leur devoir ; que si l'on souffrait des médisances secrètes contre eux et qu'il fût permis de les calomnier impunément, la malice et les artifices de la Cour sont tels, qu'un ange même n'y pourrait pas subsister six mois. Qu'Elle y était d'autant plus obligée, qu'il se soumettait à tel châtiment qu'il lui plairait, si lorsqu'il aurait agréable de lui découvrir quelqu'un qui aurait eu dessein de lui nuire et de le décrier par ses impostures, il en avait d'autre ressentiment que celui qu'Elle voudrait et lui prescrirait Elle-même.
Que si Elle voulait maintenir son autorité, il fallait qu'Elle eût l'œil perpétuellement ouvert et qu'Elle ne perdît pas un moment de temps à faire les choses nécessaires pour cela. Qu'il était des désordres d'État comme des grandes maladies, qu'une seule médecine ne pouvait emporter et qui ne se pouvaient guérir que par des remèdes violents et souvent réitérés.
Qu'il s'était perdu chez la Reine-Mère pour n'avoir pas pu défaire les cabales dans leur naissance, et que pour se
sauver il fallait prendre le conlrepied. Qu'il valait mieux dans ces rencontres faire trop que trop peu, pourvu que le trop n'allât pas à plus qu'à éloigner de la Cour ceux qui pouvant y faire du mal donneraient lieu de croire qu'ils en eussent la volonté. Et qu'enfin, outre que par le trop peu l'on se mettait au hasard de se perdre, il était très certain que faisant quelque chose de trop, pourvu qu'il ne blessât pas la conscience, il n'en pouvait arriver aucun inconvénient, et néanmoins l'on pourvoyait entièrement à sa sûreté, n'y ayant rien qui dissipe tant les cabales que la terreur et le châtiment, ni au contraire qui les entretienne davantage que l'impunité et l'exemple de quelqu'une qui a réussi.
Comme il ne doutait1 pas de dire librement ses avis au Roi dans les occasions importantes, il ne manquait pas en d'autres d'avoir toute la complaisance qui se pouvait, ni de s'accommoder entièrement à l'humeur de S. M., qui était née pour commander et ne pouvait souffrir aucune contradiction ou résistance à ses volontés. De sorte que pour ne lui donner point de jalousie, il se donnait bien de garde de rien faire que par ses ordres, ou au moins qu'avec sa participation, ni d'atlribuer à d'autres qu'à Elle-même toute la gloire des bons succès, comme il savait effectivement qu'il y était obligé. De quoi nous avons déjà vu un exemple assez remarquable dans la Relation qu'il fit imprimer du siège et de la prise d'Arras, où il conserve soigneusement au Roi la grande part qu'y avait eue S. M., et ne parle pas non plus de lui-même que s'il eut été entièrement éloigné des affaires et qu'il n'y eût absolument rien contribué.
Sa modestie se faisait encore remarquer, en ce qu'il réservait pareillement au Roi toute la gratitude des bienfaits qu'il procurait aux autres, de l'épargne (du trésor), ou qu'il leur faisait même du sien; ne manquant jamais de leur dire que S. M. avait considéré les services qu'ils lui avaient rendus dans les
!. Ne craignait, ne redoutait pas.
occasions, et les gratifiait par avance de cette somme pour marque de sa reconnaissance et de l'estime qu'Elle faisait de leur mérite, en attendant qu'Elle put faire quelque autre chose plus considérable pour eux.
Il n'en faisait pas de même aux matières odieuses ; et lorsqu'il était question de faire quelque exemple de sévérité ou de justice, il en déchargeait autant qu'il pouvait S. M., et en rejetait toute la haine sur le Conseil, qu'il disait être résolu de ne plus souffrir les crimes d'Etat impunis.
Tellement qu'il avait grande raison d'écrire au Roi, comme il faisait souvent par ses lettres : « Je souhaite votre gloire plus que jamais serviteur qui ait été n'a jamais fait celle de son maître, et je n'oublierai jamais rien de ce que j'y pourrai contribuer. Pour moi, je n'aurai jamais de contentement qu'en faisant connaître de plus en plus à V. M. que je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le plus zélé serviteur que jamais Roi et maître ait eu au monde. Je vivrai et finirai en cet état, comme étant cent fois plus à V. M. qu'à moi-même ».
Et, pour dernière marque de sa reconnaissance et de son zèle envers son prince, il a bien voulu déclarer, par un article exprès de son testament, que s'il avait fidèlement servi le Roi, S. M. avait su, par une vertu toute royale, l'aimer et le combler de ses bienfaits, ayant ainsi pluàDieu de bénir ses travaux et de les faire considérer par le Roi,' son bon maître, qui les avait par sa munificence royale récompensés au-dessus de ce qu'il pouvait espérer. C'est pourquoi il y recommande absolument à ses plus proches héritiers, et à ceux qui jouiraient après eux des duchés et pairies de Richelieu et de Fronsac, et des autres biens qu'il leur substituait, de ne se départir jamais de l'obéissance qu'ils devaient au Roi et à ses successeurs, quelque prétexte qu'ils pussent prendre de mécontentement pour un si mauvais sujet; et proteste, en sincérité de conscience, que s'il prévoyait qu'aucun d'eux dût tomber dans cette faute, il ne lui laisserait aucune part en sa succession.
VIII. Sa singulière affection et tendresse pour ses domestiques*.
Il est fort éloigné du reproche qu'ont encouru quelquesuns, d'avoir été de bons serviteurs et de mauvais maîtres. Sachant que le prix de l'amour est l'amour même, et que, pour être aimé il faut aimer, il avait une singulière affection et tendresse pour tous ceux qui étaient à son service. Ce qui parut principalement à la mort des sieurs de Cahuzac, de Mouy et de Londigny, premiers officiers de ses compagnies de chevau-légers et de gendarmes, qui furent tués en l'une des retraites du cardinal de la Valette au retour d'Allemagne, lesquels il pleura amèrement et dont il témoigna un regret inconcevable.
« Il faut plaindre la perte des trois qui y sont demeurés, écrit M. Bouthillier au cardinal de la Valette, laquelle a été ressentie par M. le Cardinal plus que je ne vous puis dire. Je lui ai vu lire ce que vous lui en avez écrit, qui lui a bien tiré des larmes. »
El le Cardinal-duc lui-même au cardinal de la Valette : « Il m'est impossible de vous témoigner la joie que j'aide votre retour. Elle serait entière sans la perte que j'ai faite, laquelle m'afflige plus que je ne puis le dire. Si je pouvais racheter ceux que je plains, je le ferais d'une partie de mon bien. Je ferai soigneusement prier Dieu pour eux, et servirai ce qui les touche de plus près en tout ce qui me sera possible. Je vous prie de mettre ordre à ce que mes compagnies ne se débandent pas, particulièrement celle de chevau-légers qui n'a point de chef. Ne voulant rien faire sans la volonté et l'avis du Roi, j'ai envoyé savoir l'un et l'autre ».
i. Officiers, gens de sa maison, — et non pas valets, laquais et autres serviteurs appelés aujourd'hui domestiques.
Comme il avait un extrême soin des siens, il n'aimait pas qu'ils le prévinssent par leurs demandes et lui reprochassent ainsi tacitement qu'il les eût oubliés. Ce qu'il faisait encore par un principe de prudence et d'intégrité, étant d'opinion qu'un ministre ne doit jamais s'abandonner aux importunités de ceux qui lui font la cour, et n'étant pas d'humeur à gratifier ses parents, non plus que ses domestiques, aux dépens, ou au moins au préjudice de l'État; comme il le témoigna bien par la réponse assez sèche, ou la réprimande assez sévère, qu'il fit à M. de Pont-Courlay, son neveu, au sujet de certains extraordinaires qu'il désirait avoir sur les galères.
Il est vrai qu'il ne laissait pas de conserver toujours les mêmes sentiments pour eux, quoique pour des raisons particulières il ne pût pas leur accorder ce qu'ils prétendaient, n'exigeant, le plus souvent de ceux d'entre eux qui l'avaient désobligé, sinon qu'ils reconnussent leur faute ; et, lorsqu'il était contraint d'en congédier quelqu'un, il le faisait de la plus douce et moins désobligeante manière, comme il se peut voir par le billet suivant, qu'il envoya au marquis de Coisquen, lieutenant de la compagnie de ses gendarmes, en lui donnant son congé :
« Si vous m'eussiez plus tôt témoigné que vous ne m'estimiez pas assez grand seigneur pour commander la compagnie des gendarmes qu'il plaît au Roi que j'aie, je vous eusse donné le consentement que vous pouvez désirer, et vous m'eussiez obligé de n'attendre pas à me le faire connaître par effet, en méprisant votre devoir et les ordonnances militaires, qui obligent la gendarmerie à être armée, en sorte que ma compagnie se soit trouvée seule à la vue du Roi sans armes, bien que je lui en aie fait donner plusieurs fois. Je ne veux pas me plaindre du peu de cas que vous avez fait des diverses prières que je vous ai faites de rendre ma compagnie si bien policée, qu'elle pût servir d'exemple aux autres ; mais vos actions m' apprenant ce que, peut-être par civilité, vous ne m'avez pas voulu dire, pour répondre à
votre courtoisie, cette lettre vous témoignera que je ne prétends plus que la compagnie que vous commandez soit à moi, que je vous la remets de très bon cœur pour en obtenir telles provisions du Roi que bon vous semblera.
« Cependant, je m'assure que vous croirez bien que je ne serai pas si malheureux que je ne trouve quelque personne de qualité qui voudra bien, en commandant celle qui portera mon nom à l'avenir, faire ce que sa réputation et les ordonnances désirent de lui, et correspondre aux ordres et aux prières qu'il recevra de moi.
« Je vous conseille de prendre une conduite toute autre que celle que vous avez eue en cette occasion, et de croire qu'en toute autre rencontre qui se présentera vous recevrez des effets de mon amitié et connaîtrez que je veux être, etc.». Sur quoi il est à remarquer qu'il ne traitait même de la sorte que ceux dont les fautes regardaient le public et l'intérêt de l'État, et qu'il pardonnait volontiers celles des autres qui ne péchaient que contre son service particulier et n'exécutaient pas avec le soin qu'ils devaient les ordres précis qu'il leur donnait.
Il avait dit un jour à Saint-Georges, son capitaine de ses gardes, qu'il se voulait promenerl'après-dînée dans sa galerie du Palais-Cardinal et qu'il n'y voulait voir personne ; et néanmoins en y entrant avec M. de iNoyers, il aperçut deux capucins auxquels, après qu'il eut donné une audience favorable et qu'il eut expédié ce qu'il avait à faire avec M. de Noyers, il tança fort son capitaine des gardes d'avoir contrevenu à ses ordres, et le traita assez mal de paroles, lui déclarant nettement qu'il voulait être obéi, et que, si une semblable faute lui arrivait une autre fois, il n'en serait pas quitte à si bon marché.
Ce gentilhomme, outré de cette disgrâce et ne croyant pas pouvoir dorénavant rester avec honneur dans le service, prit lui-même son congé et se retira, sans dire adieu, en quelque auberge dans la rue Saint-Honoré. De sorte que M. le Cardinal ne le voyant plus s'enquit aussitôt de ses
DE P.TCHËLIEU.
nouvelles : et ayant appris ce qui en était, il pria le commandeur de la Porte de l'aller trouver de sa part et de le ramener. Mais le commandeur n'en ayant pu venir à bout, S. Ém. donna charge à M. de la Meilleraye d'y aller à son tour et de le ramener par quelque moyen que ce fût. Ce qu'il fit enfin, après avoir eu assez de peine à le fléchir. Tellement que S. Ém. le voyant entrer dans sa chambre, lui cinq ou six pas au-devant de lui, et, l'embrassant avec beaucoup de tendresse, lui dit : « Saint-Georges, nous avons tous deux été bien prompts ; mais si vous faites comme moi, vous ne vous en souviendrez jamais. A Dieu ne plaise que ma promptitude ruine la fortune d'un gentilhomme comme vous, au contraire, je veux vous faire tout le bien que je pourrai ».
Quoiqu'il eût un commandement presque absolu sur ses passions et qu'il ne s'y laissât guère emporter qu'autant qu'il voulait1, néanmoins il était presque impossible que, dans quelque juste ressentiment ou quelque mauvaise humeur, il ne lui échappât quelque parole plus piquante qu'il n'eût voulu contre ses domestiques. Mais quand cela lui arrivait, il ne laissait pas passer la journée qu'il ne leur parlât en particulier et ne leur en fit quelque excuse : ayant dit quelquefois à ses plus confidents qu'un homme de sa condition serait bien malheureux s'il n'avait quelqu'un qui eût la bonté de souffrir le chagrin que lui pouvaient causer les grandes affaires qu'il avait à soutenir.
En effet, il est inconcevable comment il pouvait être si modéré et si maître de ses passions, dans l'accablement ou la multitude des affaires épineuses qui lui survenaient et l'obligeaient à des inquiétudes et à des veilles extraordinaires.
1. Le P. Senault, prêtre de l'Oratoire et prédicateur renommé, a écrit un livre intitulé de l'Usage des passions, dont l'épître dédicatoire constitue un remarquable portrait du Cardinal. Le P. Senault constate aussi que Richelieu était le maître de ses passions ou savait en faire un bon usage.