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X. Sa dévotion et piété

Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier, à moins qu'il fût malade ; et le faisait avec tant d'humilité, de ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout mouillés de larmes. Et néanmoins comme l'on ne saurait jamais s'approcher de ces sacrements avec toutes les dispositions qui pourraient être nécessaires, il témoignait souvent de la douleur de n'être pas touché si sensiblement qu'il eût voulu du repentir de ses fautes el de l'amour de Dieu.

Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer la messe aussi souvent qu'il eût voulu, il ne manquait pas au moins de la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de .Notre-Dame, à laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États1. Et l'on a remarqué que jamais personne n'avait ouï sa messe qu'il ne fût touché de dévotion et ne ressentît l'effet de celle que luimême faisait paraître en une si sainte action.

Mais sa piété ayant sans comparaison plus de solidité que de montre, il faisait ordinairement ses dévotions de très grand matin, et sans autres témoins que son confesseur, son maître de chambre, son aumônier, quelques officiers de ses gardes el ses valets de chambre, et se levait pour cet effet à une heure ou deux après minuit, au réveil de son

Jusqu'à deux heures il s'entretient avec M. le cardinal Mazarin et autres. Depuis deux jusqu'à quatre il travaille, et puis il donne audience à ceux qui ont affiire à lui. Il n'a jamais plus agi qu'il a fait pour l'affaire de Perpignan, qui continue a tenir les esprits merveilleusement en suspens ».

1. Le 10 février 1638, parut la déclaration du Roi qui prenait « la benoîte Vierge » pour protectrice de ses États.

premier somme ; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe aux heures ordinaires.

L'on remarque aussi qu'il faisait souvent prêcher le sieur de Raconis, évèque de Lavaur, et d'autres, devant lui seul, dans sa chambre, afin qu'ils pussent lui dire plus librement leurs pensées et le reprendre sans crainte du scandale qui arrive d'ordinaire lorsque les fautes des personnes publiques sont exposées à la censure ou à la médisance des peuples.

Ses grands emplois ne l'empêchaient pas de s'acquitter religieusement de l'office, auquel ses ordres et ses bénéfices l'obligeaient, n'ayant jamais manqué, hormis dans les maladies, de dire le Bréviaire ordinaire, jusqu'à ce qu'il en eût été dispensé par le pape, ou au moins qu'on lui eût changé la première obligation en celle de réciter un office plus court que le Bréviaire, duquel pareillement il ne se dispensait jamais, et y ajoutait même quelques prières ou oraisons particulières, qu'il composa exprès. Ce qui se peut confirmer par l'extrait qui suit d'une de ses lettres au P. Berthin, général des prêtres de 1 Oratoire:

« Je vous rends mille grâces de ce que vous me mandez louchant la grâce que Sa Sainteté vous a déjà accordée pour moi, vivae vocis oraculo. Je vous prie en poursuivre la concession par écrit de S. S., si elle en accorde de sa main, ou de son vice-chancelier, et ce aux propres termes de la supplique que feu M. le cardinal de Bérule vous a envoyée. Je désire avec passion cette expédition, de laquelle S. S. ne fera, je m'assure, aucune difficulté, puisque déjà elle l'a accordée de vive voix. J'ai aussi besoin qu'elle trouve bon, qu'en ne publiant pas cette grâce qu'elle m'accorde, je ne la tienne pas cachée à tout le monde, afin que ceux qui connaissent plus l'accablement auquel je suis, ne pensent que j'omette à satisfaire à une obligation, comme est celle de l'Office, sans avoir licence ».

Il avait encore auparavant obtenu un autre bref du pape, qui lui permettait d'assister et d'agir aux Conseils du Roi. lors même qu'il s'y traiterait de causes criminelles et de pu-

nitions de mort, sans aucun scrupule de conscience, ni aucune crainte d'irrégularité ou d'autres censures ecclésiastiques, pourvu néanmoins qu'il s'abstint de prononcer lui-même le jugement capital ou de mort.

Pouvant ainsi se mêler plus librement des affaires de la guerre et de la conduite des armées, il s'appliquait particulièrement à empècber le pillage des églises et des monastères, et les autres désordres ou profanations des choses saintes, et n'avait presque pas d'autre soin que de témoigner aux généraux d'armée le singulier plaisir qu'ils lui feraient d'y pourvoir de la bonne sorte et de n'oublier aucun expédient pour cela.

Estimant aussi qu'il ne suffisait pas d'assembler de puissants corps d'armée, si l'on ne pourvoyait en même temps à leur subsistance spirituelle, il eut le premier la pensée d'instituer, dans les troupes du Roi, des ruissions militaires sous la direction des pères jésuites.

En un mot, il a toujours eu, soit dans sa vie privée ou dans sa conduite publique, la vertu et la piété pour la principale règle de ses actions ; et ne croyait pas que l'on put faire état, dans la société civile même, d'une personne sans foi et sans religion, et qui manquait volontairement au premier et plus indispensable devoir qu'il eût. C'est pourquoi il ne souffrait jamais qu'en sa présence aucun s'émancipât à rien dire qui pût blesser la religion ou les mœurs.

Un seigneur de grande qualité ayant entrepris de lui faire un conte et n'osant pas franchir les propres mots qui l'eussent rendu plus intelligible, s'il eût pu honnêtement s'en servir, avait toutes les peines imaginables à se bien expliquer et biaisait avec adresse aux plus mauvais pas ; et néanmoins ne pouvant si bien faire qu'il ne lui échappât de vilaines équivoques et des paroles qui pouvaient recevoir un sens déshonnêle, S. Ém. lui ferma la bouche et lui dit qu'il fallait avoir du respect et de la considération pour les enfants, entendant parler des pages qui étaient présents et dans l'actuel service auprès de sa personne.

Il avait tous les véritables sentiments qu'un chrétien doit avoir, et était fort persuadé qu'il ne pouvait y avoir d'affaire plus importante que celle de son salut. Tellement que, huit ou dix jours avant qu'il tombât malade de sa dernière maladie, s'entrelenant avec M. Lescot, son confesseur, nommé dès lors à l'évêché de Chartres, sur les affaires de sa conscience, il lui communiqua la grâce particulière que Dieu lui faisait, qui était que s'il savait que ce fût sa volonté qu'il quittât toutce qu'il avait de biens, d'honneurs et de dignités, et que cela fût nécessaire pour son salut, il protestait qu'il le ferait sans peine.

En la maladie qu'il eut à Narbonne, on l'entendit, les rideaux de son lit étant tirés, et s'entretenant lui seul sur les pensées de l'Éternité, soupirer avec ardeur après la dernière béatitude, et se résignant entièrement aux volontés divines, proférer les paroles suivantes avec tant d'amour et de tendresse, qu'il fondait en larmes : « Mon Dieu, je souffre beaucoup, mais je ne demande point que vous diminuiez mes douleurs, car j'en mérite beaucoup davantage ; je vous demande seulement, mon Dieu, la patience pour les supporter. Mais sur toutes choses, je vous demande votre paradis. Vous ne le refusez point, mon Dieu, à ceux qui vous le demandent comme moi ; vous connaissez le fond de mon âme ».

En l'une et en l'autre il donna de si grands exemples de vertu et de piété, que l'on peut indubitablement assurer que les meilleurs et plus parfaits religieux ne meurent point dans un plus grand détachement de toutes les choses de la terre, qu'il fit. Aussi M. Lescot a-l-il dit souvent depuis qu'il ne demandait à Dieu que la grâce de mourir dans les mêmes dispositions qu'était mort le cardinal de Richelieu.

Il eut avant de mourir la satisfaction de voir la plupart de ses abbayes dans la réforme, et de recueillir ainsi le fruit de ses travaux et de son zèle, ayant témoigné avec beaucoup d'empressement l'extrême passion qu'il en avait, et mandé ses intentions là-dessus à chaque couvent dans les termes les plus exprès qu'il pût.

« Le désir que j'ai de purger toutes mes abbayes1 des désordres et licences qui s'y sont glissés par le temps, m'en a fait rechercher les moyens plus convenables : et n'en ayant point jugé de plus doux et utiles, pour la décharge de ma conscience et le salut des religieux qui sont sous ma charge, que d'y établir les Pères religieux réformés2, qui, par leur exemple, porteront les anciens à suivre les bonnes mœurs et l'observance de leur règle, qui a été par eux négligée, cela m'a donné sujet, pour commencer un si bon œuvre, de faire défenses en tous les monastères qui dépendent de moi, de faire donner l'habit, ni de recevoir de novices à faire leur profession, sinon en la forme que la font ceux de ladite réforme : et ai appris que la plupart des religieux le désirent, reconnaissant le peu de satisfaction qu'ils ont de vivre en cette confusion contre leurs vœux.

(de ne doute point que vous ne soyez en même sentiment et que vous ne recherchiez, comme moi, les moyens plus doux et plus convenables pour introduire la réforme, et les Pères qui en font profession, dans votre monastère. C'est pourquoi je désire -que vous vous assembliez tous capitulairement, et y mettiez cette affaire en délibération pour en résoudre. Et afin que le tout se fasse plus mûrement, et que chacun de vous contribue à l'exécution d'un si bon œuvre, j'entends qu'il soit dressé un acte qui contienne tout ce qui se passera audit chapitre, et particulièrement les avis de fous les religieux qui y assisteront, lequel on leur fera signer pour me l'envoyer, afin que je puisse reconnaître leurs intentions, et ceux qui se porteront au bien que je

1. Richelieu était abbé de Cluny, de Citeaux, de Préniontré, de Montniajour-lez- Arles, de Fleury ou Saint-Benoîf-sur-Loire, de Saint-.Médard de Soissons, de Saint-Riquier, de Charroux, de la Chaise-Dieu et de Ligné. Telle est la source des grands revenus du Cardinal, qui, ajoutes à ceux de ses charges, expliquent son immense fortune.

2. Les Pères de la congrégation de Saint-Maur. (Lettres et />apiers d'État, II, 777 ; IV, 292.)

veux leur procurer, pour les remettre dans l'ordre et la voie que doivent tenir les vrais religieux. C'est ce que je désire de vous avec affection, vous assurant qu'en y satisfaisant vous me convierez de plus en plus à demeurer, etc.».

Il prenait encore un grand soin de faire donner les évêchés à des personnes capables et vertueuses, et de n'ouvrir point l'accès aux premières dignités de l'Église qu'au seul mérite, c'est-à-dire à l'érudition ou à la piété exemplaire.

L'exemple de MM. Grillet, évèque de Bazas, Cohon, évêque de Nîmes, de Lingendes, évèque de Sarlat, et d'autres célèbres prédicateurs, dont les travaux furent si avantageusement récompensés, donnèrent de l'émulation et du courage à plusieurs pour se pousser par la même voie aux mêmes honneurs.

Et, regardant surtout pour ce choix la vertu et la piété, il procura l'évêché de Cahors à l'abbé de la Chancelade, celui de Marseille à M. Gault, et ainsi les autres aux plus dignes sujets età ceux qui approchaient plus du mérile des anciens évoques. Ce qui ne se peut mieux confirmer que par ses lettres mêmes, dans l'une desquelles, éiant sollicité pour des intérêts et des considérations humaines, défaire donner un évèché à une personne assez déréglée dans ses mœurs, il fait réponse : « Qu'il ne voudrait pour rien au monde proposer de le faire évèque, étant tel qu'il était », et témoigne ailleurs la dernière satisfaction et la joie extrême qu'il ressentait de pouvoir contribuer au choix de quelque brave prélat, au sujet de la nomination de M. Despois, chanoine de Saintes, à l'évêché de Saint-Papoul. « L'affection que je sais que vous portez de tout temps à M. Despois, chanoine de Saintes, me fait prendre la plume pour vous donner avis du choix qu'il a plu au Roi faire de sa personne pour le gratifier de l'évêché de Saint-Papoul, qui a vaqué depuis quelque temps. S. M. a d'autant plus volontiers jeté les yeux sur lui, pour l'honorer de cette charge, qu'Elle se promet qu'il s'en acquittera très dignement, et qu'il lui

donnera lieu, par sa bonne conduite, de rechercher comme Elle fait, dans le fond des provinces, des personnes de vie exemplaire pour remplir celles qui viendront à vaquer ciaprès ».

Mais il se peut dire qu'il ne reçut guère plus de bénédiction ou d'applaudissement d'aucune autre nomination que de celle de M. Pavillon à l'évèché d'Alet; de laquelle toutes les circonstances étant très considérables, méritent bien qu'on s'y arrête un peu plus que sur les autres.

L'un des jours de carême, la duchesse d'Aiguillon étant allée voir M. son oncle à Ruel, et dans l'entretien S. Ém. lui ayant demandé qui était son prédicateur ordinaire, elle lui dit qu'elle en avait ouï plusieurs, dont les sermons ne produisaient le plus souvent autre fruit que l'applaudissement ou le blâme de leurs auditeurs, selon qu'ils en sortaient bien ou mal satisfaits ; mais qu'elle en entendait un depuis huit jours qui touchait si vivement les cœurs, qu'au sortir de ses prédications les moins sensibles se trouvaient tout changés et ne parlaient plus que de pénitence. M. le Cardinal ayant eu aussitôt la curiosité de savoir qui c'était, elle lui dit que c'était M. Pavillon, prêtre de la Mission, dont l'abbé de Beaumont, maître de chambre de S. Ém., qui était présent à l'entretien, fit aussi en même temps un très avantageux rapport, comme d'une personne de piété fort exemplaire et qu'il connaissait particulièrement.

Ce qui laissa une bonne impression de lui à S. Ém., laquelle ayant donné ordre à trois différentes personnes de s'informer plus particulièrement de sa vie et de ses mœurs, et recommandé à chacun d'eux le secret, leurs rapports se trouvèrent tous conformes à ce qu'en avaient déjà dit la duchesse d'Aiguillon et l'abbé de Beaumont, et entièrement à l'avantage d'un si digne sujet, dont S. Em. prit ensuite le nom et l'écrivit sur ses tablettes afin de s'en pouvoir souvenir à la première occasion.

Peu de temps après, l'évèché d'Alet étant venu à vaquer,

M. le Cardinal n'en eut pas plus tôt reçu l'avis, qu'il fut trouver le Roi à Saint-Germain, pour lui représenter que cet évêché, dans la situation où il était», s'étendant jusque dans l'Espagne, demandait particulièrement un homme de bien et une personne dont la vie exemplaire lui acquît plus aisément l'amour et le respect des peuples ; parce qu'à moins de cela les Espagnols pourraient bien ne souffrir pas la visite du nouvel évêque, et lui refuser la soumission et l'obéissance qu'ils lui devaient sous prétexte de la guerre déclarée entre les deux nations. Et comme S. M. eut incontinent témoigné un grand désir de trouver un sujet tel qu'il fallait pour dignement remplir cet évêché, S. Ém. lui dit qu'au séminaire de M. Vincent"2 il y avait un bon ecclésiastique, lequel il estimait avoir les qualités nécessaires pour cela, suivant les rapports très avantageux qui lui en avaient été faits par diverses personnes qu'il avait séparément chargées de s'en informer. Ce qui fut en même temps approuvé par le Roi, et le brevet ayant été aussitôt expédié, S. Ém. l'emporta avec elle à Ruel, et donna charge à l'abbé de Beaumont de mander à M. Pavillon qu'il la vînt trouver. N'ayant jamais eu aucune prétention à la Cour, il demeura fort surpris de cette nouvelle, et alla d'abord s'imaginer qu'il lui pouvait être inconsidérément échappé, dans quelque sermon, de parler contre le gouvernement et le ministère. Néanmoins sa conscience ni sa mémoire ne lui reprochant rien de semblable, il ne savait absolument que penser, ni même à quoi se résoudre, sans M. Vincent qui lui conseilla d'obéir et d'aller librement à Ruel, où, étant arrivé, l'abbé de Beaumont l'introduisit aussitôt à l'audience de M. le Cardinal, qui le vint recevoir à la porte de sa chambre; et après l'avoir embrassé avec beaucoup de tendresse, lui dit que le Roi, ayant besoin pour l'évèché d'Alet

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