Saint Vincent de Paul
d'une personne de vertu el de piété, avait jeté les yeux sur lui et lui en avait fait expédier le brevet qu'il lui présentait : S. M. s'assurant que, dans la guerre que nous avions avec l'Espagne, il n'aurait d'autre pensée que d'édifier ses diocésains et se conduirait en sorte qu'il pourrait librement faire la visite dans toute l'étendue de son diocèse sans donner le moindre soupçon de cabale, ou la moindre jalousie aux Espagnols, lesquels par ce moyen pourraient profiter, aussi bien que les Français, du bon exemple de sa vie.
Ce compliment, auquel il ne s'attendait pas, l'étonna tellement, qu'il fut quelque temps sans répondre, et étant enfin revenu à lui, il voulut représenter qu'il ne pouvait en conscience accepter cet évèché, et qu'il s'en fallait beaucoup qu'il eût les forces nécessaires pour une telle charge, à laquelle d'ailleurs Dieu lui donnant une espèce d'aversion, c'était une marque qu'il ne l'y voulait pas et qu'il destinait à d'autres un si grand emploi. Sur quoi M. le Cardinal lui repartit qu'il osait lui répondre que, se soumettant à ce que l'on désirait de lui, il se conformerait infailliblement à 1 1 volonté divine, à laquelle seule on pouvait attribuer sa nomination et le choix qui avait été fait de sa personne, puisque ce n'étaient pas ses propres sollicitations, ni celles de ses amis, qui lui eussent procuré l'honneur que le Roi lui faisait, mais que c'était Dieu seul qu'il l'avait inspiré à S. M. et à ses ministres, sur lesquels partant il n'avait qu'à se reposer et à se tenir en sûreté de conscience.
Et comme, nonobstant tout ce qu'on lui put alléguer, il refusait absolument d'accepter le brevet et continuait toujours de représenter son incapacité et sa faiblesse pour supporter un si grand fardeau, S. Em. lui remontra qu'étant théologien, il n'ignorait pas que Dieu nous donne à tous des forces suffisantes pour le servir, chacun selon sa vocation. De sorte qu'étant ainsi pressé, il ne sut trouver d'autre moyen d'échapper alors que de demander du temps pour délibérer plus mûrement sur une affaire de cette im-
portance, et la recommander aux prières de personnes dévotes, afin qu'il plût à Dieu lui inspirer sa volonté. Pour lequel effet ayant demandé un délai de neuf jours, S. Ém. le lui contesta quelque temps, soutenant toujours que celui de trois suffisait, et ne le lui accorda enfin qu'à la charge qu'il donnerait aussi de sa part la satisfaction qu'on lui demandait.
Ce qui lui fut une espèce d'engagement, parce qu'étant ainsi obligé de remettre la décision de cette affaire à la prudence de ses directeurs et d'autres personnes de piété, ils furent tous d'avis qu'il ne devait plus résister à cette vocation, et qu'il ne le pourrait faire sans blesser sa conscience. De sorte qu'il lui fallut retourner à Ruel et se soumettre aux ordres de S. Ém. ; laquelle, après l'avoir fait souvenir de ce qu'elle lui avait déjà dit que c'était la volonté de Dieu qu'il fût évèque, lui déclara qu'il eût à continuer son zèle pour le salut des autres et à bien instruire les sujets du Roi au service de Dieu, et que c'était tout ce que S. M. désirait de lui.
Après quoi il serait inutile de vouloir représenter les regrets et les larmes sincères de ce nouveau prélat, et les reproches qu'il fit à l'abbé de Beaumont, qui était son ami, jusques à l'appeler « le bourreau de son repos », et l'accuser de cruauté. Je remarquerai seulement, à l'honneur de notre cardinal, qu'afin d'avoir plus de part à un si digne choix, il eut soin de lui faire venir ses bulles, les paya de ses deniers propres, et lui fit présent d'un carrosse et d'un équipage convenable à sa nouvelle dignité.
Ce qu'il ne fit pas à M. Pavillon seul, mais encore à MM. de Raconis et de Lingendes, évèques de Lavaur et de Sarlat, et à quelques autres ; et même l'on assure qu'il y eut peu de nouveaux évèques de son temps auxquels il ne donna des marques de sa libéralité, leur envoyant de quoi payer leurs bulles, dresser leurs équipages et acheter des meubles ou de la vaisselle d'argent, afin qu'ils pussent, avec plus de commodité et d'honneur, servir le public et l'Église.
Il avait ordinairement dans son portefeuille un mémoire de ceux qu'il jugeait plus capables des évêchés et archevêchés, du mérite desquels il faisait encore informer par des personnes non suspectes et de vie irréprochable; et lorsqu'il en venait à vaquer, il allait trouver le Roi et lui proposait quelques-uns de ceux qui étaient sur son mémoire, étant d'opinion de préférer toujours les gentilshommes, qui seraient également capables, aux autres, et de ne les charger jamais, s'il se pouvait, de pensions.
XL Son zèle pour la religion.
Il n'avait pas seulement soin des diocèses de France, pour y établir de bons évèques, mais encore des pays infidèles et des terres éloignées qui se défrichaient pour la semence de l'Évangile, pour y envoyer des missionnaires zélés et capables. Il leur donnait beaucoup pour les aider à vivre aux lieux où il leur fallait aller ; et dans le plus fort des affaires il ne laissait pas de conférer avec M. Vincent et avec le P. Eudes, de l'Oratoire, qui était aussi un grand homme de mission, pour s'informer d'eux des moyens dont ils se servaient et pour leur offrir tout ce qui dépendrait de son pouvoir pour cela. Et l'on a remarqué que les conférences qu'il avait avec ces messieurs ne duraient jamais moins de deux ou trois heures, tant il y prenait de plaisir et avait la matière à cœur.
L'on écrit que ce qui lia d'abord l'étroite amitié ou bienveillance qu'il a toujours témoignée au père Joseph, capucin, dont Paul V a souvent dit à M. de Marquemont1 « qu'il fallait nécessairement qu'il eût quelque lumière intérieure qui causait en lui tant de ferveur et de zèle », ce fut une sainte et ardente passion qu'ils avaient tous deux pour les