XIII. Sa libéralité et magnificence
Il est très certain que personne n'a jamais donné de meilleure grâce qu'il donnait : de sorte que, pour considérable que fût le présent, on n'en était jamais tant touché que de la manière dont il le faisait. Ce qui lui était si ordinaire et si naturel, qu'il ne pouvait pas même donner à ses propres domestiques sans leur dire les choses du monde les plus obligeantes, et leur faire connaître que cela n'étai1 rien, qu'il n'en demeurerait pas là et qu'il était marri que la chose ne valût mieux.
Il ressentait pour le moins autant de joie à donner que les autres à recevoir; et, s'intéressant ainsi lui-même à rendre ses présents plus considérables, il semblait s'étudier principalement à surprendre ceux qu'il voulait obliger, et à prévenir, ou au moins surmonter leurs vœux par des bienfaits inespérés.
Il faisait donner tous les mois 500 livres à ses aumôniers,
i. Nous parlerons, au chapitre VIII, des ouvrages historiques du Cardinal.
pour employer aux aumônes ordinaires; et, quand cette somme ne suffisait pas, il faisait suppléer ce qu'il fallait pour la continuer. De plus, son maître de chambre, qui l'accompagnait ordinairement partout, portail toujours sur lui une somme d'argent considérable pour donner à tous les pauvres qui se présentaient, et pour distribuer, dans les occasions, aux communautés des lieux où il se trouvait. Car, par toutes les villes où il passait, il avait soin de faire visiter les maisons religieuses, et, si elles avaient besoin d'assistances, de leur envoyer par son maître de chambre 10, 15 ou 20 pisloles, selon qu'il apprenait qu'elles étaient plus ou moins en nécessité.
Et il avait cela si fort à cœur, que ses principaux domestiques n'eussent pas osé manquer de lui donner avis, dans Paris ou ailleurs, de ceux de la suite qui tombaient malades ou qui étaient en nécessité, et l'ayant appris il envoyait incontinent son maître de chambre ou quelque autre pour les consoler de sa part, et leur porter l'argent dont ils pouvaient avoir besoin. Ce qu'il faisait toujours avec tant de générosité et d'une manière si obligeante, que souvent le procédé consolait autant ou plus que la chose même.
Outre les sommes immenses qu'il faisait distribuer sur les frontières de Lorraine, de Champagne et des autres provinces désolées par la guerre, et les charités ordinaires el réglées qu'il envoyait tous les ans aux hôpitaux el aux communautés de Paris, comme était entre autres celle de 3,600 livres à l'hôpital de la Charité et de 1,000 livres au collège des jésuites, il en faisait encore d'extraordinaires et de secrètes à divers couvents qu'il savait être en nécessité, et leur envoyait deux fois la semaine, par leurs bouchers et boulangères mêmes, tout le pain et la viande dont ils avaient besoin.
En un mot, il était naturellement libéral et magnifique, et croyait que dans les fortunes éminentes comme la sienne il ne fallait pas moins songer à faire du bien qu'à paraître et à soutenir la dignité où l'on était élu.
Il avait soin, aussitôt que ses pages avaient atteint l'âge et la force, de leur faire apprendre à monter à cheval, à faire des armes et tous les autres exercices qui s'apprennent dans les Académies, et avait, pour cet effet, un écuyer des plus experts du royaume, un sous-écuyer, un gouverneur des pages, un maître d'armes, un maître à danser et un autre pour les mathématiques, toutes personnes d'élite et qui excellaient chacun dans leur profession.
Il a eu quelquefois jusqu'à 36 pages, mais il n'en avait pour l'ordinaire que 24 ou 25, de l'éducation desquels il entendait qu'on eût d'autant plus de soin, qu'ils étaient la plupart des meilleures familles de France et pouvaient ainsi prétendre quelque jour aux plus grands emplois et aux premières charges de l'Étal, comme effectivement beaucoup d'entre eux y sont arrivés par leurs mérites.
Il y avait chez lui quatre tables ordinaires. La première était la sienne, quoiqu'il n'y mangeât pas toujours; car, outre qu'il ne soupait pas, ses incommodités l'empêchaient souvent de dîner en compagnie. Elle était ordinairement de 14 couverts, et il y avait le plus souvent les cardinaux de la Valette et Mazarin, l'archevêque de Bordeaux1, les maréchaux de Brézé et de la Meilleraye, le marquis de Sourdis et quelques autres seigneurs de qualité. — La deuxième, qui se mettait dans une salle à part, et qui avait sou maître d'hôtel particulier, était une table de 30 couverts, pour tous les gentilshommes de condition qui le suivaient. — La troisième était la table du maître d'hôtel, où mangeaient les officiers de la maison et les pages. — Et la dernière était celle des valets de pied et des officiers de cuisine.
Il avait pour équipage, dans les voyages, sa litière, son carrosse du corps, deux autres carrosses pour ses secrétaires, ses médecins, son confesseur et les autres qui appro-