‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 168 sur 203 · Ce fut M. de .Mégrin · texte numérisé non relu

Ce fut M. de .Mégrin

Richelieu nous apprend* qu'une de ses premières pensées, en arrivant aux affaires, fut d'écrire l'histoire de son temps.

Sire, dit-il, lorsqu'il a plu à V. M. me donner part au maniement de ses affaires, je me proposai de n'oublier aucune chose qui put dépendre de mon industrie pour faciliter les grands desseins qu'Elle avait, aussi utiles à l'Etat, que glorieux à sa personne.

Dieu ayant béni mes intentions jusques à tel point que la vertu et le bonheur de V. M., qui ont étonné le siècle présent, seront en admiration à ceux de l'avenir, j'estimai que les glorieux succès qui lui sont arrivés m'obligeaient à lui faire son histoire, tant pour empêcher que beaucoup de circonstances, dignes de ne mourir jamais dans la mémoire des hommes, ne fussent ensevelies dans l'oubli, par l'ignorance de ceux qui ne les peuvent savoir comme moi, qu'afin que le passé servît de règle à l'avenir, l'eu de temps après avoir eu cette pensée, je me mis à travailler, croyant que je ne pouvais commencer trop tôt ce que je ne devais finir qu'avec ma vie. J'amassai non seulement avec soin la matière d'un tel ouvrage, mais, qui plus est, j'en réduisis une partie en ordre et mis le cours de quelques années quasi en l'état auquel je prétendais le mettre au jour.

J'avoue qu'encore qu'il y ait plus de contentement à fournir la matière de l'histoire qu'à lui donner la forme, ce no m'était pas peu de plaisir de représenter ce qui ne s'était fait qu'avec peine. Comme je goûtais la douceur de ce travail, les maladies et les continuelles incommodités auxquelles la faiblesse de ma complexion s'est trouvée sujette,

1. Dans une lettre adressée à Louis XIII, eu décembre 1641. et qu'il a mise, en tète du Testamenl politique.

jointe au faix, des affaires, me contraignirent de l'abandonner pour être de trop longue haleine 1.

La première partie des Mémoires, longtemps attribuée à Mézerai2, a paru, en 1731, à Amsterdam, sous le titre de Histoire de la Mère et du Fils. Elle comprend l'histoire de dix années, 1610-1619. La collection des papiers de Richelieu, conservée aux Archives des Affaires étrangères, prouve que l'ouvrage est bien du Cardinal.

Une lacune de quelques mois existe entre la fin de cette première partie et le reste des Mémoires. M. Kanke a eu la chance de trouver le manuscrit dans le fonds de Saint-Germain, à la Bibliothèque nationale, et il La fait connaître dans un mémoire qu'il a adressé à l'Académie des Sciences morales et politiques3. Les Mémoires publiés dans les collections PetitotetMichaudetPoujoulat, commencent après le fragment retrouvé par Ranke, et finissent en 1638.

Presque tous les papiers du Cardinal se trouvent aux Archives du ministère des Affaires étrangères, à l'exception de quelques copies des Mémoires qui sont à la

1. Les Mémoires du Cardinal ne vont en effet que jusqu'à la tin de 1638. C'est au moment où il arrête la rédaction de ses .Mémoires qu'il prend la résolution de rédiger le Testament politique.

2. Le manuscrit ou pour mieux dire une copie tronquée de cette partie des Mémoires avait été trouvé chez Mézerai.

3. Séances el travaux de l'Académie des Sciences morales et po~ litiques, 2" série, t. IX, p. 5-20. lSul.

Bibliothèque nationale et qui contiennent quelques fragments encore inédits des Mémoires.

Les Affaires étrangères possèdent deux manuscrits des Mémoires. Le premier manuscrit, en neuf volumes, est le manuscrit original, ou plutôt le brouillon de cet ouvrage. Pour les sept années qu'il contient (1624- 1630), il est plus complet, et renferme les documents que l'on devait mettre à la fin des volumes comme pièces justificatives. — Le second manuscrit, en huit volumes, comprend les années 1610-1638 ; c'est la mise au net du manuscrit précédent, et celui qui a servi aux éditions de Petitot et de Michaud et Poujoulat. Il est incorrect, renferme des non-sens et manque souvent des pièces auxquelles il renvoie, et qui se trouvent dans le premier manuscrit.

Les matériaux préparés pour les années 1639-1642 sont aussi aux Affaires étrangères, où ils forment dix volumes in-folio : quelques parties seulement sont rédigées. Il y a évidemment à refaire une édition complète et soignée des Mémoires, car les éditions publiées ont trop de lacunes et de fautes.

Les Mémoires de Richelieu, dit M. Avenel, ont été composés de son vivant, dans son cabinet, par des gens à lui, avec des matériaux qu'il avait préparés pour cet usage ; mais le travail n'a pas été revu par lui et il contient de nombreuses fautes. Dès son arrivée aux affaires, Richelieu, en vue d'écrire l'histoire de son ministère, rassembla toutes les pièces importantes, les lettres qu'il écrivait, celles qu'on lui adressait, plusieurs morceaux rédigés d'après ses ordres par plu-

DK RICHELIEU. 303

sieurs écrivains, quelques documents imprimés, tels que des articles de la Gazette ou du Mercure dont il était Fauteur. Tous ces papiers, classés chronologiquement, avec beaucoup d'ordre, dans des portefeuilles ou des coffres, ont pour la plupart servi de base aux Mémoires et y sont entrés. Richelieu préparait, fondait ces pièces dans un projet de narration générale et y ajoutait des réflexions. Les secrétaires mettaient au net, en donnant à l'ensemble le caractère d'une narration suivie. Quelquefois le Cardinal écrivait une ou deux pages sur certains événements.

L'œuvre, qui a une grande valeur historique, n'en a pas au point de vue littéraire. Le procédé de la rédaction s'y est opposé. Presque toujours ce sont des lettres qu'on a transformées en récits, au milieu desquels on a intercalé des documents importants. Çà et là il y a des traits vigoureux , des portraits dessinés de main de maître, mais presque partout le style est lourd et se traîne. On ne trouve dans les Mémoires rien autre chose que l'histoire du ministère du Cardinal : rien sur sa vie privée. C'est une histoire en réalité bien plus que des Mémoires*.

Il a paru, pendant la Fronde, en 1648, un Journal de M. le cardinal-duc de Richelieu quil a fait durant le grand orage de la Cour en l'année 1630 et 1631. Une partie de ces notes, fort curieuses, est certainement

1. Tout ce que je dis ici sur les Mémoires du Cardinal est extrait des excellents articles publiés par M. Avenel dans le Journal des Savants, mars et août 1858, février et mai 1859.

du Cardinal, et les Frondeurs publièrent ce journal, hostile à Anne d'Autriche, évidemment pour attaquer la régente'.

Le plus beau livre du Cardinal est à coup sûr son Testament politique. Le style en esi généralement net, élevé, nerveux comme les pensées qu'il exprime, et on y rencontre souvent de très belles pages. Nous avons déjà dit qu'obligé de renoncer à écrire ses Mémoires, Richelieu s'était décidé à composer son Testament politique : nous citons ici la fin de la lettre adressée à Louis XIII, où le ministre dit au Roi quel est son but en rédigeant ce dernier ouvrage2.

Étant réduit en cette extrémité de ne pouvoir faire en ce sujet ce que je désirais avec passion pour la gloire de votre personne et pour l'avantage de votre État, j'ai cru qu'au moins je ne pouvais me dispenser de laisser à Y. M. quelques mémoires de ce que j'estime le plus important pour le gouvernement de ce royaume, sans en être responsable devant Dieu.

Deux choses m'obligent à entreprendre cet ouvrage. La première est la crainte et le désir que j'ai de Unir nies jours avant que le cours des vôtres se termine. La seconde est la fidèle passion que j'ai pour les intérêts de V. M., laquelle me fait non seulement désirer de la voir comblée de prospérité durant ma vie, mais me fait souhaiter ardemment d'avoir lieu d'en pouvoir voir la continuation, lorsque le tribut que chacun doit payer à la nature m'empêchera d'en pouvoir être le témoin.

Cette pièce verra le jour sous le titre de mon Testament

1. Le journal a eu plusieurs éditions accompagnées de pièces.

Page 1