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II. La dernière maladie et la mort du Cardinal

1° Récit d'Aubery.

Le vendredi 28 novembre 1642, la nuit, le Gardinal-Duc se sentit attaqué d'une grande douleur de côté avec fièvre.

Le dimanche, le mal de côté et la fièvre ayant beaucoup augmenté, il fallut avoir recours deux fois à la saignée, et la duchesse d'Aiguillon et les maréchaux de Brézé et de la Meilleraye résolurent de coucher au Palais-Cardinal.

Le lundi 1er jour de décembre, il semblait se porter mieux le matin, mais sur les trois heures après midi il eut de grands redoublements , accompagnés d'un crachement de sang et d'une difficulté de respirer : et la nuit ayant été fort

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mauvaise, il fut encore saigné deux fois, de l'avis et en présence du sieur Bouvard, premier médecin du Roi.

Le mardi, S. M. ayant su par son premier médecin l'extrémité où il était, donna ordre que l'on fit des prières publiques pour lui dans toutes les églises de Paris, et s'y rendit de Saint-Germain pour le voir et lui donner cette dernière consolation , qu'il reçut avec les sentiments de reconnaissance qu'il devait. Après avoir remercié le Roi de l'honneur qu'il lui faisait, il lui dit qu'il prenait congé de S. M., voyant bien qu'il fallait mourir; mais qu'il mourait avec cette satisfaction qu'il n'avait jamais rien fait contre son service et qu'il laissait son Etat au plus haut point de réputation, et tous ses ennemis dans le dernier abattement et la dernière faiblesse; et qu'il la suppliait de vouloir, en considération de ses services, continuer sa bienveillance et sa protection à ses parents et alliés , auxquels il ne donnerait sa bénédiction qu'à la charge qu'ils conserveraient inviolablement la fidélité et l'obéissance qu'ils lui avaient vouée. Et enfin il lui donna pour dernier conseil de ne point changer les ministres qui se trouvaient actuellement dans l'emploi, étant tous fort bien instruits des affaires et bien intentionnés pour son service, et lui protesta surtout qu'il ne connaissait personne qui pût mieux remplir la place qu'il quittait que M. le cardinal Mazarin, dont il avait éprouvé en diverses rencontres la capacité et le zèle. Ce que S. M. lui promit1 et lui fit prendre ensuite Elle-même deux jaunes d'œuf.

Le même jour, il eut recours au sacrement de Pénitence, et demanda résolument aux médecins jusques à quand ils croyaient qu'il pourrait encore vivre ; qu'ils ne lui celassent point leurs véritables sentiments, puisqu'aussi bien il était tout à fait résigné à ce qu'il plairait à Dieu d'ordonner de lui. Lesquels, après quelques excuses, lui ayant dit qu'ils ne voyaient encore rien de désespéré, et qu'ils ne savaient

1. Et ce qui- Louis X11I lit aussitôt après la mort de son • miuistre.

qu'en juger jusqu'au septième [jour] : « Voilà donc qui va bien », ajouta-t-il.

Sur le soir, ayant eu de nouveaux redoublements, il fut encore saigné deux fois ; et, à une heure après minuit, le curé de Saint-Eustache lui apporta le Viatique, à la vue duquel il crut être obligé de faire une déclaration sincère des motifs de sa conduite passée, et prit son Créateur et son Juge, qu'il allait présentement recevoir, à témoin s'il avait jamais eu d'autre objet que l'avantage de la Religion et de l'État.

Il demanda ensuite l'Extrème-Onction : et le curé lui ayant témoigné qu'à une personne instruite et éclairée comme il était, l'on pouvait omettre quelques circonstances et aller droit à l'essentiel, il le conjura de le considérer et de le traiter comme le moindre de ses paroissiens. Il récita luimême le Pater, le Credo et les autres prières, embrassant sans cesse et avec grande ferveur le crucifix. Lui étant demandé s'il croyait absolument tous les articles de la Foi : « Absolument, répondit-il, et plût à Dieu avoir mille vies, afin de les donner toutes pour la Foi et pour l'Église » ; s'il pardonnait à ses ennemis et à tous ceux qui pourraient l'avoir offensé : « De tout mon cœur, et comme je prie Dieu qu'il me pardonne » ; et en cas que Dieu lui renvoyât la santé, s'il ne l'emploierait pas à son service avec plus de fidélité que jamais : « Qu'il m'envoie plutôt mille morts, s'il sait que je doive consentir à un seul péché mortel ». Étant sollicité de demander à Dieu la vie et la santé, il déclara qu'il ne demandait pas à Dieu ni l'un ni l'autre , mais sa seule volonté. Et lorsque le même curé l'exhorta de vouloir donner sa bénédiction à toute la compagnie qui était là présente : « Hélas, dit-il, je n'en suis pas digne, mais puisque vous me le commandez, je la recevrai de vous pour la leur donner, priant l'esprit de J.-C. de leur donner celui de piété et de crainte». Il ajouta tout bas quelques autres pensées dévotes qu'on ne put pas bien entendre, et enfin se recommanda avec beaucoup d'humilité et de douceur aux prières des assistants. Lesquels, ne pouvant se résoudre de

perdre celui qui les quittait si courageusement, se laissèrent entièrement maîtriser à la douleur, et, fondant tous en larmes, formèrent par leurs sanglots et leurs plaintes un concert si lugubre, qu'il eût été capable d'amollir les cœurs les plus durs et les moins sensibles.

Le mercredi, les médecins ne voyant plus de remède à son mal, l'inflammation étant à la poitrine et la douleur de côté allant de l'un à l'autre, l'abandonnèrent et le laissèrent entre les mains d'un empirique de Troyes, qui se nommait Le Fèvre, lequel lui donna d'une eau et peu après une pillule1 qui lui apporta d'abord quelque soulagement.

Cependant, ayant été rapporté au Roi que Son Éminence n'avait plus que vingt-quatre beures à vivre, l'on envoya faire défense à toutes les postes de donner des chevaux sans billet ; et l'on manda à Messieurs du Parlement de se rendre, sur les deux heures après midi, au Louvre, au sujet de la déclaration qu'on leur devait envoyer au premier jour contre Monsieur, par laquelle on lui ôtait toute espérance de pouvoir jamais venir au gouvernement de l'État. El sur les quatre heures, S. M. retourna au Palais-Cardinal et y demeura près d'une heure, témoignant de grands ressentiments de compassion et de douleur de le voir en un si pitoyable état.

Il n'y avait presque que le malade seul qui eût de la constance et qui fût moins touché de son propre mal. Ce n'est pas qu'il ne demandât parfois aux médecins s'il avait encore longtemps à souffrir : « Non pas, ajoutait-il. qu'il m'ennuie d'endurer ce qui part de la main de Dieu , mais parce que je lui veux demander la grâce de supporter jusqu'à la fin mes douleurs, quelque longues qu'elles puissent être ». Sur les cinq heures, on lui donna une seconde pillule, qui eut un assez bon effet et lui fit même passer la nuit assez doucement.

i. De laudanum. — Voir Guy Patin, 1. 308,édit. Réveillé-Parise,

Le jeudi, 4e du même mois, il prit, à cinq heures du matin, une médecine qui opéra si heureusement que ses domestiques ne doutèrent presque plus de sa guérison. Sur les dix heures, il reçut la visite de l'abbé de la Rivière de la part de Monsieur, puis d'un gentilhomme de la part de la Reine, auquel il parla avec assez de vigueur et avec beaucoup de jugement. Mais un peu devant midi il se sentit extraordinairement faible, et reconnaissant par là qu'il approchait infailliblement de sa fin, il dit avec un visage tranquille à la duchesse d'Aiguillon : « Ma nièce, je suis bien mal, je m'en vais mourir, je vous prie de vous retirer, votre tendresse m'attendrit; n'ayez pas ce déplaisir de me voir mourir. » Ce qu'elle fit avec des sentiments de douleur qu'il serait malaisé d'exprimer.

En même temps entra le Père Léon, carme réformé, qui lui fit faire des actes intérieurs de contrition et de résignation aux volontés divines, et lui donna de nouveau l'absolution.

Cependant M. Lescot, nommé dès lors à l'évêché de Chartres, qui était son confesseur ordinaire, fut appelé à la hâte pour venir faire les prières des agonisants, et les eut à peine commencées qu'il prit au malade une sueur froide, accompagnée des douleurs de la mort, contre lesquelles il semblait que la grandeur de son courage luttait; et reprenant un peu de forces, à mesure qu'on lui donnait des cuillerées de vin, il levait ordinairement les yeux au ciel, et les y arrêtant une fois fixement, il jeta un si grand soupir que l'on crut que ce fût le dernier, et néanmoins il fut incontinent suivi d'un autre qui termina enfin ses travaux et sa vie dans la cinquante-huitième année de son âge. l\ mourut si doucement, qu'il fallut que les médecins et les autres personnes qui étaient restées dans la chambre approchassent la bougie pour juger s'il était mort.

La porte de la chambre ayant été ouverte, le maréchal de Guiche y entra le premier et témoigna des sentiments de douleur et des regrets inconcevables ; comme firent aussi le

cardinal Mazarin, le chancelier, MM. de Chavigny, de Noyers, de Paluan, et quantité d'autres personnes de condition ; mais particulièrement l'évèque d'Auxerre, autrefois son maître de chambre, qui semblait ne vouloir pas survivre un si bon maître, ou au moins ne se pouvoir séparer de celui dont il avait reçu tant de preuves d'amitié et de bienveillance.

Quoique la mort eût ruiné effectivement ce qu'il était, il ne paraissait pas néanmoins beaucoup changé, mais conservait à peu près le même air, qui donnait également du respect et de l'amour. Il était d'un aspect agréable, tirant un peu sur le maigre, grêle et haut de stature J, et de complexion délicate, la vivacité de l'esprit ayant beaucoup endommagé la force du corps. On lui trouva deux apostumes (abcès) dont il y en avait une de crevée, et tout le poumon gâté, mais les autres parties saines et belles. On lui trouva aussi tous les organes de l'entendement doubles ou triples, ce qui passa dans l'opinion des plus habiles anatomistes pour un prodige de nature et pour une cause nécessaire de cette force de jugement extraordinaire que l'on avait admiré en sa conduite2.

Il demeura exposé trois ou quatre jours en habit de cardinal, avec la chape et le bonnet rouge, sur un lit de brocatelle. Il avait à ses pieds la couronne de duc d'un côté, et de

1. L'admirable portrait du Cardinal par Ph. de Champagne est au salon carré du Louvre. Il a été gravé par Nanteuil en 1657. Cette admirable gravure montre bien l'aspect agréable de la ligure du Cardinal, sa nature délicate, son intelligence, la douceur de son caractère et en même temps la sévérité du regard. Il existe aussi une belle médaille de Varin: le Cardinal y est représenté de profil. Le visage, avec son nez busqué, a ici un air d'autorité qui répond bien à l'idée que nous nous faisons du grand ministre.

2. A l'autopsie, on trouva le poumon gâté et deux abcès dans la poitrine, mais le cerveau en excellent état. C'est, sans doute, l'origine de ce bruit populaire et absurde que rapporte Aubery sur le volume double ou triple du cerveau du Cardinal. (Marius Topin, Louis XIII et Richelieu, p. 404, note.)

l'autre le manteau ducal , et aux pieds du lit il y avait une croix d'argent sur une crédence, et tout autour quantité de chandeliers d'argent, garnis de cierges. A sa main droite, au chevet, était assis M. de Bar, son capitaine des gardes, vêtu de deuil ; et il y avait des deux côtés un double chœur de religieux de divers ordres qui psalmodiaient.

L'on ne saurait s'imaginer la foule des personnes qui allaient lui rendre les derniers devoirs, et à qui la considération d'une si grande perte pour la France tirait ordinairement des regrets ou des larmes. Mais particulièrement les Parisiens y faisaient éclater leur douleur, soit qu'ils aient un meilleur naturel ou qu'ils se crussent plus intéressés que les autres en la mort de leur concitoyen et de celui qui se pouvait dire l'ornement de leur ville comme il était en effet l'appui de l'État.

Ils remarquaient aussi qu'il était né et mort dans un même hôtel, et qu'il avait reçu le premier et le dernier sacrement d'un môme curé, ou au moins d'une même paroisse. Il y en avait même qui estimaient que ce lui avait été une consolation de mourir ainsi au lieu de sa naissance, et qui l'inféraient avec quelque apparence du compliment qu'il fit à l'Hôtel de Ville, à son retour de la Rochelle : « Étant né Parisien, comme je suis, il m'est impossible de me voir parmi vous sans être touché de la joie qu'ont ceux qui reviennent au lieu de leur naissance après en avoir été longtemps absents. Comme le Soleil départ sa lumière, que seul il possède primitivement à tous les astres, le Roi, par sa bonté, veut faire part de sa gloire à ses serviteurs, bien que seul il la mérite ».

Nous abandonnons ici Aubery pour donner le récit de la Gazette, qui complète la relation de la mort du Cardinal.

2° Récit de la Gazette1.

Le 4 décembre, sur le midi, mourut dans son palais de cette ville (Paris), en la 58° année de son âge, le cardinalduc de Richelieu, premier ministre d'État de notre invincible monarque : laquelle charge il a exercée depuis vingt ans si dignement, qu'il n'y a point de paroles assez relevées pour le bien exprimer. Ce que feront beaucoup mieux les incomparables effets de ses merveilleux conseils incessamment concertés avec S. M., par lesquels il a généreusement fait réussir tous les héroïques desseins d'un si bon Maître, dont l'heur et la valeur particulière ont toujours surmonté les ennemis et soutenu les alliés de cette Couronne, si puissamment qu'elles ont mis les affaires du Roi en cette haute réputation où elles sont à présent par tout le monde.

Dans lesquels travaux cet esprit infatigable ayant ruiné la santé de son corps, débilité par ses veilles et fatigues, laisse à tous les gens de bien et amateurs de la gloire de cet État autant de regret de sa mort comme de satisfaction de tant d'avantages que la France a remportés durant son administration.

S. M., qui était mardi dernier revenue exprès de Saint- Germain ici pour le visiter, comme Elle a fait plusieurs fois pendant sa maladie, après avoir eu tant de tendresse et de bonté que de donner abondance de larmes à la perte d'un si bon serviteur, animant par ce moyen d'autant plus un chacun à La bien servir, a continué tous ceux qui étaient dans les principales charges de l'Étal : montrant par là et par les autres témoignages qu'elle en a rendus, que leurs actions avaient répondu au choix qui en avait été fait par S. M. et par Son Éminence, et qu'elle avait satisfaction entière des services de tous ses ministres. Et d'autant que ie cardinal

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